La soi-disant « conscience nationale »

GAO TIEJUN

La visite au temple Yasukuni du premier ministre du Japon Junichiro Koizumi n’est pas occasionnelle. Les forces de l’aile droite, capables de contrôler la politique japonaise, sont derrière lui, haussant les bannières de la « conscience nationale » et du « sentiment national » qui nient les crimes de la guerre d’agression du Japon.

Selon moi, les forces de droite japonaises se servent de la « conscience nationale » pour influencer la politique et empoisonner le peuple. Par conséquent, la nation entière ne peut examiner ses crimes de guerre. Pour bien comprendre il faut analyser la « conscience nationale » du Japon.

Premièrement, c’est une orientation de valeur qui privilégie la force plutôt que la morale et la justice. Les Japonais vénèrent la force et s’en sont toujours servis comme critère du bien et du mal. Cette valeur a une très grande influence sur la question de l’examen de la guerre. Un professeur japonais a souligné que bien que le Japon et l’Allemagne soient tous deux des pays vaincus, ils ont une notion différente du terme « vaincu ».

L’Allemagne a été occupée par les troupes de quatre pays mais le Japon, seulement par les États-Unis. Donc, a-t-il expliqué, l’Allemagne croit avoir été vaincue par l’Amérique et l’Europe mais le Japon se voit défait uniquement par les États-Unis. Même la Chine est exclue. C’est là une des véritables raisons pour lesquelles le Japon refuse d’examiner à fond la guerre d’agression qu’il a lancée et de présenter des excuses à la Chine, a-t-il ajouté.

Les mots de ce professeur constituent une révélation choquante de l’attitude générale des Japonais face aux crimes de guerre. Comme les pays d’Asie n’ont pas vaincu le Japon, pourquoi ce dernier devrait-il leur faire des excuses? Le Japon est prêt à se soumettre aux États-Unis, parce qu’ils sont forts, mais les pays faibles d’Asie ne méritent pas leurs excuses.

Deuxièmement, la « conscience nationale » implique une arrogante et prétentieuse supériorité nationale sur les autres peuples d’Asie. Aux yeux des Japonais, même défaits, leur culture est la plus avancée, leur nation est la plus créative et leur système d’éducation le plus développé, et le pays est le second au niveau du développement malgré ses ressources limitées. De plus, le Japon occupe un rang assez élevé dans le domaine de la haute technologie.

En fait, les forces de l’aile droite ont recouru à cet argument pour prêcher la supériorité nationale et susciter le sentiment national. L’appel à l’abandon de l’« autotyrannie nationale » donne aux Japonais l’impression qu’ils seront relégués à un statut inférieur et que le Japon se trouvera en situation désavantageuse si le gouvernement fait des excuses au sujet des crimes de guerre.

Les forces de droite profitent de cette mentalité nationale pour mêler la vérité et la fausseté, donc pour induire en erreur le peuple japonais en ce qui concerne les autres pays d’Asie qui, bien qu’ayant souffert l’invasion et le pillage, devraient tout simplement tourner la page. Ce concept a amené les Japonais à regarder de haut les crimes de guerre, les empêche d’examiner les problèmes de leur histoire et de leur culture, et encourage des actes qui heurtent les sentiments des voisins asiatiques.

Troisièmement, la « conscience nationale » reflète aussi la psyché sociale que tous les pays voisins quêtent l’aide du Japon. Nous ne pouvons pas dire que les Japonais manquent de clairvoyance. Bien qu’ils soient un peuple sensible qui veut que le gouvernement accorde la priorité à l’amélioration des relations avec les voisins asiatiques et acquière leur confiance, le gouvernement et l’opinion générale refusent d’intégrer le Japon dans l’Asie. Comme on pense partout dans la société japonaise que les voisins requièrent de l’aide, et que l’aide économique et les techniques avancées sont vitales pour le développement des pays d’Asie, la société japonaise en entier est indifférente à ce crime historique et croit que le crime ne peut rien changer à sa grande enjambée vers une « société internationale » et même à sa nomination comme membre permanent du Conseil de sécurité des Nations unies.

Les forces de droite ont fait plein usage de la psyché sociale et instillé une logique ridicule au sein du peuple. La logique est que « prêt de yens » japonais compense pour l’examen de l’histoire. Cette mentalité a fini par produire la myopie politique et la pensée à sens unique.

Quand j’ai visité le Japon, ce qui m’a le plus impressionné fut que le peuple japonais est fort imbu de « conscience nationale » et n’a aucune unanimité sur l’examen de la guerre d’agression. Dans les rues de Tokyo, les forces d’extrême droite semblent plus sauvages que ce qu’on en voit à la télé. À la station Shinkansen, de vieux hommes à l’air insouciant et patrons d’eux-mêmes, vendent des ceintures commémoratives portant le mot « kamikaze », comme celles des soldats japonais durant la Seconde Guerre mondiale, et divers modèles d’armes, à des jeunes qui affichent la même attitude. La première salle d’exposition du musée de la Paix à Hiroshima montre les « victoires » des troupes du célèbre Itagaki, comme l’occupation de la Corée du Sud et de Nanjing en Chine. À l’institut de recherche sur la défense, les chercheurs vocifèrent contre « la menace de la Chine ».

Je pense que si le Japon n’avait pas une telle « conscience nationale », le peuple pourrait apprendre sa leçon de la guerre d’agression, les forces de droite pourraient ne pas exister, et la jeune génération pourrait vouloir s’entendre avec les voisins et créer un bon avenir avec eux.

Je n’ai pas de réponse, parce que l’histoire n’a pas de « si ». Le futur dépend du présent. L’avenir du Japon repose sur ses propres choix.