Une nouvelle guerre froide entre la Chine et les États-Unis?
Depuis
que ladministration Bush est entrée en fonctions, plus particulièrement
depuis la collision en plein vol près de lîle de Hainan, ses paroles et
ses actions ont semblé indiquer quelle considère la Chine comme une ennemie,
au moins potentielle. Lexistence ou non dune guerre froide entre
la Chine et les États-Unis est devenue un chaud sujet de discussions au sein
de la communauté internationale.
Dans cet article, Wang Jisi, directeur de lInstitut des études américaines relevant de lAcadémie chinoise des sciences sociales, exprime son point de vue sur la situation actuelle et sur la tendance de développement des relations sino-étatsuniennes.
Pourquoi ce durcissement envers la Chine?
Lattitude sévère de ladministration Bush envers la Chine nest pas fortuite. Ces dix dernières années, depuis la fin de la guerre froide, le gouvernement des États-Unis a appliqué sans relâche une politique à deux pôles envers la Chine: endiguement et précaution contre la Chine dune part, recours à des échanges en vue de changements intérieurs en Chine quil souhaite voir se produire dautre part. Mais ladministration Bush semble préférer le premier. Ce durcissement à légard de la Chine est causé par les facteurs suivants :
La politique intérieure. Durant lélection présidentielle aux États-Unis, les Démocrates ont perdu le contrôle de la Maison Blanche, bien que la conjoncture politique et économique leur eût été favorable. Ceci montre que la politique étatsunienne est devenue plus conservatrice. Après son entrée en fonctions, ladministration Bush a dabord été obligée dapaiser les forces conservatrices de la droite. Elle a mis laccent sur la sauvegarde de la sécurité nationale, en augmentant les dépenses militaires, en encourageant la recherche sur le système de défense anti-missiles et les armes spatiales, en poursuivant une politique étrangère unilatérale et en nommant danciens officiels du Parti républicain, particulièrement ceux ayant une expérience militaire, à des postes importants aux affaires étrangères. Décrire la Chine comme une menace à la sécurité sert les exigences politiques de certaines forces de la droite et les intérêts économiques des groupes voués à lindustrie de défense nationale.
La structure internationale. Bien que léconomie des États-Unis subisse actuellement un ralentissement, le statut des États-Unis sur la scène globale na pas décliné. Les États-Unis sen tiennent toujours à leur mentalité hégémonique. Les forces politiques de la droite ont toujours reproché à ladministration Clinton de faire preuve de « faiblesse » dans les affaires étrangères et de ne pas tirer pleinement parti de la puissance des États-Unis. À lheure actuelle, le conflit au Kosovo sest apaisé, lEurope na plus de problèmes de sécurité urgents et lélargissement de lOTAN est un fait accompli. Il semble donc maintenant que les préoccupations stratégiques des États-Unis se tournent vers lAsie de lEst, et il va sans dire, ce transfert est dirigé contre la Chine.
La situation de la Chine. Selon de nombreux analystes étatsuniens, on pensait que les réformes économiques de marché de la Chine apporteraient des changements sensibles dans le système politique et que la jeune génération, attirée par la modernisation, se sentirait davantage daffinités avec lOccident. Ces illusions ont été ébranlées. En réponse à des événements tels que le bombardement de lambassade de Chine à Belgrade par lOTAN et la collision en plein vol entre deux avions militaires chinois et étatsunien, le peuple chinois, particulièrement les jeunes, a fait preuve dune ferveur patriotique qui est allée bien au-delà des attentes des observateurs étatsuniens, et cette situation a ancré la croyance du gouvernement et du peuple étatsuniens dans lexistence de contradictions entre la Chine et les États-Unis. Puisque la détermination à promouvoir la révolution en Chine na pas porté fruit, les États-Unis se tournent vers des mesures plus dures afin dexercer des pressions sur la Chine de lextérieur.
Y aura-t-il une guerre froide entre la Chine et les États-Unis?
La situation ci-dessus explique pourquoi un durcissement de lattitude des États-Unis envers la Chine était inévitable. Cela signifie-t-il que ladministration Bush ait défini la Chine comme une ennemie et que les deux pays entreront en conflit? Les réponses à ces questions sont apportées par lexamen de la politique intérieure des États-Unis, de la structure internationale et de la situation de la Chine.
Une des lois de la politique étatsunienne est que la compétition entre les idéologies et les partis ne peut pas prendre fin par une victoire finale, que ce soient des Républicains, des Démocrates, des conservateurs ou des libéraux. Lorsque George W. Bush est devenu le maître de la Maison Blanche, le Parti républicain contrôlait les deux Chambres du Congrès. Puis, au début de juin, les Démocrates ont pris le contrôle du Sénat. Il est prévu que les Démocrates créeront davantage dembûches à ladministration républicaine sur des questions telles que le système de défense anti-missiles et la politique envers la Chine. Au sein même de ladministration Bush et des militaires, les forces conservatrices ne dominent pas sans restriction. La persistance des politiques dures envers la Chine a été mise en question, et on sy est opposé dans les milieux politiques étatsuniens.
Au plan international, les États-Unis conservent une attitude intransigeante dans leurs relations avec la Chine, tout comme avec dautres pays. Ils ont essuyé des rebuffades de tous côtés. Le fait que les États-Unis aient perdu leur siège lors de lélection à la Commission de lONU sur les droits humains en est la preuve. Si les États-Unis dirigent leur attention stratégique vers lAsie de lEst et poursuivent une politique dendiguement à légard de la Chine, ils ne pourront pas réaliser leurs objectifs sans rallier à leur cause les pays de lUnion européenne et le Japon, de même que les pays voisins de la Chine. Cependant, les efforts des États-Unis dencercler la Chine sont voués à léchec car considérer la Chine comme une ennemie ne sert pas les intérêts à long terme daucun pays.
Dun point de vue objectif, au plan de la puissance densemble, de lintention stratégique et de linfluence internationale, la Chine ne constitue pas une menace directe pour les États-Unis. La population de la Chine est cinq fois plus importante que celle des États-Unis, alors que son PIB nest que le neuvième de celui des États-Unis. Règle générale, la Chine est une puissance régionale qui ne pose pas de défi à la sécurité des États-Unis ni à leurs intérêts économiques. Parallèlement, à propos de nombreuses questions globales et régionales, dont la sauvegarde de lordre financier international, la lutte contre le terrorisme international, la prévention de la prolifération des armes nucléaires et le maintien de la stabilité dans la péninsule de Corée, la Chine et les États-Unis partagent des intérêts communs. De plus, confronter la Chine serait coûteux. La détérioration des relations sino-étatsuniennes servirait les intérêts à court terme de certaines forces conservatrices de la droite et du complexe militaro-industriel, mais irait à lencontre des intérêts fondamentaux et à long terme des États-Unis. Cest pourquoi, sans écarter complètement la possibilité que les États-Unis commettent une erreur stratégique grave, ces derniers niront pas très loin sur la voie de la confrontation avec la Chine.
Une nouvelle guerre froide peut être évitée
Ceux qui prêchent pour une nouvelle guerre froide entre la Chine et les États-Unis oublient intentionnellement ou non limportance des relations économiques et commerciales et les échanges sociaux denvergure entre les deux pays. Ces deux dernières décennies, les investissements des États-Unis en Chine ont totalisé plus de 30 milliards $US. De 1990 à 2000, malgré lexistence de problèmes politiques dans les relations sino-étatsuniennes, le volume du commerce bilatéral a sextuplé. Ces dernières années, le commerce extérieur a représenté 40% du PIB de la Chine, et les exportations vers les États-Unis en 2000 ont représenté 40% des ses exportations totales. Si on inclut les marchandises de la partie continentale qui ont transité via Hongkong, la valeur des exportations vers les États-Unis atteint 100 milliards $US. Selon des statistiques des États-Unis, la partie continentale de Chine est devenue le quatrième partenaire commercial des États-Unis. Ces chiffres démontrent limportance des relations économiques et commerciales bilatérales pour léconomie des deux pays. Après lentrée de la Chine dans lOMC, les relations économiques et commerciales bilatérales se développeront encore plus vite.
Les
relations économiques et commerciales ne peuvent pas relâcher automatiquement
les tensions politiques, mais des tensions continues dans les relations politiques
vont affecter inévitablement le développement des échanges économiques et commerciaux.
Ces dix dernières années, le gouvernement des États-Unis ne pouvait pas imposer
des sanctions à la Chine en la privant du statut de la nation la plus favorisée
car cela aurait été désastreux. Si les États-Unis amorcent une nouvelle guerre
froide contre la Chine, ils saperont leurs propres intérêts économiques en Chine.
Ladministration Bush, supportée principalement par des consortiums et
des grosses compagnies, ne peut fermer les yeux sur cette question.
Les conflits partiels et les frictions entre la Chine et les États-Unis peuvent être résolus par des voies diplomatiques. La diplomatie est un art qui combine principes et flexibilité. Elle demande une connaissance et une expérience particulières, tout comme la perspicacité du politicien. Si un incident se produit, certains médias et certaines forces politiques aux États-Unis exagèrent délibérément les problèmes dans les relations sino-étatsuniennes et tentent même dattiser un nationalisme étroit chez le peuple étatsunien, ce qui mine la stabilité des relations bilatérales. Lorsque surgissent des difficultés dans les relations sino-étatsuniennes, le gouvernement chinois garde toujours son calme et prend en considération les intérêts à long terme du pays, ce qui constitue la garantie essentielle permettant déviter une nouvelle guerre froide entre les deux pays.
En ce qui concerne les contradictions structurelles, les deux pays doivent les affronter en face. Récemment, on a vu poindre une hostilité envers la Chine dans les milieux politiques et au sein du peuple étatsunien. Ceci reflète le choc des intérêts et des valeurs entre les deux pays, et est également le résultat de lincompréhension et du manque de connaissance des Américains à légard de la Chine. Un dialogue sino-étatsunien et une coopération dans divers domaines et à différents échelons sont propices à dissiper les facteurs de confrontation. En réalité, la profondeur et la portée des échanges sociaux sino-étatsuniens en ce début du XXIe siècle sont plus grandes quen nimporte quelle période de lhistoire. Dans cette ère de mondialisation économique, les contradictions et les différends entre pays sont inévitables, mais on ne peut les associer à une guerre froide.