EN COUVERTURE
Un coup de baguette magique
LISA CARDUCCIi
Je
me suis endormie à 23 h dans le train de Beijing pour me réveiller, le lendemain
matin à 6 h à Datong, au Shanxi, comme par enchantement. L'autoroute sera bientôt
terminée. Il ne reste qu'une cinquantaine de kilomètres à construire, mais ce
sont les plus difficiles car il faut ériger un pont. Sa longueur totale sera
de 299 km, ce qui veut dire qu'il sera possible d'effectuer un aller-retour
Beijing-Datong en une seule journée.
Le progrès n'est pas limité au domaine des transports. Il est visible partout. J'avais visité Datong six ans auparavant, et j'ai comparé les photos prises alors avec la réalité d'aujourd'hui. S'il reste encore de vieux quartiers, ils sont presque tous en reconstruction, et de nouvelles avenues illuminées et modernes ont été tracées dans la ville depuis mon passage précédent.
Un hommage au Ciel et à l'humanité
Aussitôt installés à l'hôtel et pris un copieux petit déjeuner, nous voilà en route vers les grottes de Yungang. Une partie est en restauration, car, nous explique-t-on, des fragments de pierre sont tombés à plusieurs reprises récemment.
À 16 km à l'ouest de la ville, le complexe s'étend sur 1 km environ. Comment imaginer qu'il y a plus de 1 500 ans, il n'y avait là qu'un immense rocher pareil à tous les autres? Inspiré par sa foi, le bonze Tao Yao inaugura la sculpture du mont à titre d'hommage bouddhique, et sous plusieurs dynasties, le travail se poursuivit jusqu'à former 53 grottes renfermant 51 000 sculptures ou haut-reliefs de bouddhas, boddhisattvas, pusas et autres personnages religieux, et 23 000 bas-reliefs. Des milliers d'artisans y ont travaillé, laissant à la postérité des bouddhas dont la taille varie de 2 cm, le plus petit, à 17 m, celui de la grotte no 5. La plupart des statues de pierre ont été recouvertes d'une couche d'argile polychrome. Les critères de beauté et de santé ont varié selon les époques de l'histoire, c'est pourquoi l'on peut observer des bouddhas bien en chair, nés à l'ère de la prospérité des Tang, par exemple, et d'autres sveltes et graciles, issus d'une époque de vache maigre.
La grotte no 6 est la plus imposante, avec l'histoire de Çakyamuni, de sa naissance à son nirvana, racontée dans le grand livre de la pierre.
Si le bouddha assis de la grotte no 20, de 13,7 m et considéré comme la plus belle sculpture de Yungang, se trouve en plein air, c'est que la paroi de la grotte s'est effondrée. Sur le sol devant les grottes, des cercles et des rectangles indiquent la présence ancienne de colonnes et d'autels, car il y avait là des temples, détruits au cours des guerres anciennes.
Les grottes de Yungang sont au 3e rang mondial des grottes sculptées (les grottes de Dunhuang sont célèbres pour leurs fresques peintes) après celles de l'Inde et celles de l'Afghanistan, ces dernières détruites il y a quelques mois par le fanatisme taliban.
La grotte no 15 renferme 8 900 sculptures à elle seule.
Le ciel était ce jour-là d'un bleu presque tibétain, contrastant avec la pollution de la ville. Dans l'air frais et ensoleillé, il faisait bon réfléchir sur la créativité humaine qui, même privée des instruments performants et de la haute technologie que nous connaissons aujourd'hui, savait, il y a déjà 1 600 ans, faire uvre de civilisation. Des grottes sont un temple à l'intelligence et à la patience humaines.
Avec une pointe d'envie
L'après-midi,
nous allons voir un aspect tout à fait opposé de Datong. Dans la ville même,
nous nous rendons au complexe d'habitation Bei Xin Gongyuan. Gongyuan signifie
«parc»; c'est en effet ce qui nous frappe d'abord: un immense parc avec sculptures
et fontaines, un espace de jeu réservé aux enfants, et une sorte de place publique
où les femmes d'un certain âge dansent le yangge au son des tambours,
gongs et cymbales. Je demande si elles préparent une fête. On me répond que
c'est leur passe-temps ordinaire, et que chaque jour de la semaine, cet espace
est utilisé par divers groupes pour leurs activités de loisirs. C'est en même
temps un spectacle dont jouit l'entourage.
Cet ensemble résidentiel est en évolution. Une fois achevé, il sera immense. Les bâtiments qui nous entourent sont neufs, propres, bien entretenus. Ils comptent six étages, sont habités par la classe moyenne. Le prix au mètre carré n'est que de 1 560 yuans, quatre ou cinq fois moins qu'une valeur comparable à Beijing.
Nous visitons particulièrement le jardin d'enfance combiné à l'école primaire. On y accepte les enfants à partir de l'âge de 2 ans. Ils y apprennent l'anglais dès le début.
Des 160 enfants inscrits à l'heure actuelle, une partie sont pensionnaires. Leur dortoir ressemble davantage à une coquette chambre d'enfants dans une famille qu'à un dortoir d'écoliers. Tout est reluisant de propreté et en parfait ordre. Les frais sont de 8 000 yuans par an.
Après la classe de musique, où six fillettes maîtrisent déjà leur guzheng, nous passons à la salle d'ordinateurs. Cette fois, les garçons sont en grande majorité. À ma question on répond que les matières ne sont pas imposées, et que les enfants choisissent selon leurs intérêts. Parmi les choix offerts au préscolaire, on trouve piano, erhu, natation, acrobatie, danse.
Dans la salle de lecture, nous entendons une vingtaine de petits lire à haute voix. Ils connaissent déjà plusieurs caractères, et apprennent le reste par cur, à ce qu'il me semble, soutenus par les illustrations. Ce ne doit pas être plus difficile que d'apprendre par cur une chanson folklorique russe en s'accompagnant au clavier électronique.
Quittant l'école, nous nous rendons chez un couple dans la quarantaine. La dame travaille dans une boutique de fleurs, l'homme est un artiste de xiang sheng (dialogue comique). Leur appartement, au rez-de-chaussée, est bien éclairé et joliment meublé et décoré. La cuisine est particulièrement vaste et bien équipée; l'une des trois chambres sert de bureau. Nous sommes une quinzaine de visiteurs au salon, et il y aurait de la place pour d'autres encore.
Si les
jeunes familles sont nombreuses à Bei Xin, les personnes retraitées le sont
aussi. C'est le cas de nos hôtes suivants, Wang Shuwen et son épouse, tous deux
70 ans. Ils habitent un cinquième étage, et leurs chambres à coucher sont à
l'étage supérieur, avec toit mansarde. Ils trouvent que le bas prix qu'ils ont
payé, soit 1 200 yuans le mètre carré, vaut bien un peu d'exercice.
Pas d'université, mais...
Si Datong n'a pas encore d'université, elle a tout de même 2 000 étudiants par année acceptés dans les diverses universités du pays. Par ailleurs, elle est dotée de la South Ocean International School, ouverte en 1994, où étudient actuellement 1 720 jeunes, de la maternelle au secondaire deuxième cycle, répartis en 48 classes et guidés par 270 enseignants. Le campus à lui seul est fort invitant, et à voir le sérieux que mettent les sportifs à leur entraînement, on devine qu'ils s'appliquent d'autant à leurs études. Des 39 écoles de Datong, la SOIS est la seule institution privée, et l'une des sept du genre au pays (avec Dalian, Luoyang, Kunming, Hangzhou, Taiyuan, Qingdao).
Cette année, l'école n'a recruté qu'un seul professeur étranger, mais elle se veut «internationale» pour trois raisons: le but de l'école est de répondre aux besoins des enfants, des parents et de la société, et l'enseignement est basé sur une philosophie sans frontières; les contacts sont fréquents et réguliers avec des écoles étrangères (Australie, Nouvelle-Zélande, Japon, Singapour) et l'on procède à des échanges de visites et d'expériences; enfin, tous les élèves apprennent l'anglais, et plusieurs iront à l'étranger poursuivre leur formation supérieure.
Les frais d'études varient entre 8 000 yuans par année au primaire et 10 000 au second cycle du secondaire.
Des ateliers d'exercices spéciaux permettent aux enfants atteints de phobies diverses de s'en libérer par le jeu. Une classe «Montessori» aide les enfants à maîtriser leur corps et rendre leurs mouvements harmonieux.
De l'école à l'industrie
Je n'aurais jamais pensé trouver de l'intérêt à visiter une usine de pièces d'engrenage pour transmission automobile et d'essieux de tracteurs. Le gérant général Wu Zheng He du Datong Gear Group nous a donné un aperçu précis de l'entreprise qui, fondée en 1958, emploie 3 000 personnes dont 320 techniciens qualifiés et 67 ingénieurs de haut niveau, et occupe 40% du marché chinois. À l'heure actuelle, les produits sont vendus au pays, et ne suffisent pas à la demande.
Dans cette usine, chaque employé travaille debout, seul avec sa machine. Pour éviter que la poussière de métal ne s'élève dans l'air, la pièce à tailler ou limer est souvent arrosée d'huile. L'opérateur a donc les mains dans l'huile, dont l'odeur remplit l'atmosphère, en plus du bruit qui empêcherait toute conversation même si les travailleurs se trouvaient côte à côte. J'ai demandé si l'on compensait ces conditions pénibles par une diminution d'heures, et me suis entendu répondre que le haut salaire (2 000 yuans) servait de compensation. Aussi me suis-je demandé si l'entrée de la Chine dans l'OMC changerait quelque chose à ces conditions.
Celle
de Datong est la troisième Zone de développement économique et technique que
je visite ces derniers mois, après celles de Ningbo et de Beijing. Située à
l'est de Datong, elle couvre 8,2 km² et une seconde étendue de 2,1 km² la complète
au sud. La ZDET, fondée en 1992, compte actuellement 211 entreprises dont 23
à capitaux étrangers provenant principalement de l'Inde, des États-Unis, du
Canada, de l'Australie, de Hongkong et de Taiwan. Depuis 1997 le développement
s'accélère car les entreprises construisent elles-mêmes leurs installations.
J'ai eu le plaisir de discuter avec le Dr Prem R. Goel et M. Anil Kumar Bahl, deux des 17 Indiens de la compagnie de produits pharmaceutiques Aurobindo Tongling. On ne croirait jamais qu'il faut tant d'espace et de machinerie pour, à partir de la pénicilline, produire l'Amoxicillin. S'il est vrai que les confectionneurs de chocolat ne mangent jamais de chocolat, les fabricants de ces médicaments doivent être immunisés par le «parfum» qu'ils respirent à longueur de journée.
À ma question, le Dr Goel ou Gao, de son nom chinois, répond que les travailleurs chinois sont bien préparés et qu'il est satisfait de son personnel. La plupart des employés sont de jeunes scientifiques nouvellement diplômés, et cela est préférable, dit-il, car «ils n'ont pas d'expérience et il est possible de les former comme nous voulons sans avoir à changer leurs habitudes ni leur ligne de pensée.»
Après le métal et la chimie, nous sommes passés à une industrie beaucoup plus près de la nature: la pisciculture (Datong Yin Hu Shui Chan Yang Zhi, ltée). J'ai remarqué l'enthousiasme du jeune spécialiste Qu Wenjun qui répondait à nos questions comme s'il nous parlait des membres de sa famille. S'il ne connaît pas chaque poisson individuellement, Qu connaît exactement le contenu de chacun des 200 bassins dont la population peut atteindre, selon les espèces, 6 000 ou même 20 000 poissons. Les poissons sont nourris à la moulée, manuellement, une fois toutes les cinq heures. Les espaces perdus entre les bassins viennent d'être comblés de terre et les premières pousses apparaissent: fleurs, légumes verts. L'arrosage se fait avec l'eau des bassins qui contient donc des engrais naturels.
Ainsi, en 48 heures avions-nous eu un aperçu de la ville physique et humaine, du logement, du travail, de l'éducation et de l'industrie. Il nous restait beaucoup à découvrir, et deux jours encore. Notre programme extrêmement chargé devrait être coupé et remanié sans cesse puisque le temps n'est pas élastique.