Attaquer les riches ?

La politique vis-à vis des riches est toujours un sujet de conversation. On dit que la réforme et l’ouverture de la Chine viennent d’une phrase de Deng Xiaoping : « Il faut permettre à une partie des gens de s’enrichir d’abord. » Le dernier quart de siècle a vu surgir un grand nombre de riches. Ces personnes faisaient du commerce et ont implanté des entreprises selon la direction politique, formant à la fin une couche bien nantie.

Récemment, plusieurs milliardaires, y compris des entrepreneurs, commerçants et personnalités du domaine du divertissement, ont été soupçonnés par les tribunaux de fraude fiscale, de pots-de-vin et de tricherie. Des entrepreneurs ont été tués, « par vengeance contre les riches », croit-on. Traiter humainement les riches et connaître les richesses et les riches est devenu le point chaud de l’attention de la société.

Avant la réforme et l’ouverture, la Chine pratiquait l’égalitarisme, et l’écart entre les riches et les pauvres était faible. Depuis, il s’est élargi et une structure bipolaire s’est formée. Selon la liste de 400 millionnaires chinois publiée par la revue Nouvelle richesse n° 4, 2003, ce groupe possède 300 milliards de yuans équivalant à 300 % du PIB de la province du Guizhou en 2001. L’allocation aux employés mis à pied et aux chômeurs est actuellement de 80-400 yuans par mois, tandis que les gens vivant du minimum vital garanti reçoivent 60-300 yuans par mois ; les fermiers de certaines régions pauvres n’ont comme revenu annuel que quelques centaines de yuans. La Chine compte actuellement 150-210 millions de pauvres.

Le coefficient Gini de la distribution du revenu des Chinois était de 0,18 en 1978, de 0,434 en 1994 (le cordon international est de 0,4), de 0,459 en 2001.

Un grand écart entre les riches et les pauvres peut causer l’abattement psychologique, l’envie, le mécontentement, même l’hostilité. Selon l’enquête de Hu Angang, directeur du centre de recherche sur la conjoncture nationale relevant de l’université Qinghua, quelque 100-200 millions d’habitants urbains sont insatisfaits de leur situation, soit 22-45 %; 32-36 millions n’en sont pas très satisfaits, ou 7-8 %. Le centre d’enquête sociale relevant de l’université du Peuple de Chine, a demandé dans un sondage : « Combien de riches actuels se sont enrichis par des moyens honnêtes ? » Seulement 5 % ont répondu : « Beaucoup ». Certaines personnes ont gagné de l’argent par des moyens illégitimes ; par conséquent, on peut croire que la haine des riches vient de ce fait.

Comment traiter les riches et les richesses? Quelle politique faut-il appliquer vis-à-vis des riches ? C’est un sujet de conversation très chaud.

Bien traiter les riches

Zhang Weiying, professeur de l’Institut de gestion Guanghua relevant de l’Université de Beijing. Il faut appliquer la politique de l’« amnistie fiscale » aux entrepreneurs. Le système fiscal en vigueur n’est pas favorable à la réalisation d’une société équitable où le peuple vit dans une modeste aisance. À ma connaissance, un grand nombre d’entrepreneurs sont dans des transes mortelles ; ils cherchent par tous les moyens à obtenir une carte verte étrangère et à déplacer des capitaux hors du pays. Si on ne ferme pas les yeux sur une faute passée, une personne pourra en commettre une autre plus grave. Par exemple, si quelqu’un n’a pas payé ses impôts et qu’on le poursuive, il n’osera pas payer ses impôts actuels de crainte qu’on exige ceux d’hier, et continuera à frauder le fisc.

À mon avis, le gouvernement peut appliquer une « amnistie fiscale », c’est-à-dire passer l’éponge sur les fautes passées, parce qu’un grand nombre de fautes sont dues aux conditions historiques. Si toutes les entreprises avaient payé leurs impôts selon le tarif prévu, aucune ne subsisterait aujourd’hui. Par la suite, on pourrait punir sévèrement les coupables de fraude fiscale. Ainsi, les entrepreneurs pourraient déposer le fardeau, se vouer corps et âme au pays, et verser leurs impôts à l’État.

Chen Xiaochuan, reporter au Zhongguo Qingnian Bao (Quotidien de la Jeunesse de Chine). « Haïr les riches nuit à notre propre enrichissement. Récemment, quelques médias se sont efforcés de créer une atmosphère de « haine des riches », prônant que la plupart des riches sont âpres au gain et ne connaissent pas la charité. Par exemple, Liu Yonghao, entrepreneur privé du Sichuan, possède le numéro de téléphone privé du directeur de la sécurité publique. En réalité, le directeur de la sécurité a fourni un numéro à Liu dans le but de le protéger. La Direction de la sécurité publique fournit aussi un service de 24 heures à l’ensemble de la population par le « 110 ». J’espère que l’ambiance produite par ces médias ne causera pas de mal.

Comme chacun le sait, la Chine compte actuellement un grand nombre de pauvres. Nous, journalistes, pouvons entrer en contacter avec les riches et les habitants ordinaires. Selon mon observation, la pauvreté n’est pas causée par l’enrichissement de quelques-uns d’abord ; il n’y a pas de rapport de cause à effet. Avant la réforme et l’ouverture, la Chine n’avait pas de riches. Un petit nombre de riches d’autrefois se sont appauvris à cause de divers mouvements politiques.

Lu Guanqiu, président du Bureau d’administration relevant du Groupe Wanxiang. Il faut prendre garde à l’esprit de « haïr les riches » et de « tourner le dos aux pauvres ». Bien que la plupart des riches aient créé leur vie aisée dans le respect de la loi, l’honnêteté, le travail et la bonne gestion, étant donné qu’on ne peut régler facilement l’écart entre les riches et les pauvres, les « riches » sont devenus la bête noire de ceux qui ne peuvent améliorer leur niveau de vie à court terme. Ces dernières années, des riches ont été blessés, tués même. Lorsque les médias publient ces nouvelles, la froideur de l’opinion publique l’emporte sur la sympathie, et certains se réjouissent du malheur d’autrui.

Permettre à une partie de la société de s’enrichir d’abord a pour but d’entraîner les pauvres vers une voie aisée. Mais la haine des riches est allée à l’encontre de la première intention.

Par contre, « tourner le dos aux pauvres » est une pratique qui s’enracine de plus en plus chez les riches. Ces deux psychologies extrêmes apparaissent facilement dans le processus de développement économique rapide et peuvent saboter la stabilité sociale. Par ailleurs, il faut établir des lois; les médias doivent sensibiliser et éduquer, afin d’assainir la relation entre les riches et les pauvres.

La politique vis-à-vis des riches est très tolérante

Han Qiang, professeur de l’université Nankai. Payer les impôts en vertu de la loi est le devoir de chaque citoyen. Sur la proposition de Zhang Weiying, les entrepreneurs pourraient jouir de l’amnistie fiscale. Je vous demande : combien notre loi fiscale a-t-elle de normes ? Faut-il établir des normes spéciales pour les « entrepreneurs » ?

Zhang a aussi dit que si toutes les entreprises avaient payé les impôts dus, aucune n’aurait subsisté. Alors, où est la contribution des entrepreneurs ? S’il leur reste des profits après le paiement des impôts, on peut dire qu’ils ont apporté une contribution à la société. S’ils font faillite après les impôts (non compris les amendes), ils n’ont fourni aucune contribution. Demander la carte verte ou déplacer des capitaux vers l’étranger ne règle rien parce qu’il faut aussi payer des impôts à l’étranger.

L’économie de marché est une économie légale. Tous les citoyens sont égaux devant la loi, c’est un concept fondamental. Nous encourageons toujours les gens à s’enrichir en vertu de la loi et protégeons inébranlablement les « biens légalement acquis » de tout le monde. Je conseille à ceux qui défendent les intérêts de certains riches d’écouter la voix des masses populaires.

Wei Yahua, analyste politique. Comment fixer et maintenir un écart raisonnable entre les riches et les pauvres ? Si cet écart n’est pas bien contrôlé, il pourrait engendrer une catastrophe pour la société, entraînant la haine des riches, l’agitation et la violence et menaçant la stabilité et le développement sain du pays.

Le coefficient Gini de la Chine a dépassé en 1994 le cordon international, ce qui suscite notre vigilance et attention. Il est facile de haïr les riches en Chine ; cette psychologie a une solide base populaire dans notre nation. Piller les riches pour venir en aide aux pauvres est considéré comme une vertu chevaleresque et comme une action juste pour réaliser une société équitable.

La tolérance politique vis-à-vis des riches de la Chine dépasse celle des pays développés. Par exemple, dans les pays développés, les épargnes des riches sont limitées par l’impôt progressif, ce qui a pour but de stimuler la consommation et l’investissement. Avec le système d’impôt progressif sur le revenu, les riches doivent payer plus d’impôt. Par ailleurs, leur legs à la descendance est souvent limité par des droits de succession.

Il faut réaliser une justice sociale par des mesures politiques. Les riches dont nous parlons ne sont pas des salariés, ce sont des propriétaires d’entreprises publiques et privées, des vedettes de la scène, des stars de football, et ils représentant moins de 1 % de toute la population chinoise.

Ai Jun, reporter au Zhongguo Qingnian Bao (Quotidien de la Jeunesse de Chine). Accorder des privilèges aux riches, c’est jeter de l’huile sur le feu. À mon avis, il faut faire une analyse dialectique de la «haine des riches ». Pourquoi se venger des riches ? Premièrement, certains se sont appropriés les biens publics, ont fraudé le fisc et malmené les autres en comptant sur de puissantes relations ; deuxièmement, certains départements gouvernementaux et des fonctionnaires ont tourné le dos aux pauvres. N’importe quelle ressource publique appartient à chaque citoyen. Lorsque ces ressources sont monopolisées par un groupe, les autres, citoyens ordinaires, subissent certainement des pertes. Ils savent que la monopolisation par certains leur porte préjudice, mais ils ne savent que faire. Le gouvernement se doit de protéger les ressources publiques et de les distribuer justement et rationnellement. Si le gouvernement continue de donner le feu vert aux monopolisateurs, la haine des riches ne fera qu’augmenter.

Abolir les privilèges et assurer la justice est le principe fondamental et la responsabilité naturelle de la distribution des ressources publiques. Si l’on mène à bien cette tâche, la haine des riches s’allégera, la sécurité des riches se réalisera.