Sanxingdui, encore inconnu
LISA CARDUCCI
De Chengdu, je prends un bus de bon matin vers Guanghan, à 40 km au nord-est, puis un vélopousse pour les quelques kilomètres qui séparent la gare du site historique. Nous longeons un parc aménagé le long de terres marécageuses où vivent, me dit Su en pédalant sans effort apparent, plus de 4 000 animaux : chevaux, bœufs sauvages, chèvres, volatiles de toutes espèces, et où les canards forment une bonne part du nombre. L’air est pur, mais le ciel lourd. Il a plu et pleuvra encore. Les immenses parasols ronds ou carrés qui abritent tables et chaises en bambou resteront fermés aujourd’hui. On n’entendra pas le bruit caractéristique des pièces de majiang aujourd’hui; les joueurs ne viendront pas déguster du thé pendant plusieurs heures.
Le billet de Sanxingdui (50 yuans) donne accès aux deux sections du musée, mais deux autres billets de 20 yuans chacun permettent l’entrée au musée international des masques – unique au monde. La collection est encore fort pauvre et incomplète. Comment s’imaginer, par exemple, que l’Italie soit représentée seulement par cinq masques en argent de facture moderne, tous du même artiste, et qu’on ne possède aucune pièce de la Commedia dell’arte ou du Carnaval de Venise? Le second est un musée privé de masques « aux couleurs culturelles », nationaux surtout, où l’on trouve des pièces folkloriques de plusieurs ethnies de Chine comme les Buyi, les Zhuang, les Dong, les Mongols, les Tujia, les Yi, qui servent surtout lors des festivals ou dans certaines formes de théâtre comme le Nuo du Guizhou, l’opéra de Pékin, l’opéra tibétain ou la danse du Paon des Dai. Ces deux derniers musées ont précipité les préparatifs afin d’ouvrir comme prévu le 1er mai, et les erreurs sont nombreuses. Comme 30 000 visiteurs se sont présentés à l’ouverture, on a eu lieu d’entendre des remarques, et l’on a retiré plusieurs cartons, qu’on corrigera, a-t-on promis.
Dans les deux immenses bâtiments principaux du complexe se trouvent les masques de bronze de Sanxingdui. Ils sont pour nous, aujourd’hui, des œuvres d’art, mais étaient à l’origine utilisés pour la chasse, la guerre, les cérémonies religieuses, la danse, le théâtre, pour chasser la maladie et la mort, et les mauvais esprits. J’ai toujours été impressionnée par leur apparence qui fait davantage penser à des têtes de Martiens qu’à des Asiatiques habitant la Terre. C’est le seul endroit de la Chine où l’on ait trouvé ce type de masques, mais apparemment ils auraient des « parents » dans d’autres pays d’Asie.
Les premières ruines découvertes au Sichuan remontent à 1929. À ce moment-là, on croyait qu’il s’agissait d’une culture trois fois millénaire. Pourtant, les découvertes des dernières années ont permis de faire remonter cette civilisation à 5 000 ans.*
Sanxingdui procède au développement économique et industriel. La petite ville verra progresser une agriculture sans pesticides dans un environnement vert, et devrait être sur la liste de l’Héritage culturel mondial de l’Unesco en 2006.
Le folklore du Sichuan parle d’un « ancêtre », nommé Cancong, dont les yeux étaient protubérants. Outre ce masque aux yeux exorbités, peut-être le plus caractéristique, il existe un bonne quinzaine d’autres types tout aussi mystérieux, de dimensions variées allant jusqu’à plus d’un mètre de large et 64 cm de haut, et pesant 100 kg. Plusieurs portent encore de généreux appliqués d’or. **
On a trouvé des fosses remplies de défenses d’éléphants (tributs de peuples étrangers, monnaies d’échange?), des parures de jade, d’ambre et d’agate, des poignées d’objets divers en forme de tête d’animaux et des cannes au pommeau en forme de danseuse ou de servante, un sceptre d’or pur, des arbres sacrés divers, de 2 à 4 m, à plusieurs branches et comprenant de nombreux symboles, des poteries très éloquentes comme des coupes dont le bord semble ébréché mais est au contraire taillé selon la forme de la bouche.
Le musée est fort bien aménagé et éclairé. L’anglais des inscriptions est de qualité, ce qui n’est pas peu dire, et qui n’est pas le cas partout.
La civilisation de Sanxingdui se divise en quatre périodes à partir du néolithique. Il est donc naturel qu’on ait trouvé sur les lieux des armes, outils et objets rituels de pierre comme on en voit dans tous les musées du monde, mais qui sont ici taillés dans des pierres colorées, polies, au fini luisant et d’une grande beauté.
Que s’est-il passé pour que brusquement cette culture disparaisse de l’histoire? Cela est encore un mystère, mais d’aucuns croient, depuis des découvertes de 2001, que l’État de Shu se serait alors déplacé vers Chengdu.
Le musée offre une comparaison illustrée avec les cultures assyrienne, babylonienne, égyptienne, perse.
La pièce la plus impressionnante et qui m’a le plus émue est sans contredit celle du personnage élancé dont les mains énormes, au premier plan, sont placées pour tenir une lance ou un bâton. D’aspect caricatural par ses proportions (la tête est aussi large que les épaules), il se tient droit, dans une attitude digne et solennelle. Y compris le piédestal de 90 cm, il mesure 2,62 m. Il est couronné de motifs de soleils, et porte trois vêtements superposés aux manches serrées ornés de dragons. Une bordure à petits carrés semble être un symbole d’autorité charismatique ou spirituelle (roi, prêtre, sorcier ou les trois à la fois?), représentant l’intégration des pouvoirs monarchiques et théocratiques. Il est nu-pieds et porte des bracelets de cheville.
Dans ce musée, les guides (gratuits) sont nombreux, et certains sont même attitrés à une salle ou à une vitrine en particulier. Les visiteurs qui se déplacent avec un guide portent un récepteur qui leur permet d’entendre les explications sans que les autres groupes soient perturbés.
De retour à Chengdu, je me suis endormie dans le bus. Tout à coup, un brusque coup de frein et des « Ah! » effrayés des passagers. Je me réveille, et vois un homme en complet marine, tenant un revolver à bout de bras et s’apprêtant à tirer dans notre pare-brise. Je me dis : « Du calme! Surtout, ne pas perdre mon sang froid! », avant de comprendre que la scène se passait derrière la vitre du téléviseur, non pas du pare-brise.
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Cloche de bronze. |
Masques. |