Qui craint le yuan chinois?

ZHANG RUOWU

Le 7 juillet, Sina.com, le plus grand portail de Chine, a procédé à un sondage auprès de ses clients: la Chine doit-elle réévaluer le yuan face au dollar des États-Unis?

Le sondage suivait des rumeurs qui montent dans le monde, menées par des politiciens japonais bien décidés à châtier la Chine pour le bas taux de change de sa monnaie. On accuse le taux de change d’avoir rendu économique toute marchandise fabriquée en Chine et même d’avoir causé la déflation mondiale.

Les correspondants chinois à l’étranger rapportent que des groupes de pression des États-Unis, surtout la Coalition pour un dollar significatif, qui prend à cœur les intérêts des manufacturiers, ont réclamé que Washington recoure à des sanctions commerciales contre la Chine si ce pays n’ajuste pas le taux du yuan, de façon à ce que leurs affaires ne soient plus menacées.

Les Chinois ouvrent l’œil quand leur pays est mis en cause surtout par les politiciens des États-Unis ou du Japon.

Dans le sondage de Sina.com, un jeune homme a écrit: « Quand donc les États-Unis et le Japon ont-ils poussé la Chine vers quelque chose de bon pour elle? Et comment une personne de jugement peut-elle imaginer qu’ils le fassent? »

La vigilance des citoyens chinois est si éveillée que les réponses au sondage ont montré quelque mépris pour les critiques étrangères, surtout que les accusations avaient été faites le jour du 65e anniversaire de l’invasion de la Chine par les Japonais durant la Seconde Guerre mondiale et pour laquelle les conservateurs japonais ont toujours refusé de reconnaître leurs torts.

Des 17 000 répondants, 35,5 % ont dit qu’il fallait s’efforcer de maintenir le taux de change actuel du yuan; 23,85 % pensent que si le taux augmente, il doit le faire très lentement; 33,51 % suggèrent qu’on laisse l’offre et la demande décider, et seulement 7 % croient que le yuan se doit une hausse immédiate.

Conspiration internationale

Il est plus alarmant de constater que dans un sondage auquel ont pris part 11 000 personnes, 77,64 % ont appelé la campagne de réévaluation du yuan une « conspiration » des ennemis de la Chine. Comme ils ne peuvent aider leur propre pays à sortir d’une décennie de récession, analyse le China Youth Daily, les politiciens japonais « sont des experts dans l’art de ruiner les intérêts de leurs voisins ». Selon le commentaire d’un journal financier, le but de ces critiques est de ralentir la croissance de la Chine, ou d’ « assombrir le seul point qui brille encore dans l’économie mondiale actuellement ».

Selon Jiang Yuechun, chercheur à l’Institut des affaires internationales de l’Académie des sciences sociales de Chine, il semble que les Japonais blâment la Chine pour leurs malheurs « presque chaque année ». C’est que la meilleure façon pour le Japon de maintenir sa compétitivité sur le marché mondial réside dans la hausse du taux de change des autres monnaies. Jiang indique que si le yuan est réévalué, le yen est dévalué, surtout en ce qui concerne les exportations du Japon vers les États-Unis.

Les médias chinois sont déjà assaillis par la rumeur que la Banque populaire de Chine (banque centrale) et le ministère du Commerce tiennent des réunions d’urgence pour préparer le gouvernement central à des stratégies afin de neutraliser les critiques étrangères.

Un fonctionnaire de la banque, qui désire conserver l’anonymat, a révélé au Business Post, que la situation nationale « ne permet absolument pas » une hausse du taux du yuan. Si on le réévaluait, « ce serait un cauchemar plus terrifiant que n’importe quelles sanctions commerciales imposées par d’autres pays », dit-il.

Offre et demande

Toutefois, lors d’une entrevue téléphonique, un gestionnaire de capitaux étatsuniens (anonyme) en poste à Hongkong a dit à Beijing Review : « La politique seule ne peut donner lieu à une tempête si les conditions du marché ne sont pas d’abord présentes. » Il a ajouté que l’offre et la demande de base sont très favorables à la Chine en ce moment pour le yuan et les avoirs en yuans comme les bons du Trésor.

Les investisseurs chinois font concurrence aux gestionnaires étrangers. Gao Tiejun, d’une compagnie d’assurance de Datong, a dit à Beijing Review qu’il trouve les bons en yuans beaucoup plus attrayants pour les institutions d’investissement étranger nouvellement approuvées en Chine, que les actions de sociétés.

« Il y a eu tellement d’investissements étrangers en Chine ces dernières années que tôt ou tard, on verra une force de production additionnelle, dit le gestionnaire étatsunien, ajoutant que comme le paysage économique commence à changer, le taux de change ne peut se permettre de traîner trop loin derrière ».

« Un taux de change est plus vrai et plus utile à l’économie quand il reflète l’offre et la demande, dit-il. Personne ne peut dire le contraire. »

Réforme bancaire

Il ne s’agit donc pas de savoir si le yuan doit changer, mais comment il doit changer. La réforme bancaire de la Chine n’en est encore qu’à ses débuts. La libéralisation totale du taux de change est un jeu dangereux, dit toujours le gestionnaire.

Plusieurs analystes chinois ont souligné que tant qu’elle n’aura pas un système bancaire solide, la Chine ne devrait pas jouer avec le contrôle du taux de change, mais se concentrer au contraire sur la réforme afin de se défaire du personnel corrompu et des mauvaises créances.

Les experts ont prévenu, recourant à l’exemple du Japon, du danger de laisser fluctuer librement le taux de change quand les banques ne sont pas strictement réglées. Les dix ans de récession au Japon découlent, disent-ils, de ce qu’on n’a pas su régler les problèmes des banques. Sans une réforme sérieuse, tout miracle économique ne serait qu’un feu de paille, disent les économistes chinois.

« Les priorités de la Chine donnent le ton à sa réforme des banques et à son programme de libéralisation de la monnaie, mais une réforme bancaire n’est pas de tout repos comme l’ont montré les économies d’Asie », regrette le gestionnaire, surtout là où les hommes politiques, les banques et les magnats de la finance sont enchevêtrés. Plus il y a de corruption et plus le progrès est difficile. » Il a finalement souligné que le problème du taux de change du yuan chinois est étroitement lié à la réforme des banques. Il admet que de grands changements se sont produits depuis le début de la réforme bancaire, mais vu ce qu’il reste à faire, on peut dire que la réforme n’a touché que le plus facile, dit-il.

« Le système bancaire repose sur quelque chose de fondamental, affirme-t-il. Malheureusement, la Chine ne pourra pas utiliser encore longtemps la stratégie de lenteur dans laquelle ses dirigeants excellent. Mais maintenant, pendant quatre ans, et certainement quand le prochain président des États-Unis sera élu, nous allons entendre bien des récriminations au sujet de la réévaluation du yuan. »

Cela veut dire que la Chine doit exécuter la partie la plus difficile de sa réforme d’ici 2008. La tâche consiste à rebâtir l’industrie au complet, et à établir des banques qui s’intéressent à leurs clients, qui soient responsables de leurs opérations, prêtes à toute éventualité, concurrentielles et capables de réaliser des profits.

« La Chine le peut-elle? Voilà une question à laquelle personne ne peut répondre à sa place », dit le gestionnaire de fonds étatsunien.

Alors et maintenant

Quand plusieurs pays voisins de la Chine étaient tourmentés par la crise financière asiatique, et que le système bancaire d’État se trouvait au creux de la vague des mauvaises créances, les rumeurs couraient sur l’effondrement prochain du yuan chinois. On en parlait à la une d’importants journaux de la région, mais pour ne pas bouleverser davantage l’économie régionale, et surtout pour appuyer le dollar des États-Unis indexé sur le dollar de Hongkong, la République populaire de Chine a montré un grand courage en maintenant la valeur du yuan.

De là, la Chine est devenue un pôle de développement de la région étant donné qu’elle a su attirer 50 milliards de dollars d’investissements directs chaque année. Puisque les multinationales déplacent leurs centres de production vers des endroits comme la vallée du Yangtse et le delta de la rivière des Perles, les produits de fabrication chinoise sont vus comme une nouvelle source de compétition par les entreprises d’autres pays.

En fait, ont souligné des économistes du Bureau national des statistiques, la plupart des marchandises expédiées de Chine appartiennent à des entreprises étrangères ou ont été fabriquées par leurs partenaires en Chine selon les modèles fournis par elles et portant leur marque de commerce. Très peu de produits locaux peuvent vraiment soutenir la concurrence sur le marché mondial comme le peuvent les produits japonais.

Par ailleurs, la Chine est peut-être le pays qui subit la plus écrasante pression de l’emploi avec 100 millions de sous-employés, ou même 300 millions selon les estimations, dans les campagnes, et plus de 10 millions de chômeurs dans les villes.

Sans des investissements étrangers directs massifs, comment tous ces gens, ou du moins un nombre significatif, trouver du travail non agricole?

En quoi consiste la compétitivité de la Chine

Dans ces conditions macro-économiques, les économistes chinois disent qu’il y aura toujours au pays un grand nombre de chômeurs désespérés de trouver de l’emploi.

Donc, le salaire des emplois à haute intensité de travail demeurera bas en Chine à cause de la compétition de marché. Par conséquent, l’expédition de marchandises fabriquées en Chine demeurera relativement peu coûteuse.

« C’est l’état des choses actuellement, dit Justin Yifu, professeur d’économie à l’Université de Beijing, tout comme la France produit du vin et l’Arabie saoudite du pétrole; c’est ce qu’on appelle en termes d’économie les ‘avantages comparatifs’ d’un pays. Les autres pays (et hommes politiques) n’y peuvent rien changer même s’ils se plaignent à grands cris. »

Par ailleurs, il y a des zones de labeur intensif où la marge de profit est si ténue que les entrepreneurs d’entités économiques développées ne voudraient jamais s’y impliquer.

Même si un travailleur chinois cessait de fabriquer des chaussures de sport pour les jeunes Étatsuniens et cédait son emploi à un homme d’affaires japonais, y verrait-on quelque différence? Le scénario le plus probable, disent les économistes chinois, est encore que l’entrepreneur japonais déplacerait sa ligne de production en Chine, pour réduire son coût d’exploitation.