| 2026-01-12 |
La quête de sens au travail |
| VOL. 18 / JANVIER 2026 · 2026-01-12 |
| Mots-clés: regards croisés ; sens au travail |
Cette rubrique aborde un sujet unique à travers des perspectives africaine et chinoise. Ce mois-ci, la question qui se pose est de savoir ce qui donne du sens à notre occupation professionnelle.

Regarder au-delà des apparences
GETAHUN ASSEFA TESSEMA
Journaliste, producteur et animateur de télévision, 34 ans, Éthiopie
En quoi un emploi a-t-il du sens ? La réponse est loin d’être universelle. Pour certains, c’est la stabilité d’un salaire et des perspectives d’évolution de carrière claires. Pour d’autres, c’est le plaisir de vivre de sa passion, la satisfaction d’avoir un impact concret ou la liberté d’exprimer sa créativité. De plus en plus, les jeunes actifs accordent de l’importance à un équilibre vie professionnelle-vie personnelle.
Il s’agit d’une question très personnelle. Prenons les exemples de l’enseignant qui s’illumine lorsqu’un élève comprend enfin et du développeur de logiciels dont le code résout un problème concret. Dans ces cas-là, le sens réside moins dans le titre ou la rémunération que dans l’impact de leurs contributions.
Pour un même poste, la réponse varie d’une personne à une autre. C’est pourquoi il est important de bien connaître ses motivations personnelles. C’est ce qui empêche de ressentir un vide au fil du temps.
Alors, mon métier a-t-il du sens ? Pour ma part, je le trouve profondément enrichissant, même quand c’est difficile. En tant que professionnel des médias, je peux toucher des millions de personnes grâce à mes plateformes, mettre en lumière des points de vue souvent ignorés, etc. Quand on m’envoie un message relatant un changement de façon de penser grâce à un de mes articles, c’est une immense satisfaction.
Mais tout emploi doit-il avoir du sens ? Absolument pas. Certains postes sont des tremplins – obligatoires mais temporaires – qui apportent les bases, le financement ou l’expérience nécessaires pour accéder à un emploi plus passionnant. Même les tâches les plus routinières sont porteuses d’enseignements : discipline, patience, résilience. Ce sont des compétences à transposer ensuite dans un travail plus inspirant.
Pour les personnes se sentant bloquées dans un travail vide de sens, mon message est simple : regardez au-delà des apparences. Essayez de trouver des moyens de relier vos tâches à vos aspirations, contactez des collègues qui vous inspirent ou développez une nouvelle compétence en parallèle. Le sens ne se révèle pas toujours d’emblée. Il se construit progressivement, petit à petit.

Le sens réside dans le processus
HU WANYING
Spécialiste marketing, 30 ans, Beijing
Quand on parle de métier qui a du sens, un livre et une conférence de l’Université Fudan me viennent à l’esprit. Dans Bullshit Jobs, David Graeber dénonce l’absurdité inhérente au monde du travail moderne, à savoir passer sa vie derrière un écran à accomplir des tâches insignifiantes. Tailleurs et talons hauts sont de mise dans cette réalité où assembler des documents et assister à des réunions n’ont pas pour but de changer le monde, mais de préserver une illusion d’importance, d’ordre et d’autorité légitime dont les organisations ont besoin. Dans un tel système, le sens devient superflu et le travail est invisibilisé.
La conférence du professeur Liang Yong’an, intitulée « La souffrance au travail », révèle une autre forme de souffrance silencieuse : à l’ère de l’accélération incessante, nous achevons nos tâches sans savoir ce qu’elles changent ni où elles nous mènent. Dans ce quotidien abstrait et fragmenté, on se perd dans la question : « À quoi ça rime ? » Et puis on cesse de se la poser. Ces deux voix – l’une disséquant le système, l’autre s’intéressant à la vie intérieure – se rejoignent : la perte de sens n’est pas un échec personnel, mais une caractéristique de notre époque.
Nous sommes désormais à l’aube d’un bouleversement encore plus grand. Cette nouvelle ère rendra-t-elle le travail plus significatif ? Nombreux sont ceux qui espèrent que les outils intelligents élimineront les tâches répétitives et à faible valeur ajoutée, nous permettant de nous concentrer sur un travail créatif et stratégique. Mais la réalité risque d’être plus complexe. Ces outils accompliront des tâches avec une efficacité surprenante et remplaceront de nombreux professionnels humains, mais il est peu probable que les organisations réduisent leurs effectifs juste parce que le travail est simplifié – et ils n’élimineront pas non plus l’absurdité. Chacun continuera à jouer son rôle, mais celui-ci semblera plus superficiel et plus déconnecté de l’impact réel que jamais. L’absence de sens a donc peu de chances de disparaître.
Un travail doit-il nécessairement avoir du sens ? Je suis convaincue que toute profession n’est pas intrinsèquement porteuse de sens, mais que ce sens peut se trouver – lentement et discrètement – dans le travail lui-même. Comme l’a dit le professeur Liang, « le sens ne nous est pas donné par le monde ; il émerge progressivement de nos propres actions ». Les outils peuvent traiter l’information, mais ils ne peuvent pas toucher l’âme. Nous sommes les seuls capables de répondre à la question : « Pourquoi est-ce que je vis ? » Pour moi, la réponse réside dans le processus même.