| 2026-01-05 |
En route pour les nouveaux territoires de la soie |
| VOL. 18 / JANVIER 2026 par ZHANG YAGE · 2026-01-05 |
| Mots-clés: filière soie |
La Chine tisse des liens entre tradition et innovation pour relancer sa filière soie.

Ligne de tissage dans une entreprise de production de soie du district de Xincheng (région autonome zhuang du Guangxi), le 4 novembre 2025. (XINHUA)
Réputée de longue date pour sa sériciculture, la région du Jiangnan (correspondant au sud du cours inférieur du fleuve Yangtsé) formait le cœur vibrant de la production chinoise de la soie. Comme l’écrivait l’agronome Xu Guangqi sous la dynastie des Ming (1368-1644) dans son Traité complet d’agriculture, « la soie de Suzhou, Hangzhou, Jiaxing et Huzhou est sans égale dans le monde ».
Au fil de l’histoire, cette soie de l’Est était acheminée via les routes terrestres des régions de l’Ouest vers les marchés lointains de l’Eurasie, faisant de ces itinéraires de véritables corridors essentiels. Ces voies ont stimulé la croissance économique et les échanges interculturels le long de l’ancienne Route de la soie.
Aujourd’hui, cette dynamique historique est réinventée. Les régions de l’ouest de la Chine ne se limitent plus à un simple rôle de zone de transit ; elles s’imposent désormais comme un nouveau pôle de production de la soie, sous l’impulsion de la stratégie nationale dite « Soie de l’Est produite à l’Ouest ». Celle-ci vise à rééquilibrer la filière en ancrant la production de soie haut de gamme dans les régions centrales et occidentales du pays.
En capitalisant sur les atouts spécifiques de l’Est et de l’Ouest, l’initiative forme un nouveau cadre de développement pour la filière soie. L’Ouest se concentrera sur la production de soie grège de haute qualité et sur le tissage des étoffes, tandis que l’Est, depuis longtemps pôle de design, de marque et de R&D, développera des produits à forte valeur ajoutée.

Cueillette de feuilles de mûrier dans un village du district de Ningnan (province du Sichuan), le 10 septembre 2024. (XINHUA)
Relocalisation vers l’Ouest
Cette stratégie n’est pas inédite. Elle prend le relais de deux initiatives lancées en 2006, visant à transférer la production de soie grège vers l’ouest de la Chine. Toutefois, la nouvelle stratégie se différencie par la stabilité de la production, l’intégration des chaînes industrielles et l’augmentation des valeurs.
Selon le document officiel, d’ici 2028, dix entreprises phares de la soie, chacune réalisant un chiffre d’affaires annuel supérieur à dix milliards de yuans (1,41 milliard de dollars), seront créées dans l’Est, et des bases de production capables d’approvisionner 75 % des tissus de bonne qualité du pays seront établies au centre et dans l’ouest du pays.
« L’objectif est d’ancrer solidement la chaîne d’approvisionnement dans l’Ouest, tout en renforçant la coordination avec les partenaires de l’Est, afin de réaliser le développement durable et de qualité de la filière soie », a indiqué un responsable du ministère du Commerce lors d’une conférence de presse.
La relocalisation vers l’Ouest est principalement motivée par l’évolution des facteurs de production de l’Est, notamment la hausse des coûts fonciers et de la main-d’œuvre après la transformation du secteur, a expliqué Chen Wenxing, académicien de l’Académie d’ingénierie de Chine, à Sichuan Daily. Cependant, la réalisation d’un développement coordonné n’est pas chose facile.
« La soie est souvent qualifiée de “reine des fibres naturelles” de l’Orient. Les tissus revêtent une signification profonde de l’histoire et de la culture, des caractéristiques régionales marquées et des savoir-faire excellents du patrimoine culturel immatériel », a expliqué M. Chen.
Selon lui, le tissage et la fabrication de produits sont des maillons qui demandent une plus grande valeur ajoutée que la production de cocons et de soie grège. Ces activités impliquent une créativité en matière de design de motifs et de coordination des couleurs, exigeant des techniques plus complexes et dépendant du soutien de toute la chaîne industrielle.

Triage des cocons de vers à soie dans une entreprise de production de soie du district de Ningnan (province du Sichuan), le 10 septembre 2024. (XINHUA)
L’Ouest, un nouvel acteur majeur
Cette évolution repose sur plusieurs décennies de développement dans l’ouest du pays, notamment dans la province du Sichuan et dans la région autonome zhuang du Guangxi, où les progrès réalisés dans la culture du mûrier, l’élevage de vers à soie et les premières opérations de transformation ont atteint un niveau suffisant pour soutenir une chaîne industrielle plus sophistiquée et à plus forte valeur ajoutée.
Depuis 2006, ces régions ont considérablement étendu leurs capacités de culture du mûrier et d’élevage de vers à soie, représentant désormais plus de 70 % de la production nationale. Parallèlement à cela, dans l’est de la Chine, la hausse des coûts de main-d’œuvre et du foncier dans les maillons d’aval – tissage, teinture, confection – a accéléré la relocalisation vers l’Ouest.
Le Sichuan, par exemple, fournit aujourd’hui la plus grande quantité de soie de haute qualité du pays, avec une production de 87 000 tonnes de cocons en 2024 et des exportations de soie d’une valeur de 170 millions de dollars.
La province se distingue par sa capacité à conjuguer tradition et innovation. Dans le district de Gaoxian, relevant de la ville de Yibin (Sichuan), la société New Silk Road Cocoon Silk a construit une exploitation de mûriers biologiques de 200 hectares, alliant savoir-faire agricole ancestral et traçabilité par blockchain. « Nous ne vendons plus seulement au Jiangsu ou au Zhejiang », a indiqué Zhang Yuexin, directeur général adjoint de l’entreprise. « Aujourd’hui, 80 % de notre production est destinée à l’Europe. Notre soie se retrouve dans les maisons de couture italiennes et les ateliers roumains. »
Selon Wu Jinliang, président de l’Association de la soie du Sichuan, la stratégie ouvrira également de nouvelles perspectives pour bâtir un secteur pesant plus de 100 milliards de dollars au Sichuan. Avec l’arrivée accélérée d’entreprises de qualité, de technologies avancées et de ressources issues des régions orientales, le Sichuan va poursuivre la modernisation et l’expansion de son secteur.
La tendance à l’intégration complète est accrue. La province développe une gamme variée de produits issus du mûrier, tels que thé de feuilles de mûrier et huile de chrysalide. En parallèle, des bourgs, des musées ou des centres culturels et créatifs dédiés à la soie émergent continuellement, stimulant la croissance diversifiée de la filière.
Le district de Xincheng (Guangxi) constitue un autre exemple convaincant, grâce à un soutien politique ciblé pour attirer les investissements des régions côtières. Xincheng a lancé des plans spécialisés visant à distribuer plusieurs millions de yuans en subventions directes aux ménages, portant le revenu mensuel moyen des familles engagées dans la sériciculture à plus de 4 000 yuans (563 dollars). En parallèle, les infrastructures ont été modernisées, le gouvernement local ayant attiré plus de 100 millions de yuans (14 millions de dollars) d’investissements pour des bases de démonstration d’élevage de vers à soie standardisé. Les résultats sont tangibles. La filière séricicole couvre désormais 130 villages, bénéficie à 276 000 habitants et a produit 45 900 tonnes de cocons frais en 2024.
« Nous avons quitté Shenzhen pour nous installer ici à Xincheng, précisément en raison de sa capacité de production. Le district possède 17 333 hectares de mûriers, avec 70 000 ménages éleveurs de vers à soie », a expliqué Wei Yichen, directeur général adjoint de Guangxi Tongyi Guosi Development, exploitant du Parc industriel de la soie de Xincheng, à l’Agence de presse China News Service.
Témoin de cette transformation, M. Wei a ajouté : « Autrefois, la sériciculture dépendait entièrement du climat, et le district ne disposait que de capacités primaires de filature. Aujourd’hui, le parc industriel réalise également des opérations intelligentes de dégommage et de teinture. »
L’auteure est journaliste à Beijing Review.
|
||||