Une province aux ressources ineffables: le Shanxi

Lisa Carducci

Souvent l'on me demande laquelle des provinces de Chine je préfère. Comment choisir, quand toutes ont leurs beautés et leur intérêt? Mais je peux dire que la variété des ressources du Shanxi m'ont toujours étonnée.

Une ville touristique idéale

Datong, qui fut capitale des Wei du Nord, a joué le rôle de capitale provinciale pendant 1 500 ans et est maintenant la deuxième ville du Shanxi. Elle compte parmi les 24 villes qui conservent le plus de reliques historiques protégées par l'État.

Au point de vue alimentaire, en quatre jours nous avons goûté des dizaines et des dizaines de mets, sans jamais les répéter, et encore notre dévouée hôtesse et accompagnatrice, Kong Xiang Qin, directrice du Bureau provincial d'information, était-elle désolée lors de notre dernier repas d'avoir oublié de commander ceci et cela, des spécialités locales. « Des goûts et des couleurs on ne discute pas », dit le proverbe; c'est pourquoi je ne m'attarderai pas à décrire les mets et à donner des recettes. Mais je peux assurer les touristes potentiels qu'ils ne resteront pas sur leur appétit, car à manger il y aura pour tous les goûts.

Les habitants du Shanxi ne m'ont jamais déçue; ils se montrent toujours accueillants et chaleureux et savent respecter la différence.

Habitée depuis l'Âge de la pierre, Datong a changé de nom plusieurs fois au cours de l'histoire. Elle a été longtemps le centre politique, économique et culturel du nord du pays. Longtemps poste commercial important aussi, Datong a développé des transports pratiques dans toutes les directions soit par air, par route ou chemin de fer.

Les ressources culturelles

En ce qui me concerne, le voyage parfait est celui où l'on se nourrit bien, où l'on apprend et où l'on s'amuse. Au Shanxi, l'esprit pas plus que le corps ne manquera d'alimentation. Tout le monde connaît les grottes de Yungang et le mont Wutai. Mais les monuments bouddhiques sont partout ailleurs aussi dans la province. Que dire par exemple du monastère de Huayan? Situé dans l'ouest de Datong, il se divise en deux parties: la haute et la basse. C'est cette dernière que nous avons visitée par une magnifique journée d'automne au soleil qui ne brûle pas mais réchauffe et où l'azur admirable du ciel suscitait des réflexions sur la pollution.

Le temple, érigé en 1038, est une des constructions datant des Liao (916-1125) les mieux conservées. On l'appelle aussi temple des Sutras parce qu'il servit de bibliothèque pour conserver les écritures bouddhistes. Dans 38 armoires fabriquées dès l'origine sont enfermés 18 000 volumes précieux remontant aux dynasties des Ming et des Qing (1368-1911) et découverts en 1961. Trente et une statues d'argile où les dorures et les couleurs sont encore bien vives malgré la poussière incrustée, semblent s'entasser comme dans un entrepôt. L'une d'elle attire l'attention, car elle représente le seul boddhisattva souriant, lèvres entrouvertes et dents visibles, de la Chine. On a surnommé cette statue « Vénus d'Orient ».

Il est malheureux qu'on ait pris si tard des mesures pour enrayer la détérioration des monuments de Datong due à la poussière de charbon. Comme on le sait, le charbon est la ressource naturelle principale de la province. À vrai dire, je véhicule ici une impression personnelle, mais l'explication donnée par la guide est que l'épaisse couche de poussière vient de l'encens qu'on brûlait autrefois à l'intérieur du temple. C'est pour cette raison qu'il n'est plus permis d'allumer de l'encens que dehors, devant le temple.

La dernière fois que j'ai vu le Mur aux neuf dragons de Datong, en 1995, il me semble bien qu'en regardant autour de moi, je voyais des maisons délabrées et des ruelles encombrées. Le quartier est en pleine rénovation, et l'on verra bientôt une Datong belle tout en demeurant historique.

Le mur écran aux dragons, le plus grand (45,5 m de long sur 8 de haut et 2,02 d'épaisseur) et le plus ancien des trois derniers de Chine (les deux autres sont à Beijing, soit au parc Beihai et dans la Cité interdite), était à l'origine de l'autre côté de la rue. En 1954, il a été démonté avec soin puis reconstruit tel quel sur un emplacement plus propice. Un canal court devant le mur qui s'y reflète.

Construit en 1392 devant la résidence de Zhu Gui, il fut épargné par l'incendie qui, en 1644, détruisit complètement le palais.

Il est intéressant de noter que les neuf dragons ont quatre griffes à chaque patte, tandis que ceux de Beijing peuvent se permettre d'en avoir cinq puisqu'ils sont des dragons « impériaux ».

Le lendemain, troisième de nos quatre jours à Datong, nous voilà en route vers Xuankong Si, le temple suspendu. Faut-il aimer le défi ou chercher à tout prix à se créer des difficultés pour construire un temple à flanc d'une falaise parfaitement verticale! On a peine à y croire, mais cela est! L'ensemble, érigé au VIe siècle, se compose de 40 temples et pavillons encastrés dans le roc et qui renferment 80 statues de bronze, de fer, d'argile et de pierre. Aussi est-ce avec raison que le poète Li Bai de la dynastie des Tang a tracé sur le rocher les caractères « zhuang guan » (magnifique!)

De là, nous nous dirigeons vers Yingxian où se trouve la plus grande pagode de bois de Chine, construite sous les Liao. Un documentaire d'une dizaine de minutes nous permet de mieux appréhender ce que nous allons voir. Vue de l'extérieur, la pagode compte cinq étages; mais une fois à l'intérieur, on en grimpe quatre. D'ailleurs, l'ensemble de la construction est un réseau de calculs savants qui nous prouvent que les hommes qui nous précèdent d'un millénaire n'étaient pas moins intelligents que nous, avec nos ordinateurs qui travaillent à la place de nos cerveaux.

La pagode mesure 67,31 m de haut et 30 de diamètre en moyenne, rétrécissant à chaque étage. Sa construction relève d'une méthode absolument unique et incomparable. Octogonale, elle est assemblée par d'innombrables mortaises et tenons, et, ce qui est particulier et admirable, les joints demeurent mobiles, ce qui permet à la pagode de « jouer » en cas de tempête et qui fait qu'elle a pu résister à quelques violents tremblements de terre. Le deuxième étage penche vers l'est et le troisième vers l'ouest, produisant un nouvel équilibre.

La pagode est coiffée d'un cône de fer de 11 m du sommet duquel partent des fils vers chacun des huit angles du toit, en guise de paratonnerre. Au deuxième étage, on peut voir la blessure laissée sur une poutre atteinte par un éclair, mais il n'y a pas eu d'incendie et la population locale a cru à une intervention mystérieuse. Six fois au cours de l'histoire la pagode a été réparée; on a ajouté de fausses colonnes et renforcé des endroits fragiles. Des étudiants de l'université Qinghua et leur professeur ont noté tous les changements opérés au cours des ans.

Lors de la rénovation de 1974, on a trouvé des sutras gravés dans la poitrine de la statue principale. Ce sont des données importantes pour l'étude de la politique, de l'économie et de la culture de l'époque des Liao, et aussi pour l'étude de la construction de la pagode elle-même.

Les ressources industrielles

Si Datong est la « capitale du charbon », elle est peut-être aussi la capitale du maïs.  À perte de vue, des champs de maïs. La récolte était faite, les épis bien rangés pour l'hiver, mais on apercevait sur les routes des centaines de camions chargés des restes et dans les champs des montagnes de feuilles de maïs attendant leur tour d'être transportées. Vers où? Pourquoi ne les brûlait-on pas sur place? Le mystère allait s'éclaircir.

La prochaine industrie que nous allions visiter est ce que j'ai vu de plus extraordinaire et ce qui m'a fait le plus grand plaisir. Il s'agit de Loaowan Biomass Energy Technology Corporation de la province du Shanxi. Depuis le temps qu'on parle d'énergies propres, je n'avais pas vu de mes yeux de réalisations concrètes. Établie en 1999 en coopération technologique avec le Dr Norin de Suède, un expert en « fournaises » du marché commun européen, la compagnie produit des brûleurs domestiques à haute efficacité et sans émissions nocives pour la santé humaine ni pour l'environnement. La recherche se poursuit sur toute une série de produits comme le foyer domestique à flamme réglable dont la chaleur suffit à chauffer 30 à 60 m² et le poêle de cuisine à flamme directe, qui ont davantage retenu mon attention.

Le combustible consiste en une pâte chimique durcie fabriquée à partir de feuilles de maïs (et qui pourrait l'être à partir des déchets domestiques), qui à la combustion ne produit aucune odeur ni aucune fumée. Les cendres se réduisent à une poignée par semaine, et peuvent être recyclées en les mêlant à la terre agricole.

Une tonne de combustible coûte 500 yuans et la moitié suffit pour un an. La préparation d'un repas est évaluée à 0,2 ou 0,3 yuan de combustible. Le foyer de chauffage se détaillera 5 000 yuans et la cuisinière à flamme directe, un peu plus de 1 000.

Le produit n'est pas encore sur le marché mais devrait l'être en 2002. Comme tout le maïs de la région ne suffirait pas à produire du combustible suffisant pour l'extérieur de la région de Datong, il faudra établir des succursales locales à divers endroits du pays, particulièrement dans de nouveaux développements domiciliaires, à titre expérimental. La compagnie se propose de desservir les installations olympiques en 2008. Le Canada et la Finlande ont déjà placé des commandes.

À mon humble avis, il s'agit d'une production d'avenir et le succès devrait lui être assuré.

De là, nous sommes allés visiter le Groupe Shanxi Gucheng de produits laitiers à Shanyin. Fondée par un fermier, Qiao Jiu Chong, il y a quarante ans, avec sept collaborateurs, la première petite entreprise a pris la forme d'un groupe laitier en 1997. Alimentée par 18 000 fermes laitières dans la région élargie et une usine de berlingots et autres emballages (technologie allemande et britannique), la compagnie Gucheng a déjà mis sur le marché une soixantaine de produits dont le lait en poudre (1er rang au pays), le lait frais pasteurisé, le lait enrichi pour les écoliers, le yaourt à boire, une production annuelle de 150 000 tonnes à la fin de 2000. L'an dernier, Gucheng a figuré parmi les dix marques principales du pays, et le groupe s'est classé au 9e rang des producteurs laitiers du pays.

Le personnel compte 800 personnes. Le logement leur est fourni; la consommation électrique et les frais d'études des enfants sont assumés par l'entreprise.

L'étape suivante devait nous conduire à la Shanxi Shuofang Flax Textile Co. Ltd., une coentreprise sino-française. On y produit lin et chanvre, avec de l'équipement et une administration ouest-européenne. Nous avons suivi le processus de la matière première à l'emballage d'énormes bobines de fil pour l'exportation. Le blanchiment se fait sur bobine. La teinture, le tissage et la confection vestimentaire seront effectués à l'étranger, principalement au Japon, en Corée, en Italie, en France et en Belgique.

L'entreprise compte 700 employés et le travail se poursuit 24 heures par jour. La collaboration avec la France date de 1986. L'exportation couvre 70 % de la production. Cette année, on aura un profit zéro car, à la suite des événements terroristes du 11 septembre aux États-Unis, les clients européens qui revendent leur production vestimentaire surtout aux États-Unis ont annulé leurs commandes. En moyenne, les profits atteignent un million de dollars annuellement.

Notre dernière escale industrielle nous a conduits à l'usine de porcelaine et céramique Jiaming, qui regroupe 3 000 travailleurs dans ses divers domaines allant de la fabrication de papier tenture au transport, en passant par la production laitière et les postes d'essence. À signaler que cette entreprise transforme le charbon, facile d'accès et économique, en gaz pour l'alimentation de ses fours à porcelaine.

L'entreprise couvre 82 acres dont 78 000 m² construits. Chaque année 150 millions de pièces sortent des ateliers. On exporte principalement vers la Californie, mais les hôtels comme les foyers de tous les continents sauf l'Afrique sont des clients de la Jiaming Ceramics Co. Ltd. Le travail est effectué à la chaîne, par des jeunes filles surtout, et une bonne partie de la tâche, comme le polissage et la décoration, est accomplie de façon artisanale, à la main. Le transport de l'argile et le pétrissage sont confiés aux ouvriers masculins. La surveillance de la qualité est stricte, et le salaire de 800-900 yuans doit être mérité par un rendement satisfaisant.

J'ai été frappée par l'obscurité qui règne dans ces immenses ateliers. Là où l'éclairage est absolument nécessaire, il est cependant insuffisant. J'ai fait remarquer à trois reprises qu'il laissait fort à désirer, soit des néons ou des ampoules nues de 60 W en verre transparent. Il n'en coûterait pourtant pas une grosse part des profits pour améliorer ces conditions de travail.

Une ville surgie du néant

Shuozhou, une ville de 1 450 000 habitants, dont la partie ancienne remonte à la dynastie des Qin et s'appelait Ma Yi, tandis que la partie nouvelle a été construite de toute pièce, en 1999. Si la vieille ville a fourni à l'histoire de grands généraux à l'époque des Tang, la partie récente s'est dotée de l'équipement et de la gestion les plus modernes. Elle exporte le charbon et sa production d'électricité est à la fine pointe du progrès. Le gaz naturel du Shaanxi passe par Shuozhou dans sa course vers l'est. Shuozhou dispose de deux aéroports, l'un militaire l'autre civil, et en collaboration avec les lignes aériennes canadiennes offre un vol quotidien vers Beijing. L'autoroute Datong-Taiyuan, dont les 580 km seront achevés en septembre 2002, traversera Shuozhou sur 100 km.

De bon matin, nous faisons une promenade au centre-ville pour admirer la place centrale et deux vastes parcs dont l'un construit sur un ancien dépotoir et où un monument à la gloire de Yuchi Gong, général des Tang, est en voie d'achèvement. C'est l'heure du petit déjeuner et l'on peut sentir dans l'air l'odeur caractéristique du charbon consommé par des milliers de foyers.

Au centre d'une fontaine s'élève un immense « ma ta fei yan » (cheval surmontant une hirondelle), symbole du tourisme chinois et emblème de cette ville au développement rapide. En effet, plusieurs constructions comme le restaurant tournant au sommet de la Banque de Chine ou le musée des Tombeaux des Han sont achevés mais pas encore ouverts. La ville est très belle avec ses pelouses, arbres et fleurs, et aussi avec ses relents d'ancienneté comme les charrettes chargées de poireaux et tirées par des mules qui circulent parmi les voitures, les motos et les vélo-pousse motorisés. La rivière Qilin presque entièrement asséchée auparavant est revenue à la vie sous la rénovation.

On nous indique des bâtiments d'appartements dont les logements sont en voie de distribution. Cela se fait encore dans cette ville puisque le projet était déjà financé et avancé au moment où la réforme, qui décharge maintenant les entreprises de la fourniture du logement à leurs employés, a commencé.

Datong, capitale du charbon

Nous nous retrouvons à la mine de charbon à ciel ouvert de Pingshuo. Nous visitons la phase II, confiée à la compagnie An Jia Ling, qui est une personne morale indépendante dans cet immense projet d'État. La superficie d'exploitation est de 54,7459 km², sur une période de 92 ans, pour des réserves de 2 milliards de tonnes pour cette partie sud seulement, dont 1,45 milliard de tonnes exploitables. L'épaisseur moyenne des filons est de 30 mètres, et la profondeur de 100 à 200 mètres. La moitié de la production est acheminée vers les marchés intérieurs de Chine. L'équipement provient principalement des États-Unis et du Japon, suivis de l'Allemagne, de l'Espagne et de l'Angleterre. Une voie ferrée spéciale est réservée aux convois de charbon vers le sud et vers les ports. La mine est équipée d'immenses camions de 16 cylindres d'une valeur de 1 million de USD chacun et dont des roues ont un diamètre de 3,4 m.

Me souvenant qu'aux grottes de Yungang, on nous a expliqué qu'autrefois, des centaines de camions chargés de charbon circulaient chaque jour devant le site, et que les grottes en subissaient la pollution, je demande à l'ingénieur Wang Shelin qui nous sert de guide quelles mesures ont été adoptées pour combattre la pollution, quels changements se sont produits depuis cinquante ans. À Yungang, l'ancienne route est devenue la route touristique, et les camions ont été détournés vers un chemin éloigné des grottes. Wang Shelin, dans la jeune trentaine, me répond qu'il y a cinquante ans il n'était pas né et qu'on travaille encore comme autrefois. C'est pour moi un choc, alors que je m'attendais à des réalisations positives.

Il me semble voir une incohérence entre le discours qui veut qu'on développe des énergies propres et la poursuite de l'exploitation du charbon. Si le charbon continue d'être accessible et bon marché, la population et l'industrie sont encouragées par le fait même à l'utiliser sans réfléchir aux conséquences.

Cependant, ce qui est nouveau et fort appréciable, et qui me réconcilie un peu avec la mine, est l'effort, bien que récent et encore limité, de verdir les lieux au fur et à mesure qu'on a terminé l'exploitation d'une partie de la mine. Des arbres sont déjà plantés, des collines sont aménagées pour la plantation l'an prochain. Les oiseaux sont revenus dans cet espace. Pour permettre de convertir cette terre sablonneuse en terre fertile, on a aussi planté des herbes sauvages dont la croissance a attiré des lièvres nombreux, comme le laissent voir leurs traces. Les éleveurs des environs ont libre accès à la mine; ils viennent couper des herbes pour nourrir leurs bêtes. Lorsque l'enracinement aura produit suffisamment de sol arable, on se propose de cultiver des légumes et même d'établir des fermes sur ces étendues.

L'eau de lavage du charbon est recyclée, et ne s'écoule pas dans le réseau aquatique régional.

Peu à peu, les mesures prises en vue d'épargner l'environnement corrigeront l'image d'industrie polluante de cette mine de charbon, et l'on prévoit même établir un circuit touristique dans la mine.

Par ailleurs, les salaires varient entre 2 000 et 4 000 yuans.

Conclusion

Datong, nous avons pu le constater, regorge de ressources tant industrielles que naturelles, tant culturelles et historiques que touristiques. Loin d'avoir atteint son apogée, elle dispose des capacités et de la bonne volonté nécessaires, et se développe d'un pas régulier et stable. En ce sens peut-on dire que Datong est une ville d'avenir promise à d'éclatants succès.