SOCIETE

Comment devons-nous juger les personnages historiques ?

Est-ce que la plupart des Chinois ont des torts envers certaines figures historiques ? Il semble que la réponse serait affirmative si le contenu du feuilleton en 59 épisodes Vers la république, diffusé sur la chaîne CCTV-1 de la mi-avril à la mi-mai, reflétait la réalité. De toute façon, cette œuvre artistique a provoqué d’amples discussions sur les verdicts, positifs ou négatifs, établis à l’égard de certains personnages historiques.

La série a puisé son sujet dans la réforme d’ordre politique, économique, culturel et social qui s’est produite entre 1840 et 1920, période où la Chine, victime de l’agression extérieure, s’efforçait de se moderniser pour se renforcer. Selon un producteur de ce téléfilm, Vers la république dans son traitement des héros tient compte de l’impulsion qu’ils ont donnée à leur époque, au lieu de les commenter selon les critères moraux.

Réexaminés dans le contexte historique, divers personnages historiques, tels que Li Hongzhang, l’impératrice douairière Cixi, Sun Yat-sen, Yuan Shikai, empereur Guangxu, Kang Youwei, font preuve d’une image toute nouvelle grâce à la description minutieuse de leurs sentiments et de leurs ambitions.

Mais la différence entre la manière de voir l’histoire que reflète le téléfilm et l’enseignement de l’histoire que les Chinois reçoivent depuis longtemps a suscité non seulement la curiosité des téléspectateurs, mais aussi de vifs débats dans divers milieux. Par exemple, l’impératrice douairière Cixi (1835-1908), qui était connue pour sa cruauté et sa corruption, est vue comme une femme politique compétente ; Li Hongzhang (1823-1901) est devenu un homme sage capable d’accepter les humiliations pour mener à bien sa mission et défendre les intérêts de l’État, en dépit de sa mauvaise réputation comme traître de la nation chinoise ; et Yuan Shikai (1859-1916) a aussi consacré ses efforts à l’établissement d’un nouveau système politique quitte à finir par dégénérer en usurpateur du pouvoir de l’État. En réalité, les historiens chinois ont abouti à un consensus après avoir contesté il y a vingt ans l’ancien jugement selon lequel Li Hongzhang était un traître à la nation, et le Mouvement des affaires occidentales (Yangwu Yundong) qu’il avait dirigé, une trahison nationale.

Ce que la plupart de Chinois connaissent de ces personnalités provient de leurs manuels d’école primaire et secondaire, lesquels sous-estimaient depuis toujours l’impératrice douairière Cixi, Li Hongzhang, Yuan Shikai, les considérant comme des personnages qui avaient couvert la Chine d’opprobre en aliénant sa souveraineté dans l’histoire moderne humiliante. C’est ainsi que l’on a commencé à poser les questions suivantes : Ce téléfeuilleton a-t-il embelli le rôle des traîtres ou a-t-il rétabli les faits historiques ? De quelle manière doit-on voir les humiliations de l’histoire moderne et les personnages du passé ? L’histoire qu’on a longtemps enseignée est-elle en retard sur notre temps ?

L’histoire ne tolère pas la remise en cause à la légère

Fang Delin, professeur du département d’histoire de l’Université de Beijing : Je ne veux guère parler de ce téléfilm, mais j’ai quelque chose à noter sur la réhabilitation de certains personnages historiques. La réhabilitation en elle-même n’est pas redoutable, mais on craint qu’elle ne soit utilisée pour justifier d’autres choses à l’aide de quelques documents fragmentaires qui exagèrent le rôle secondaire d’un personnage en remplacement de sa principale influence dans l’histoire.

Citons comme exemple Li Hongzhang : bien que les manuels aient déjà établi un verdict, on a commencé à réévaluer son rôle historique dans certains domaines. Dans la recherche historique, le progrès enregistré dans l’exploitation des matériaux apporte naturellement un nouvel angle d’observation et d’analyse des figures historiques et des événements, voire même suscite une réévaluation. Ces changements peuvent contribuer au progrès académique et méritent un encouragement à condition qu’ils soient basés sur les faits.

En ce qui concerne l’évaluation d’un personnage historique, nous devons avoir une connaissance complète de ses mérites et de ses fautes qui déterminent son influence toute entière. Li Hongzhang est sans aucun doute le principal artisan de la diplomatie capitulationniste du gouvernement des Qing au XIXe siècle. Il nous est difficile de dire qu’il n’est pas un capitulard seulement parce qu’il a persuadé les Japonais de diminuer l’indemnité de guerre à 200 millions de taëls, moitié de la somme originelle réclamée dans le traité de Shimonoseki pour mettre fin à la guerre sino-japonaise (1894-1895) en faveur du Japon. Défendre les plus grands intérêts du pays incombe à tous les diplomates. Pour bien évaluer les figures historiques controversées comme Li Hongzhang, il nous faut examiner les documents qui couvrent tous les aspects du sujet. Par exemple, lors de la négociation du traité de Yili avec la Russie tsariste en 1881, Li a proposé au négociateur chinois en chef, Yang Ru, d’accepter inconditionnellement tout ce que la Russie exigeait. N’est-il pas un capitulard typique ? Bien que la diplomatie soit plutôt un mot joli pour un pays faible, ses diplomates auraient dû faire l’impossible pour défendre les intérêts nationaux. Seuls ceux qui ont le courage de recourir à toutes les occasions de sauvegarder l’État peuvent être considérés comme des patriotes. Yang Ru a donné un bon exemple en refusant le conseil de Li Hongzhang, et tenant tête à la Russie lors de la signature du traité de Yili.

Si le seul fait d’avoir marchandé avec les Japonais pouvait remettre en cause l’évaluation de l’infamie de Li Hongzhang et que ce geste soit applicable aux autres personnes de son rang, nous ne verrions aucun capitulationniste dans le gouvernement des Qing ; d’autre part, la lutte dans laquelle les révolutionnaires ont sacrifié leur vie pour renverser le gouvernement capitulationniste des Qing ne serait plus justifiable. C’est une remarque personnelle que je veux faire.

Quant à l’impératrice douairière Cixi, elle est bien entendu une femme d’État. Mais nous devons apprendre à distinguer les figures politiques de valeur des fauteurs de troubles comme Adolf Hitler et Benito Mussolini. La principale réussite de Cixi consiste dans son soutien au Mouvement des affaires occidentales dont résulterait une résurgence temporaire du pouvoir des Qing durant le règne de l’empereur Tongzhi, fils de Cixi. Sans le soutien de cette femme qui écouta les discussions gouvernementales derrière le rideau, le Mouvement des affaires occidentales aurait été voué à l’échec plus tôt. Cependant, elle a fait preuve d’une totale méconnaissance de la situation nationale et de l’évolution mondiale, laquelle l’a conduite à pratiquer des politiques à courte vue à l’encontre du progrès du pays après 1895, ce qui a fini par l’effondrement de l’État. En tant que représentante des nobles mandchous en déclin, Cixi était incapable d’endosser la responsabilité de poursuivre la réforme sociale et de promouvoir le développement du pays. Pour elle, s’assurer du pouvoir était son principal souci.

Yuan Shikai est un cas similaire. Quand le docteur Sun Yat-Sen lui eut volontairement confié la présidence de la République de Chine en 1912 en vertu d’un accord officiel, sa direction était justifiable. Mais lorsqu’il manqua à ses engagements en se couronnant empereur en 1915, il devint ainsi un usurpateur du pouvoir étatique, ce qui lui valut une réputation odieuse dans l’histoire. De toute façon, le fait que Yuan ait accédé à la présidence prouve ses compétences hors du commun.

C’est pour défendre la Chine que Li Hongzhang a signé des traités trahissant le pays

Lei Yi, chercheur de l’Institut d’histoire moderne de l’Académie des sciences sociales de Chine et lecteur du scénario du téléfilm Vers la république : Je pense que l’interprétation de certaines figures historiques, par exemple Li Hongzhang, en héros tragiques dans ce feuilleton représente une rétrospection artistique du peuple contemporain sur la modernisation que la Chine a connue depuis la fin du XIXe siècle jusqu’au début du XXe. Cela concerne plus étroitement le fil de l’histoire. Si Li Hongzhang ait signé personnellement un grand nombre de traités inégaux, il fut obligé de le faire sous l’ordre de la cour impériale. Cela doit être considéré comme un acte gouvernemental. Li Hongzhang est tout à fait différent de Wang Jingwei (1883-1946), vice-président du gouvernement du Guomindang qui finit par collaborer avec les Japonais durant la Seconde Guerre mondiale. Wang est devenu un traître de la nation de son propre chef, mais Li a été forcé d’accepter des compromis sans alternative.

En réalité, au nom du ministre des Affaires étrangères de l’empire des Qing, Li Hongzhang a exécuté plusieurs ordres à l’encontre de sa propre volonté. Par ailleurs, il a lancé le Mouvement des affaires occidentales dans l’espoir de pousser les puissances extérieures à s’entraver au profit de la souveraineté chinoise. Dans ce sens-là, Li n’en est pas moins un patriote désireux de porter sa part de responsabilité dans la grandeur du pays. Lors de la négociation du Traité de Shimonoseki, Li a fait tout son possible pour protéger les intérêts nationaux. Bien qu’il ait cédé Taiwan aux Japonais, il a préservé la Chine de la perte de sa souveraineté sur les trois provinces du nord-est par un moyen diplomatique. Il a aussi proposé d’établir des relations harmonieuses avec les puissances occidentales et de procéder à des réformes à l’intérieur de la Chine. Mais puisque la diplomatie n’est qu’un joli mot sur le papier pour un pays faible, il n’a pu faire davantage.

Il nous faut élargir notre champ visuel pour bien juger les figures historiques

Yi Fu, journaliste à la pige : Dans presque tous les manuels historiques que nous avons lus, Li Hongzhang porte l’étiquette de « traître à la nation chinoise » ; cette mauvaise réputation a imprégné le peuple chinois de génération en génération.

Cependant, si nous avons une vision plus ouverte pour réexaminer calmement et objectivement les figures et les événements historiques, nous découvrons un grand nombre de complications bien confuses résultant de la simple division des personnages en bons ou mauvais, héros ou traîtres.

Lors de l’évaluation des figures historiques, il est inévitable d’aboutir à une conclusion mal fondée par manque de connaissances du contexte historique et d’une conception scientifique de l’histoire. De plus, nous devons aussi nous garder des conspirateurs qui cherchent à émasculer les faits historiques avec une arrière-pensée.

Certes, c’est Li Hongzhang qui a signé l’humiliant traité de Shimonoseki. Mais en tant que représentant du gouvernement des Qing, il n’avait ni le courage ni le pouvoir de sacrifier les intérêts nationaux sans l’ordre des souverains suprêmes : l’impératrice douairière Cixi et l’empereur Guangxu. On peut imaginer le dilemme dans lequel il se trouvait à ce moment-là.

En tant que réformiste et royaliste, Kang Youwei (1858-1927) a lancé une polémique contre Li Hongzhang, qui servait de bouc émissaire au gouvernement incompétent. Malheureusement, un tel jugement trompeur à l’égard de Li a été accepté et s’est poursuivi pendant cent ans. Au contraire, Li a pris l’initiative de fonder et entraîner la marine pour le Nord (Beiyang Shuishi), première force navale de Chine, et de lancer le Mouvement des affaires occidentales. Il devint donc l’un des quelques mandarins qui gagnèrent le respect des étrangers. Cependant, par manque d’approvisionnement, l’anéantissement complet de l’armée maritime qu’il avait mise sur pied dans la guerre sino-japonaise en 1895 annonçait la défaite totale de son idéal de sauver le gouvernement des Qing. C’est une tragédie tant pour Li Hongzhang lui-même que pour toute la nation chinoise.

Ces dernières années, des films et émissions de télévision ont commencé à se libérer des stéréotypes consistant à séparer les figures historiques en bons et mauvais. Le plus encourageant, c’est que les verdicts sur bon nombre de personnages controversés sont aussi soumis à une réévaluation dans une perspective plus compréhensible.

Notre enseignement de l’histoire est en retard

Li Yaguang, de l’Institut des sciences et technologies de Foshan, province du Guangdong : Très différent du contenu des manuels, le téléfilm Vers la république a embrouillé les idées à beaucoup d’élèves par son évaluation de Li Hongzhang. Quelles sont les vraies couleurs de l’histoire ? La vérité réside-t-elle dans les manuels, ou dans la littérature, les films et les émissions télévisées ? Bien que des historiens aient averti le public de ne pas prendre la création artistique pour la réalité historique, les élèves préfèrent croire à ce qu’ils voient de leurs propres yeux. Face aux vifs débats sur cet ouvrage, nous sommes obligés d’en imputer la responsabilité à l’enseignement de l’histoire simpliste et orienté vers l’examen actuellement en application.

Depuis longtemps, il semble qu’il suffise d’avoir une bonne mémoire pour obtenir de bonnes notes à l’examen d’histoire. Les professeurs et les élèves sont habitués à croire et répéter ce que disent les manuels. Pour eux, les figures historiques peuvent être des bons et des mauvais. Pourtant, le milieu occidental de l’histoire a déjà abandonné cette approche simpliste. Pourquoi l’enseignement en Chine y est-il encore fidèle au point que nos enfants ont du mal à réfléchir par eux-mêmes ?

À ma connaissance, le fléau qui a provoqué la confusion des élèves sur la compréhension de l’histoire doit être attribué aux manuels retardataires. Armés d’une vision historique démodée, comment pouvons-nous conduire nos enfants à poursuivre la longue culture historique de la nation chinoise et à s’en inspirer ? Le progrès du temps ne veut pas dire dissimuler les vraies couleurs de l’histoire, mais de pousser le peuple à comprendre d’une manière plus claire et plus précise ce qui s’est passé auparavant en écartant le faux et en gardant le vrai, au lieu de vouer un culte aux conclusions du passé. Lei Yi, historien de l’Académie des sciences sociales de Chine, a déploré : « Dans les milieux académiques, on a formulé, en 1979-1980, de nouvelles opinions sur Li Hongzhang et le Mouvement des affaires occidentales lancé par lui, et ces opinions sont devenues des points de vue ordinaires vingt ans plus tard. Mais à mon étonnement, cet acquis ne s’est jamais étendu au-delà des milieux académiques. Il est vraiment lamentable que l’acceptation d’un tel fruit scientifique par le public demande vingt ans ! » Il en ressort que le renouvellement des manuels d’histoire est encore une tâche lourde et qu’avoir une connaissance correcte de l’histoire et se débarrasser de la conception partiale est favorable à l’édification spirituelle d’aujourd’hui.