L'État palestinien proposé par Bush

Quelques jours avant le début de la guerre contre Bein Laden, le président américain Bush a annoncé que « l'idée d'un État palestinien a toujours fait part de la vision américaine du Moyen-Orient, en autant que le droit d'existence de l'État d'Israël est respecté. » Selon le New York Times et le Washington Post, cette déclaration, la toute première fois qu'un président des États-Unis d’Amérique reconnaît le droit au statut d'État pour la Palestine, faisait partie d'une initiative que Bush était sur le point d'annoncer avant les attaques terroristes du 11 septembre à New York et Washington. Bien qu'on n'ait pas mentionné le nom de Clinton, des sources bien informées disent que plusieurs idées de Bush sont similaires aux propositions de son prédécesseur au Camp David, tout en évitant les pièges qui avaient alors provoqué l'échec des pourparlers.

Ni les Palestiniens ni les Israéliens n'ont réagi avec enthousiasme à la déclaration de Bush. La plupart des factions palestiniennes s'interrogent sur ses motifs. Selon Moussa Abul-Marzouq, il s'agit « d'une manœuvre visant à décevoir les autorités palestiniennes et à mettre fin à l'Intifada. C'est une tentative des États-Unis pour persuader les Arabes et les Musulmans de se joindre à l'alliance internationale contre Bein Laden. » Une déclaration du Front démocratique pour la libération de la Palestine dit que la proposition de Bush était « un pas dans la bonne direction, mais que ce pas ne servira à rien s'il n'est pas secondé par des mesures efficaces et pratiques. » Le Front populaire pour la libération de la Palestine a aussi décrit la déclaration comme une « manœuvre ». Ce sont des évaluations qu'Arafat ne peut négliger, d'autant plus que c'était Bein Laden et non Arafat qui était acclamé dans les rues de Gaza quand la guerre a éclaté.

Du côté israélien, Sharon enragé a répliqué en une violente diatribe, accusant le gouvernement Bush d'opportunisme. Il a appelé les pays occidentaux, en particulier les États-Unis en tant que leaders du « monde libre », à ne pas répéter l'erreur qui avait instigué la Seconde Guerre mondiale quand les démocraties européennes tentaient de détourner la confrontation militaire qui avait éclaté l'année suivante, sacrifiant la Tchécoslovaquie à l'ambition d'Hitler à la Conférence de Munich de 1938. Sharon a promis qu' « Israël ne serait jamais une seconde Tchécoslovaquie », et que, dans ce cas, elle ne pourrait que compter sur elle-même. Il a conclu en annonçant qu'Israël allait reprendre sa campagne d'assassinats contre les activistes palestiniens qui soutiennent l'Intifada, et abandonnerait la mesure de « restriction » à laquelle elle s'était « engagée » en termes de cessez-le-feu accepté lors de la vague de violence sans précédent qui a tué des dizaines de Palestiniens et en avait blessé 200.

Avec l'attention mondiale rivée sur la chasse à Bein Laden, Sharon sera tenté d'exploiter la situation en menant sa campagne d'assassinats contre Arafat lui-même, l'homme qu'il a récemment entrepris d'appeler « le Bein Laden du Moyen-Orient ».

La logique qui sous-tend les déclarations de plus en plus belligérantes de Sharon est la traditionnelle logique raciste qui attribue le terrorisme à certains peuples déterminés, non à des situations particulières, et une variation de la théorie de Huntington sur le « conflit des civilisations ». Il n'est non plus le seul à proposer cette théorie qui assume l'existence de civilisations supérieures qui agissent de façon raffinée en opposition aux civilisations inférieures qui seraient génétiquement inclinées à des actes barbares: violence et terrorisme. Une de ces civilisations inférieures, selon le premier ministre italien, est l'islam! Même si à la suite de sa violente déclaration raciste, il a offert de faibles excuses « pour avoir offensé la sensibilité de mes amis arabes et musulmans », d'autres se sont lancés dans le feu de la haine raciale. L'ex-premier ministre britannique Margaret Thatcher a accusé les musulmans britanniques de ne pas montrer suffisamment d'indignation à la suite des événements de New York et Washington, sous-entendant que leur religion les portait de quelque façon à manquer de qualités humaines fondamentales comme la compassion.

La déclaration de Thatcher a été condamnée comme raciste non seulement par la communauté musulmane britannique mais aussi par tout l'appareil politique du Royaume-Uni. Michael Heseltine, l'ancien vice-premier ministre qui a joué un grand rôle dans le délogement de son chef d'alors pour la remplacer par John Major, a dit qu'il ne pouvait trouver les mots pour exprimer son aberration devant une telle déclaration. Sage politicien, Heseltine voyait clairement que combien contre-productifs pouvaient être les mots incendiaires de Thatcher au moment où le gouvernement britannique était engagé dans de difficiles négociations en vue d'établir une alliance internationale contre le terrorisme.

Bush pensait sans doute de la même façon quand il a rejeté la réaction coléreuse de Sharon à sa déclaration sur l'État palestinien comme « inacceptable ». Rejetant catégoriquement l'allégation de Sharon que les États-Unis cherchaient à apaiser les Arabes aux dépens d'Israël, il a dénoncé avec aigreur la tentative du premier ministre israélien de le comparer à Chamberlain et Daladier, les leaders européens qui avaient tenté d'apaiser Hitler au Sommet de Munich en cédant une partie du territoire du nord de la Tchécoslovaquie à l'Allemagne. Vingt-quatre heures après cette tirade contre les mesures américaines, et juste avant l'attaque militaire contre l'Afghanistan, Sharon a été forcé de changer de ton, de réduire ses différends avec l'administration de Bush, de mettre en valeur les relations serrées entre les États-Unis et Israël et réitérant son appui à la campagne de Washington contre le terrorisme. Les déclarations tout à fait contradictoires de Sharon indiquent la confusion dans laquelle son gouvernement est actuellement plongé.

Encore sous le coup de la critique de sa fausse parole « Ceci est une Croisade », Bush porte maintenant attention à distinguer nettement le phénomène du terrorisme d'une part et les Arabes et musulmans de l'autre, pavant la voie à la visite de Donald Rumsfeld au Moyen-Orient peu avant l'attaque militaire contre l'Afghanistan dans le but de mobiliser Arabes et musulmans dans l'effort de guerre des États-Unis. En ce qui concerne l'Égypte, le président Mubarak a expliqué clairement que l'Égypte s'engage à combattre le terrorisme, un mal dont elle a beaucoup souffert, mais qu'elle n'entreprendrait pas d'action militaire contre l'Afghanistan. S'adressant aux Forces armées lors du 28e anniversaire de la Guerre d'Octobre, Mubarak a dit que le rôle de l'armée était de défendre l'Égypte, et qu'il n'enverrait pas de troupes égyptiennes outre-mer se battre sous le commandement des États-Unis, action militaire qui pourrait entraîner l'Égypte dans un affrontement possible avec les peuples arabes et musulmans quand aucune preuve irréfutable n'a été donnée du lien entre l'islam et les attaques terroristes aux États-Unis.

Le président Mubarak n'est pas le seul chef d'État arabe à demander que le terrorisme soit présenté comme une aberration mondiale aucunement exclusive à l'islam. En fait, une telle distinction est de loin une condition nécessaire à la participation de la plupart des États arabes et islamiques à la guerre américaine contre le terrorisme. Selon des sources officielles des États-Unis, l'Arabie saoudite, l'Oman et l'Uzbek hésitent à permettre aux États-Unis de lancer des raids militaires sur l'Afghanistan à partir de leur territoire. D'autres États arabes et musulmans ne sont pas enclins à prêter leur appui inconditionnel à une entreprise militaire de durée indéterminée et dont plusieurs pensent qu'elle pourrait se répandre dans d'autres pays soupçonnés d'abriter des terroristes, notamment l'Iraq. Ils ne veulent pas non plus s'impliquer dans une guerre de représailles vouée à coûter bien des vies humaines dans la population civile. C'est aussi une source de malaise du développement militaire des États-Unis dans la région, le plus vaste déploiement d'armes depuis la guerre du Golfe en 1991. En réalité, Rumsfeld a été détaché au Moyen-Orient et en Asie centrale non seulement pour chercher des appuis à la guerre américaine contre la terreur mais aussi pour apaiser des craintes croissantes d'un agenda secret des États-Unis.

En offrant aux Palestiniens une carotte sous la forme d'un pays à eux, Bush reconnaissait le rôle du problème palestinien dans le feu du phénomène terroriste. Comme le président Mubarak l'a dit récemment, 50 % de la racine du problème réside dans le problème palestinien. Mais l'intransigeance de Sharon sur cette question et sa déclaration de poursuivre la campagne d'assassinats contre les leaders palestiniens pourraient déséquilibrer les efforts de Washington pour venir à bout des réticences arabes et islamiques à se joindre à la guerre menée par les États-Unis contre le terrorisme. Reste à voir si Bush est sérieux en traduisant sa « vision » d'un État palestinien en réalité ou si l'offre n'était qu'une tactique visant à affaiblir l'hésitation arabe à s'impliquer de plus près dans l'alliance internationale. Peut-il convaincre Sharon de la vérité de l'assertion qu'un État palestinien est la meilleure garantie de la stabilité d'Israël? Ou trouvera-t-il plus facile de persuader les pays islamiques et arabes de laisser de côté leurs doutes et de se rallier à sa cause? Tout l'avenir de la région réside dans le choix que fera Bush. Le mauvais choix déstabilisera non seulement le théâtre de la guerre en Asie du Sud, mais aussi le Moyen-Orient entier, en faisant une victime des événements du 11 septembre autant que le World Trade Centre et le Pentagone.