
Les Kényans se sont rendus en masse aux bureaux de vote lors des élections de mars
Avec des tensions ethniques couvant sous la surface, et un pouvoir politique lié aux communautés ethniques, les élections générales au Kenya, telles que celle qui s'est tenue le 4 mars, sont toujours susceptibles de déclencher des conflits.
Toutefois, les Kényans sont allés aux urnes et ont fait le choix de voter pour Uhuru Kenyatta et William Ruto en tant que président et vice-président, à l'issue d'un scrutin sans incident, bien que contesté. Un élément de controverse à l'issue du scrutin est le fait que ces deux hommes politiques sont recherchés par la Cour pénale internationale (CPI) pour crimes contre l'humanité suite à leur implication dans les violences post-électorales qui ont éclaté il y a cinq ans.
Ces deux personnalités ont fait campagne sur un ticket commun, en formant ce qu'on a appelé la « Jubilee Alliance ». Ils ont appelé à l'unité et la réconciliation entre les deux communautés - les Kikuyu, le plus grand groupe ethnique du Kenya, et les Kalenjin. Stratégie qui s'est révélée gagnante, ce qui a incité Kenyatta à dire : « Enfin le Kenya est arrivé à maturité. »
Soutien chinois
La Chine a été la première superpuissance mondiale à féliciter Kenyatta pour sa victoire. Autre superpuissance mondiale, les États-Unis, n'ont pas mentionné le nouveau président du Kenya par son nom, mais, comme la Chine, ont félicité le peuple kényan pour la tenue d'élections pacifiques.
« La Chine et le Kenya ont une tradition profonde d'amitié. La Chine attache une grande importance à ses relations avec le Kenya et considère ce pays comme un important partenaire de coopération en Afrique », a déclaré Hua Chunying, porte-parole du ministère chinois des Affaires étrangères, dans un courriel envoyé à CHINAFRIQUE par l'intermédiaire de l'ambassade de Chine à Nairobi.
« Nous tenons à renforcer la coopération avec le nouveau gouvernement kényan et porter les relations bilatérales amicales à un niveau supérieur, pour le bien des populations des deux pays », a-t-elle déclaré.
Une victoire importante
De nombreux autres pays, dont l'Inde, le Rwanda et l'Afrique du Sud, ont également offert leurs félicitations. L'UE a félicité le peuple du Kenya, en évitant avec prudence toute mention de Kenyatta.
En dépit de l'affaire judiciaire qui compromet les résultats des élections, il ne régnait aucun doute sur la victoire d'Uhuru et de Ruto, dont l'alliance est connue sous le nom d'UhuRuto.
Ils ont remporté la présidence avec 6 173 433 voix, soit une marge confortable de plus de 830 000 voix que leur plus proche rival, le Premier ministre sortant, Raila Odinga. Bien qu'Odinga ait répété que l'élection n'était pas juste, les observateurs ont déclaré qu'elle était valide.
La victoire de Kenyatta est historique. Son père était le premier président du pays après l'indépendance du Kenya acquise il y a 50 ans. Maintenant, le fils du premier président du pays est devenu le premier président à être élu après l'adoption de la nouvelle constitution du Kenya, il y a seulement 30 mois. Aussi Kenyatta sera le dirigeant avec lequel le pays va célébrer son jubilé le 1er juin de cette année.
Kenyatta et Ruto ont survécu à plusieurs affaires judiciaires contestant leur éligibilité en raison de l'accusation d'implication dans des crimes contre l'humanité. Ils ont gagné des batailles juridiques en faisant valoir que la constitution du pays stipule que les gens sont innocents jusqu'à preuve du contraire, et que les accusations de la CPI devaient encore être prouvées.
Accusations de la CPI
Avant les élections générales, les chefs de gouvernements occidentaux ont averti que le Kenya devrait faire face à des « conséquences » si Kenyatta et Ruto étaient élus à la tête du pays. Ils ont ajouté que la « réputation » du pays sera ternie si les auteurs présumés de crimes contre l'humanité devaient être élus.
Mais pour Kenyatta et Ruto, il revenait aux Kényans de décider qui devait gouverner le pays. Le duo a profité de toutes les occasions pour rappeler aux électeurs qu'ils n'ont pas encore été reconnus coupables.
Dans leurs discours d'investiture, ils ont déclaré être disposés et prêts à coopérer avec les organismes internationaux et à honorer les obligations du Kenya.
Mais de nombreux Kényans ont du mal à croire qu'un chef d'Etat en exercice présente des informations potentiellement incriminantes à une agence étrangère. Le président soudanais Omar Hassan el-Béchir est un autre chef d'Etat qui a été mis en accusation par la CPI.
En prenant ses fonctions, Kenyatta devra se rappeler que beaucoup de gens ont voté pour lui et Ruto en raison des promesses qu'ils ont faites aux Kényans. Ils ont promis la sécurité alimentaire, des progrès dans la lutte contre la pauvreté et le chômage, la construction d'infrastructures de qualité et des ordinateurs portables gratuits pour les enfants. Maintenant que Kenyatta et Ruto sont au pouvoir, les Kényans seront vigilants.
Défis
Des difficultés survenues lors de l'élection soulèvent aussi des questions. Les appareils électroniques d'identification des électeurs n'ont pas fonctionné correctement, certains bureaux étant privés d'électricité. Dans d'autres, les responsables électoraux n'avaient aucune idée de la façon dont les machines fonctionnaient et ont utilisé des procédures manuelles d'identification, ce qui a ralenti le vote.
Ces incidents ont conduit Odinga à aller à la Cour suprême pour contester les résultats. Le tribunal peut ordonner un recomptage des votes ou une nouvelle élection. Si elle ordonne de nouvelles élections, la compétition opposera Odinga et Kenyatta, et aura lieu dans les 60 jours suivant la décision. Si le tribunal confirme les chiffres de la commission électorale, Kenyatta sera au pouvoir pour les cinq prochaines années.
En débutant son mandat de cinq ans, Kenyatta sait que l'économie kényane est fortement tributaire de l'aide de l'Occident, et qu'il a besoin de coopérer pleinement avec la CPI pour s'assurer que sa mise en accusation n'aura pas un effet négatif sur l'économie du Kenya.
(Reportage réalisé au Kenya) |