2025-08-01 |
Le prix du progrès |
VOL. 17 / AOÛT 2025 · 2025-08-01 |
Mots-clés: perspectives chinoise et africaine |
Cette rubrique aborde un sujet à travers des perspectives chinoise et africaine. Ce mois-ci, une question nous traverse : faut-il nécessairement passer par l’adversité pour grandir dans un monde en perpétuelle mutation ?
Pas au détriment du plaisir de vivre
LIU YUXUE
Étudiante chinoise de 23 ans en master à Beijing
Il y a deux ans, j’aurais sans hésiter affirmé que les jeunes doivent traverser des épreuves pour se réaliser. Je suis une jeune femme ordinaire, issue d’un foyer rural modeste, sans parcours scolaire éclatant. Je croyais dur comme fer que seule une pression constante me mènerait à la réussite.
Et je m’y suis tenue, corps et âme. J’ai tout donné pour réussir l’examen d’entrée à l’université, puis celui du master. Mais cette même obstination m’a peu à peu privée de tout répit, de tout plaisir. Je menais une vie que je croyais vertueuse, réglée comme du papier à musique, reléguant les loisirs au second plan. Au lycée, je me disais que la vie commencerait vraiment à l’université ; à l’université, je reportais tout au master. Toujours tendue vers l’étape suivante, sans jamais habiter pleinement le présent.
Tout a basculé lors de ma première année de master. En apparence, tout allait pour le mieux : j’avais remporté plusieurs prix et intégré une université prestigieuse à Beijing. Mais en moi, tout vacillait. Entourée de talents éclatants et d’opportunités innombrables, je me consumais à chercher comment me distinguer, bâtir une carrière, mener une vie « réussie ». Je me sentais perdue.
Et puis, une rupture amoureuse est venue tout bouleverser. Un mois durant, j’ai enchaîné les insomnies. J’ai remis en question mon identité, mes aspirations, cette quête effrénée de reconnaissance. Une véritable descente aux enfers.
Peu à peu, j’ai changé de cap. J’ai ralenti. J’ai renoué avec mes amis, voyagé, repris goût à des passions enfouies. Je me suis retrouvée. Et j’ai compris que la vie pouvait être belle, sans adversité. Que la souffrance n’est pas une condition sine qua non de l’épanouissement. En renonçant à cette pression que je m’étais moi-même imposée, j’ai retrouvé le goût simple du bonheur.
Aujourd’hui, je fais ce que j’aime, au moment où je le veux. Ce nouveau mode de vie m’apporte enfin la paix.
Trouver l’espoir dans l’adversité
GETAHUN ASSEFA TESSEMA
Journaliste, producteur et animateur de télévision éthiopien de 34 ans
L’adversité, où qu’elle surgisse, met à nu la force de l’esprit humain. Elle façonne les âmes, et révèle ce que nous sommes prêts à endurer pour bâtir une vie meilleure. Dans certains pays, elle s’efface, dissimulée par le confort, la technologie, la facilité. En Éthiopie, elle reste inscrite dans le quotidien : routes cabossées, coupures d’électricité, files interminables… Ici, l’endurance n’est pas un idéal moral, c’est souvent une nécessité vitale.
Et pourtant, de cette rudesse naît une beauté insoupçonnée. L’adversité a forgé un peuple résilient, qui avance malgré les vents contraires. Elle enseigne la dignité du travail honnête, la valeur de chaque effort. L’enfant qui étudie à la lueur d’une bougie, la mère qui installe son étal avant l’aube, le diplômé qui accepte n’importe quel emploi pour garder espoir : ce ne sont pas de simples images, mais notre réalité vécue.
Mais les temps changent. Une nouvelle génération affirme que, si l’adversité est parfois inévitable, la manière d’y faire face relève du choix. Par l’intelligence, l’innovation et la solidarité, les jeunes rejettent l’idée que la souffrance soit la seule voie vers la réussite.
L’adversité porte une sagesse précieuse : certains rêves exigent des nuits blanches, des sacrifices, une patience inflexible et du courage face à l’immobilisme. Dans un pays où tant reste à faire, cette leçon persiste : pas de progrès sans persévérance.
Avons-nous encore besoin d’être éprouvés ? Pas celle qui broie, mais celle qui révèle notre ténacité quand les promesses tardent. Le défi : préserver l’endurance de nos aînés, tout en rêvant d’une Éthiopie où réussir ne rimerait plus avec souffrir.
Si nous parvenons à conjuguer la patience de l’effort et l’intelligence d’une vie plus douce, alors l’adversité cessera d’être une malédiction. Elle deviendra un maître discret, que nous pourrons saluer d’un regard… avant de poursuivre notre route, affranchis.
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