Une épreuve de volonté

JIANG QI

La journaliste Hu Yunfang a commencé à fumer il y a une dizaine d’années. Elle a essayé plusieurs fois de cesser, mais en vain. En mars dernier, elle a reçu quatre messages d’amis sur son portable qui l’informaient de l’organisation en mai de la compétition internationale « Quit & Win » (Abandonner avec succès).

La compétition « Quit & Win », un programme international offrant aux fumeurs conseils et récompenses pour les encourager à s’abstenir de tabac, a lieu tous les deux ans depuis 1994. La Chine y participe depuis 1996 et deux concurrents chinois ont remporté le grand prix international de 1996 et le grand prix de la région du Pacifique de l’ouest de 2002. Environ 30 % des participants ont réussi à s’abstenir de tabac en un an. La Chine s’est inscrite pour la compétition de 2004 à laquelle participeront une centaine de pays et régions.

Grand producteur de tabac

La production et la consommation de tabac en Chine représentent plus du tiers de la totalité du monde. Actuellement, la Chine compte 350 millions de fumeurs, soit plus de 25 % des fumeurs du monde.

Les experts s’inquiètent beaucoup du nombre croissant des jeunes fumeurs, qui atteignent déjà 5 millions en Chine. Selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS), si les mesures de dissuasion ne sont pas efficaces, le nombre de jeunes fumeurs continuera de monter en flèche.

En 1999, le docteur Sun Jiangping de l’Institut sur la santé des enfants et adolescents, relevant du centre médical de l’Université de Beijing, a effectué une enquête auprès des 10 000 étudiants de 186 écoles. Les résultats montrent que 22,5 % des étudiants ont essayé de fumer. L’âge moyen du début est de 10,7 ans, 2,3 plus tôt que dans les années 1960 et 70.

Selon l’enquête, 10 à 15 % des écoliers âgés de 9 à 12 ans, plus de 35 % des étudiants d’école secondaire du premier cycle âgés de 12 à 15 ans et 75 % des étudiants du deuxième cycle et universitaires âgés de 16 ans et plus disent qu’ils fument ; 30,5 % des jeunes fumeurs ont moins de dix ans et le plus jeune n’a que 7 ans. Ce sont des chiffres bien inquiétants. La recherche montre que plus les fumeurs commencent tôt, plus il leur est difficile d’arrêter.

Zhang Lili, professeure de psychologie à l’école secondaire Bayi de Beijing, a dit qu’il y a plusieurs explications à ce problème. « Généralement, aux yeux des jeunes, fumer est à la mode et ils imitent simplement les autres. La pression exercée par l’entourage est difficile à supporter. Si vous refusez une cigarette offerte par un ami, vous pourriez être ridiculisé de ne pas être un « homme », ce qui a un grand impact sur l’esprit d’un enfant », dit-elle.

Les fumeurs féminins augmentent aussi rapidement. « D’après la mentalité traditionnelle, la fumeuse est considérée comme une dégénérée. Mais maintenant, fumer symbolise l’indépendance, la liberté et la mode », dit Jiang Yuan, directeur adjoint du Bureau de contrôle du tabac relevant du Centre chinois pour la prévention et le contrôle des maladies. « Ce changement est en rapport avec l’évolution culturelle des dernières années. Dans les films, l’image de certaines vedettes féminines qui fument donne indubitablement un exemple aux jeunes filles », dit-il

Les statistiques du ministère de la Santé montrent qu’actuellement, approximativement un million de personnes meurent des méfaits du tabac chaque année en Chine. Parmi les décès ayant trait au tabac, 45 % sont dus aux maladies pneumoniques chroniques, 15 % au cancer du poumon, et 40 % au cancer de l’œsophage, de l’estomac, du foie, à l’apoplexie, aux maladie du cœur et à la tuberculose pulmonaire. Si la situation continue de s’aggraver, environ 2 millions de personnes mourront par la faute du tabac en 2020.

Cesser ou ne pas cesser

Hu Yunfang a transmis à d’autres amis le message sur la compétition internationale de renoncement au tabac. Trois d’entre eux ont répondu. « C’est vraiment intéressant ; leurs attitudes sont totalement différentes », affirme-t-elle. Le premier a dit : « Un prix de 10 000 USD! J’essaierai ». Le deuxième : « Je m’abstiendrai de tabac quand je voudrai le faire. L’argent ne me convaincra jamais ». Le troisième : « Je le sais déjà, mais je ferai comme si je n’étais pas au courant. »

L’attitude de Hu est entre la première et la deuxième : « Je renoncerai au tabac, pas maintenant, mais le plus tôt possible ».

Selon elle, cesser de fumer est vraiment difficile. Il faut avoir une forte maîtrise de soi. Elle admire beaucoup un de ses amis, officier de l’armée, qui a renoncé au tabac il y a huit ans. Lors d’un examen médical, il a été informé qu’il avait des problèmes de santé et le médecin lui a conseillé de cesser de fumer. De retour à la maison, le soir, il a dit à sa femme qu’il cessait immédiatement, et il a tenu parole. Hu ne croit pas qu’elle pourrait en faire autant. « Je n’ai pas une volonté si forte », avoue-t-elle.

Certaines filles ont été séduites par une sorte de « culture de la cigarette », d’après Hu. Par exemple, l’emballage élégant est un facteur qui attire de jeunes fumeuses, dit Hu. Certaines cigarettes sont sveltes, colorées et parfumées à l’orange ou au citron, donnant une meilleure sensation aux fumeuses.

La Chine offre une grande variété de marques de cigarettes, dont le prix varie de quelques yuans à des dizaines de yuans par paquet. Aux yeux de certains fumeurs, la marque est le symbole de leur statut. Par ailleurs, l’offre de cigarettes est souvent considérée comme étiquette sociale, surtout entre hommes. Selon une autre coutume, on boit de l’eau de vie en tout fumant. Quand les amis intimes se réunissent, les cigarettes deviennent une sorte de « propriété collective ».

Cesser de fumer dépend de la volonté de fumeur, dit Hu. Mais, selon elle, l’impact extérieur est aussi un facteur non négligeable. « Je suis maintenant sous l’influence extérieure », dit-elle.

Après avoir reçu les messages de ses amis, Hu a lu de nombreux reportages sur les effets nuisibles du tabac. Un de ses amis qui travaille au Centre de prévention et de contrôle des maladies à Shanghai lui a aussi envoyé des courriels au sujet de l’abstinence de tabac. « Donc, j’ai décidé de m’abstenir de tabac le plus tôt possible », dit-elle.

Renforcement du contrôle administratif

Le 21 mai 2003, la 56e Assemblée mondiale de la santé a adopté à l’unanimité la Convention cadre sur le contrôle du tabac (CCCT). À la fin de 2003, 85 pays l’avaient signée dont la Chine, le 10 novembre. Les experts prédisent que la CCCT, premier traité multilatéral sur la santé publique, ayant également force de loi, pourrait entrer en vigueur cette année et qu’elle jouera un rôle important dans l’incitation des pays signataires, y compris la Chine, à prendre des mesures efficaces de contrôle du tabac.

Selon Yang Gonghuan, ancien membre de la délégation chinoise participant aux négociations sur la CCCT et actuellement vice-président de l’Association de la santé, le contrôle du tabac en Chine a débuté dans les années 1990, plus tard que dans beaucoup d’autres pays. Par comparaison avec les pays qui ont enregistré de bons résultats, la capacité actuelle de la Chine est seulement à leur niveau des années 1970 et 80. Dans ces pays, on voit 30 % d’hommes fumer, mais en Chine, 65 à 70 %.

Face à l’énorme groupe de fumeurs et à l’économie du tabac toujours croissante, le contrôle du tabac en Chine reste très lourd et il y a un long chemin à parcourir, dit Yang.

En Chine, la plantation, la production et la vente du tabac sont monopolisées par le gouvernement. Presque 100 millions de personnes fondent leur bien-être sur l’industrie du tabac. Dix pour-cent des revenus fiscaux du gouvernement proviennent du tabac. Donc, dans la prise de mesures politiques, on observe souvent divergences et conflits.

On a mentionné le contrôle du tabac dans des lois chinoises entre autres la Loi sur le monopole de la vente du tabac, la Loi sur la publicité et la Loi sur la protection des mineurs, mais aucune loi spéciale interdit de fumer dans les lieux publics, dit Weng Xinzhi, professeur de l’OMS. Les pays qui ont du succès dans le contrôle du tabac ont tous une loi sur le contrôle de la consommation du tabac. La Chine doit elle aussi rédiger une telle loi.

Actuellement, 14 provinces et municipalités et 86 villes de Chine ont promulgué, sous forme de législation par l’assemblée populaire ou d’ordre de la municipalité ou du maire, des règlements interdisant de fumer dans les lieux publics. Mais une enquête a montré que 90 % des fumeurs fument encore dans des lieux publics. Cela montre que l’application de ces règlements n’est pas efficace.

La structure du programme chinois de contrôle du tabac pour la période 2003-2005 a été rédigée par le Bureau du contrôle du tabac relevant du Centre chinois pour la prévention et le contrôle des maladies, mandaté par le ministère chinois de la Santé. Les experts estiment que la mise en œuvre du programme aura une portée directe sur le contrôle du tabac en Chine. La structure contient six parties : publicité de la CCCT et étude des mesures politiques en la matière, surveillance de l’industrie du tabac, construction du réseau de contrôle, activités récréatives sans tabac et publicité anti-tabac, contrôle intensifié du tabac chez les adolescents, et fourniture de services.