POLITIQUE

L’Afrique est-elle vraiment indépendante?

–– Réflexion sur les concepts de souveraineté et d’indépendance en Afrique

Bertrand Ateba

Voici une réflexion qui indubitablement ne provient pas d’un professionnel. Mais est-il besoin aujourd’hui d’être professionnel pour s’interroger sur l’Afrique? Qu’une réponse négative puisse s’imposer n’a rien de surprenant au regard de ce chavirement qui caractérise l’Afrique. Continent de toutes les calamités, continent de tous les maux, ce tiers-monde du tiers-monde, l’Afrique apparaît comme un continent maudit: guerres civiles, famine, analphabétisme, mortalité infantile un peu partout, des milliers et des milliers de réfugiés et de personnes déplacées, le regard perdu, les yeux tournés vers on ne sait quel mirage, vers on ne sait quel miracle, voilà le tableau désolant qu’on offre le continent africain en ce début du nouveau millénaire.

D’Alger à Bujumbura, de Kigali à Abuja, de Mogadiscio à Luanda, on peut tout simplement conclure avec René Dumont que l’Afrique est étranglée. Mais qui met donc la poudre aux canons? Qui a intérêt à voir l’Afrique se déchirer? Et si les Africains étaient eux-mêmes responsables de leur situation? Voilà autant de questions qui défilent dans mon cerveau comme sur un écran. Je refuse de croire qu’une certaine fatalité pèse sur l’Afrique. Je me refuse d’être considéré comme un partisan de l’afropessimisme, en même temps que je me garde de rejeter sur les autres la responsabilité des malheurs de l’Afrique. J’estime cependant que la situation qui prévaut en Afrique est artificiellement créée. En fait, les Africains ne gèrent pas eux-mêmes leur propre destin car l’Afrique n’est pas indépendante. Il est vraiment regrettable que plusieurs années après ce qui a été considérée comme l’une des plus grandes révolutions du XXe siècle, en l’occurrence la décolonisation, les États africains soient toujours dans une situation de subordination la plus abjecte. Les incursions dans la souveraineté des États africains se multiplient de plus en plus sous divers aspects: ingérence humanitaire, aides au développement, assistance etc... Bref, le néocolonialisme opère à visage découvert.

L’introuvable indépendance africaine

Quiconque prendra ce titre au pied de la lettre le trouvera paradoxal. En effet, c’est depuis les années 1960 qu’ont commencé les déclarations d’indépendance des États africains. Il faudrait même aller au-delà de cette date, car la décolonisation a commencé en Afrique bien avant 1960. Aujourd’hui, 35 ans après les indépendances, on réalise que les États africains ne présentent aucun signe, témoignant de la jouissance de cette indépendance. Or la souveraineté étant le critère de l’État, on n’est pas loin d’affirmer qu’en Afrique il n’y a pas d’États. Cela d’autant plus que la proclamation de l’indépendance, l’hymne national, le drapeau, la mise en place d’un appareil gouvernemental ou d’un réseau de missions diplomatiques, ne suffisent pas pour asseoir la statolité d’une collectivité humaine. Il n’y a d’États que ceux qui sont souverains, c’est-à-dire qui gèrent leurs propres destins. Il n’y a d’États indépendants que ceux qui sont aptes à assurer leur sécurité, à garantir l’ordre à l’intérieur et la paix à leurs frontières, à assurer leur survie en tant que collectivités indépendantes. Les États évoluent dans un milieu où il n’existe aucune autorité garante de l’ordre international et où il faut presqu’entièrement s’en remettre à ses propres forces pour assurer sa survie et défendre sa souveraineté. Or la défense de la souveraineté implique l’entretien de forces armées et le développement de moyens de sécurité. Sur ce plan, l’Afrique se caractérise par ses moyens de sécurité et de défense dérisoires, d’où une grande insécurité. L’Afrique, parce que sous-équipée militairement, ne peut pas résister à ce que le professeur Alvin Toffle a appelé « les guerres de la 3e vague » qui, selon lui, se feront avec les nouveaux pouvoirs, c’est-à-dire l’électronique. En fait de nos jours, la puissance militaire d’un État ne s’apprécie plus comme aux XVIIe et XVIIIe  siècles, en terme de fantassins, cette puissance est plutôt cérébrale. Il suffirait par exemple aux États-Unis de programmer leurs missiles et sans faire bouger le moindre soldat, de détruire une cible même très éloignée. Vous conviendrez avec moi qu’aucun État africain ne peut réaliser un tel exploit.

Si sécurité il y a en Afrique, il ne s’agit pas d’une sécurité par l’Afrique et pour l’Afrique. Elle est davantage la sécurité des autres à partir de l’Afrique. D’où une grande fragilité et extraversion des moyens de sécurité en Afrique. En effet, l’Afrique est importatrice de moyen de défense, ce qui renforce sa dépendance vis-à-vis de l’extérieur. Dans un article publié en 1989 dans la revue Sciences et Techniques intitulé « De la statolité en Afrique à la recherche de la souveraineté », le professeur Augustin Kontchou Kuomegne révèle qu’au milieu de la seconde décennie des indépendances africaines, toutes les armées réunies comptaient environ 500 000 hommes sous les drapeaux, soit à peu près 14 000 par État contre 416 000 pour chaque pays d’Asie. On constate aisément que l’Afrique est pauvre et légère en matière de sécurité. Cela explique les nombreux cas d’appel à l’intervention étrangère pour rétablir l’ordre: le Zaïre entre 1960 et 1965, l’Éthiopie en 1967, le Togo en 1986. Le grand défi qui se pose à l’Afrique aujourd’hui est de développer les moyens de sécurité et de défense. On peut se demander si elle en sera capable tant les priorités qui l’interpellent sont nombreuses: la lutte contre la crise économique, l’instauration de la démocratie, et surtout cette tâche impérieuse qu’est le développement.

Même les institutions internationales sont toutes puissantes sur l’Afrique. En particulier les institutions financière pour s’immiscer dans les affaires intérieures des États Africains, au mépris de cette souveraineté que le professeur Jules Basdevant définissait comme «  le pouvoir de commandement suprême que l’État est seul à détenir ». Au nom des Plans d’ajustements structurels (PAS), les États africains se voient, pour bénéficier de prêts du FMI, imposer des conditions qui loin de sortir les économies du marasme, contribuent plutôt à aggraver les tensions sociales. Loin d’être l’incantation magique grâce à laquelle l’économie se remettra dans la voie de la croissance, les PAS ne sont en réalité qu’un cautère sur une jambe de bois. Le PAS n’est qu’une litanie de mesures inefficaces et inadaptées aux économies des pays en développement. Il faudrait tout simplement aujourd’hui jeter la machine à la ferraille.

Une Afrique indépendante pour une prospérité et une stabilité mondiales

C’est presqu’un secret de polichinelle que la pauvreté de l’Afrique est artificiellement créée par une mauvaise gestion des collectivités politiques et par une extraversion de sa richesse. L’Afrique est abondamment riche, mais elle se laisse manger la laine sur le dos, soit par naïveté, soit par impuissance. Les regards implorants que l’Afrique jette vers le monde développé ne rencontrent que mépris et indifférence. Jusqu’à quand les pays riches continueront-ils à s’enfermer dans leur club de luxe et à tourner le dos à cette Afrique qui paradoxalement est leur pourvoyeur de matières premières? Au nom de la paix et de la stabilité mondiales, les pays industrialisés ont grand intérêt à aider les pays pauvres à se développer. Il n’est pas question pour l’Afrique de demander la charité, mais de l’aider à résoudre ses problèmes. Tout le monde y a intérêt, rien n’est à sens unique; aider les pays pauvres d’Afrique à se développer, revient à créer des débouchés pour les pays industrialisés, de nouveaux marchés pour leurs produits. L’humanité devrait avoir honte pour la situation de l’Afrique car comme l’écrit le professeur Josué de Castro, « le phénomène mondial du sous-développement est le plus grand scandale de notre siècle ». Le continent africain peut sortir de son misérabilisme, il suffit à la communauté internationale de le vouloir. A force de crier famine et de réclamer justice dans la répartition des fruits de la terre, l’Afrique finira bien par se révolter.

L’indépendance de l’Afrique est bafouée et n’existe à mon avis que sur le papier. Gérard Challiand dans l’Enjeu Africain constate que chacune des grandes puissances veut préserver sa part de richesse en Afrique. Les enjeux économiques, politiques, culturels, idéologiques et stratégiques sont si importants qu’on ne saurait laisser les Africains gérer eux-mêmes leur propre continent. Tout le désordre qui règne en Afrique n’est que la conséquence de la confrontation des intérêts entre les grandes puissances. Comme quoi, « quand les riches se font la guerre, ce sont les pauvres qui meurent ». L’intervention étrangère en Afrique est si flagrante qu’elle n’échappe pas à la vue du dernier des idiots. Qui ne se souvient de l’opération « Restore Hope » en Somalie ou de l’opération turquoise au Rwanda? L’Afrique serait-elle donc un pion sur l’échiquier mondial? Un empire sans empereur? Oui, serait-on tenté de répondre, au regard de cette perméabilité et de cette manipulation dont elle fait preuve.

L’indépendance de l’Afrique aujourd’hui n’est qu’une illusion onirique, mais le combat n’est pas perdu, car les Africains ne jetteront pas le manche après la cognée. Le chemin étant encore si long, l’Afrique sera-t-elle un jour véritablement maître de son destin? Seuls ceux qui feront de vieux os nous le diront.