| 2026-05-07 |
L’agroalimentaire prend le large |
| VOL. 18 / MAI 2026 par MIYA BENDAOUD · 2026-05-07 |
| Mots-clés: aquaculture ; Guoxin 1 |
Alors que les zones côtières sont saturées, la Chine mise sur des fermes flottantes high-tech en haute mer, posant les bases d’un nouveau modèle alimentaire, mobile, durable et résilient.

Un navire d’aquaculture et de transformation jette l’ancre dans une zone d’aquaculture en pleine mer à Qingdao (province du Shandong). (VCG)
Si vous avez mangé du poisson récemment, il y a de fortes chances qu’il ne vienne pas d’une ferme aquacole côtière classique. Les zones littorales, autrefois pleines de promesses, sont aujourd’hui saturées, parfois polluées et soumises à des contraintes environnementales et climatiques de plus en plus strictes. La croissance démographique et la demande mondiale en protéines marines accentuent la pression sur ces zones limitées. Face à ces défis, l’agroalimentaire explore de nouveaux horizons pour nourrir la planète : les fermes aquacoles en pleine mer se présentent comme une solution stratégique et innovante.
La Chine, leader mondial de l’aquaculture depuis plusieurs décennies, s’est engagée dans cette transformation dès 2022. Avec le Guoxin 1, elle a inauguré le premier navire aquacole intelligent de 100 000 tonnes, capable d’élever des poissons en haute mer dans des conditions strictement contrôlées. Mesurant près de 250 m de long pour 45 m de large, avec un déplacement de plus de 130 000 tonnes, le navire peut affronter tempêtes et typhons, tout en maintenant un environnement aquatique stable pour les poissons. Ses 15 bassins totalisent près de 90 000 m³ d’eau de mer, soit l’équivalent de plusieurs dizaines de piscines olympiques, et permettent d’élever différentes espèces comme la courbine jaune, le mérou ou le saumon atlantique, avec des cycles de croissance optimisés.
Récemment, au large de Zhoushan (province du Zhejiang), le Guoxin 1 a illustré très concrètement cette montée en puissance. Plus de 46 000 courbines jaunes ont été collectées en une seule opération. Les poissons, maintenus vivants jusqu’au dernier moment, sont transférés par aspiration vers le pont de traitement, où ils sont immédiatement plongés dans une bouillie de glace afin de préserver leur qualité.
La récolte s’effectue dans des conditions de faible luminosité, un paramètre maîtrisé pour conserver la teinte dorée caractéristique de l’espèce. En une quinzaine de minutes, un refroidissement rapide permet d’abaisser la température de surface des poissons à environ 3 °C, figeant instantanément leur fraîcheur. « Cette phase de refroidissement est essentielle pour garantir la qualité du produit dès la sortie de l’eau », explique Sun Linlin, directrice de la production du navire.
Depuis son lancement, le Guoxin 1 illustre le rôle stratégique de la Chine dans l’innovation alimentaire. Le pays prévoit de déployer plusieurs navires similaires, avec des modèles encore plus grands, pour renforcer son autonomie alimentaire, sécuriser ses chaînes d’approvisionnement et exporter ce modèle technologique à l’échelle mondiale. Cette initiative s’inscrit dans une vision à long terme, où la haute mer devient un espace de production alimentaire organisé, complémentaire aux zones côtières et capable de nourrir des millions de personnes.

Déchargement de la pêche au port de Tanmen à Qionghai (province de Hainan). (VCG)
Un navire intelligent
Le Guoxin 1 est conçu comme une ferme complète sur l’eau, intégrant élevage, surveillance sanitaire, récolte, traitement et logistique, le tout en temps réel grâce à des systèmes automatisés.
Issus de nurseries spécialisées, les poissons sont introduits au stade juvénile, lorsqu’ils ont déjà quitté la phase larvaire et ressemblent à de petits poissons adultes. « Les petits poissons sont alors prêts à être transférés sur le navire pour l’élevage en haute mer », précise Wu Yimei, spécialiste en juvéniles de poissons. À bord, les conditions de température, d’oxygène, de salinité et de renouvellement de l’eau sont stabilisées pour favoriser une croissance régulière, minimiser le stress et réduire la mortalité.
Chaque bassin est équipé de capteurs intelligents qui surveillent en permanence les paramètres environnementaux et l’alimentation. Les systèmes automatisés ajustent la quantité de nourriture et la circulation de l’eau pour optimiser la croissance des poissons et limiter les pertes. Mais malgré l’automatisation, l’expertise humaine reste centrale : techniciens et ingénieurs interviennent quotidiennement pour vérifier la santé des poissons, ajuster les paramètres et résoudre rapidement tout problème. « Ces technologies permettent de produire mieux et plus efficacement, avec une sécurité alimentaire maximale », explique Xu Hao, chercheur à l’Institut de recherche sur les machines et instruments des pêches, relevant de l’Académie chinoise des sciences halieutiques.

Livraison officielle du navire intelligent Guoxin 1 2-2, d’une capacité de 150 000 tonnes, à Qingdao (province du Shandong), le 15 novembre 2025. (CNSPHOTO)
La mobilité du navire est un atout stratégique. Il peut se déplacer pour éviter eaux dégradées, algues nuisibles ou conditions climatiques défavorables. Cette flexibilité réduit le stress des poissons, leur assure une croissance homogène et améliore la qualité de leur chair. La récolte se fait selon des cycles précis, avec des poissons transportés rapidement vers le port pour traitement, conditionnement et distribution, garantissant fraîcheur, traçabilité et sécurité alimentaire. Cette approche permet également de réduire le gaspillage alimentaire et d’optimiser les volumes livrés aux marchés.
Mais le Guoxin 1 va bien au-delà de la simple production. Il est le symbole d’un futur où hommes et océans collaborent intelligemment, où l’initiative technologique contribue à nourrir la planète de manière durable, et où la mer devient un véritable partenaire de l’alimentation mondiale. Cette vision pose les bases d’une aquaculture du futur, capable de répondre aux défis de croissance démographique, de changement climatique et de sécurité alimentaire, tout en préservant l’équilibre des écosystèmes marins.
L’auteure est journaliste à La Chine au présent.
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