EN COUVERTURE
Un siècle de Deng
Le 22 août marque le 100e anniversaire de naissance de Deng Xiaoping, un dirigeant chinois qui a été l’instrument de la formation de la Chine contemporaine. Deng est admiré non seulement pour avoir sorti des dizaines de millions de personnes de la pauvreté, mais aussi pour son charisme.
FENG JIANHUA
Le
plus grand désir de Deng Xiaoping dans ses dernières années
était d’aller à Hongkong après le retour de celle-ci
dans la patrie en tant que région administrative spéciale (RAS).
Le « Père de la réforme » s’est attaqué
à l’un des grands problèmes laissé par l’histoire
— la séparation de Hongkong de la Chine — avec un pragmatisme
à toute épreuve. Le principe « Un pays, deux systèmes
», sous lequel Hongkong a été rendue à la patrie
le 1er juillet 1997 après 155 ans de colonialisme britannique, était
hardi et peu orthodoxe.
Deng, qui souffrait de la maladie de Parkinson, mourut de complications respiratoires dues à une infection pulmonaire après l'échec d’un traitement d’urgence à Beijing à 21 h 08 le 19 février 1997 à l’âge de 93 ans, seulement cinq mois avant le retour de Hongkong.
La nouvelle de sa mort causa choc et douleur en Chine et dans le monde. De partout arrivèrent les condoléances. Le drapeau des Nations unies fut mis en berne, bien que Deng eût quitté ses fonctions officielles depuis décembre 1989.
L’agence de presse DPA d’Allemagne fit remarquer que Deng Xiaoping « avait relevé la Chine de la misère et de la solitude », le qualifiant de père de « l’économie de marché socialiste » selon une formule qui appartenait à Deng.
Suivant
le désir de Deng, ses cornées furent données, sa dépouille
incinérée et ses cendres répandues dans l’océan
Pacifique.
« Permettre à certaines personnes de s’enrichir d’abord » est une autre formule de Deng qui justifie le premier pas de l’économie de marché du Parti communiste chinois (PCC). L’accent mis par le Parti sur la libéralisation de l’économie est compris dans cette maxime : « Seuls les accomplissements du développement parlent haut. »
En soixante ans de politique, Deng a rencontré des succès et de grands défis. Il a été plus d’une fois la cible de cinglantes attaques de la part de ses opposants politiques.
Au delà de la Chine, le marxisme
Deng
est né dans une famille paysanne à Guang’an au Sichuan en
1904. La Chine était alors à sept ans de la révolution
qui devait amener la chute des Qing (1644-1911).
Deng a commencé l’école à l’âge de 6 ans. Adolescent, il fut pris dans la vague du nationalisme. Après le Mouvement du 4 mai 1919 où 3 000 étudiants d’université protestèrent contre l’injustice du Traité de Versailles sur la place Tian’anmen, Deng se joignit au chœur anti-impérialiste de ses camarades et adhéra au principe de « sauver le pays par l’industrialisation » en boycottant les produits japonais. Néanmoins, il désirait aller en France dans son désir patriotique d’étudier l’industrie. La même année, Deng s’inscrivit dans une école qui préparait les jeunes à aller étudier à l’étranger.
En été 1920, Deng Xiaoping, alors âgé de 16 ans, s’embarqua pour la France avec 80 étudiants. Il leur fallut 40 jours pour atteindre Paris. Deng était le plus jeune du groupe.
Il
découvrit qu’il devrait passer beaucoup plus de temps à
travailler qu’il ne l’avait pensé. Deux mois après
son arrivée, il trouva de petits emplois à l’usine de fer
et acier à Le Creusot en Saône-et-Loire. Plus tard, il travailla
comme ajusteur chez Renault à Brillancourt, aux portes de Paris, puis
comme pompier et aide cuisinier dans les restaurants. Il pouvait à peine
se nourrir mais il fréquenta quelque peu l’école secondaire
à Bayeux et à Chatillon.
L’Europe était encore démantelée par la Première Guerre mondiale. Obtenir un emploi en France était particulièrement difficile parce que l’économie connaissait la dépression. Ces étudiants chinois qui avaient la chance de trouver une place à l’usine gagnaient seulement la moitié du salaire des travailleurs français. Par ailleurs, la famille de Deng ne pouvait plus lui envoyer de l’argent.
Deng était captivé par les idées. Inspiré par la Révolution d’octobre de Russie, le mouvement des travailleurs en France gagnait en force. Le marxisme et d’autres écoles de pensée socialiste faisaient des adeptes. Un certain nombre d’étudiants chinois, dont Zhou Enlai - qui allait devenir premier ministre de Chine -, étudièrent le marxisme et s’ancrèrent dans la notion de révolution pour renverser la société de classes. Deng s’inscrivit au PCC à la fin de 1924. Au début de 1926, il quitta Paris pour Moscou où les Bolcheviques avaient établi un gouvernement socialiste huit ans auparavant.
C’est pendant les cinq années que Deng passa en France, de 16 à 21 ans, que son patriotisme de jeunesse rencontra l’idéologie marxiste et fit de lui un révolutionnaire.
Dix années de bouleversement
En
1956, le VIIIe Congrès du PCC, sur la forte recommandation de Mao Zedong,
qui devint plus tard le président du Comité central du PCC, élut
Deng secrétaire général du Comité central. Ainsi,
il devint un leader du Parti à 52 ans.
Pendant les dix années suivantes, Deng dirigea les affaires quotidiennes du comité, période qu’il qualifia plus tard de « la plus occupée » de sa vie.
La Révolution culturelle, lancée en 1966, fut une période d’extrémisme politique. Quelques membres du Parti tentèrent de dominer la gouverne de l’État. Pendant les dix années de bouleversement, Deng Xiaoping fut deux fois discrédité et démis de ses fonctions, et il en garderait le souvenir le plus douloureux de sa carrière.
En octobre 1969, Deng et son épouse furent envoyés sous escorte dans le district de Xinjian, dans la province du Jiangxi. Il avait été relevé de toutes ses fonctions et fut forcé d’effectuer du travail manuel dans un atelier de réparation de tracteurs.
Son fils aîné, Deng Pufang, alors étudiant en physique à l’Université de Beijing, fut torturé et se jeta par la fenêtre d’un quatrième étage, ce qui le confina au fauteuil roulant pour le reste de ses jours.
Après la perte de l’usage de ses jambes, Deng Pufang fut envoyé vivre avec ses parents qui en avaient réitéré la demande. Son père cumula donc la responsabilité de s’occuper de lui. Le fils allait devenir président de la Fédération des personnes handicapées de Chine, et remporter en décembre 2003 le prix des Nations unies pour les droits humains.
Durant son confinement, Deng Xiaoping prit l’habitude de marcher silencieusement à pas rapides en méditant, habitude qu’il conserva toute sa vie. Les historiens se plaisent à croire que Deng réfléchissait sur la meilleurs façon d’utiliser le socialisme en Chine.
Ce fut le premier ministre Zhou Enlai qui ramena Deng dans les hauts rangs du Parti en 1973. On rendit à Deng son poste de vice premier ministre du Conseil des affaires d’État. Néanmoins, si Mao Zedong appuyait Deng dans son administration du quotidien au gouvernement central, il ne pouvait tolérer que Deng rappelle systématiquement les erreurs de la Révolution culturelle. Mao lança donc un mouvement pour critiquer Deng et l’expulser une troisième fois. Mais en juillet 1977, après la mort de Mao, Deng retourna au sein des dirigeants, et prépara la scène d’une nouvelle réforme nationale.
Dépôt de la couronne
Comment
assurer le renouvellement économique dans l’ajustement industriel
mondial, voilà la priorité du pays à la fin des années
1970. Deng fut le premier à entreprendre la réforme, insistant
pour que le Parti adopte une politique ouverte de privatisation graduelle de
certains secteurs de l’économie.
La 2e session plénière du XIe Comité central du PCC en décembre1978 marqua un point tournant dans l’histoire du Parti. La notion que la lutte des classes était le premier but fut abandonnée pour la « modernisation socialiste », ou l’industrialisation de la Chine en important de la technologie, tout en conservant la primauté de l’État. La session conclut que la réforme devait être une politique nationale fondamentale, et que la Chine devait trouver sa propre voie de développement ou construire le « socialisme aux caractéristiques chinoises ».
Il insista pourtant sur l’importance d’attirer du sang neuf dans les hauts postes et s’opposa fermement aux nominations à vie. Donnant lui-même l’exemple, en 1984, Deng abdiqua la présidence du Comité national de la Conférence consultative politique du peuple chinois (CCPPC), le plus haut corps consultatif du pays, mais accepta un nouveau mandat comme président de la Commission militaire centrale, poste qu’il allait abandonner en 1989.
La tournée du sud
Avec
les bouleversements politiques qui se produisirent au pays et dans le monde
à la fin des années 1980 et au début de la décennie
suivante, la Chine faisait face à une conjoncture historique.
Son commerce extérieur chuta et les investisseurs étrangers hésitaient à s’engager en Chine. Toutefois, l’économie des pays et régions voisins comme Hongkong, Taiwan, Singapour et la République de Corée montait en flèche, laissant la Chine loin derrière.
Au pays, où l’on se demandait comment approfondir la réforme, le débat faisait rage. Fallait-il promouvoir le développement économique ou s’opposer à évoluer paisiblement comme l’Occident? Les conservateurs au sein du Parti trouvaient que la Chine allait vers le capitalisme en entrant sur la pointe des pieds dans l’économie de marché. Certains méprisaient les zones économiques spéciales que Deng avait créées.
Deng était convaincu que la stabilité politique de la Chine autant que le niveau de vie du peuple reposaient sur la croissance économique. Même après sa retraite, Deng continua de prévenir les leaders de l’État que la Chine devait poursuivre la réforme, non pas se fermer culturellement ou politiquement.
Peut-être pour souligner cela, Deng, alors âgé de 88 ans, entreprit sa tournée légendaire dans le sud de la Chine en 1992, se rendant à Shenzhen, première zone de réforme économique du pays, puis à Shanghai, le centre financier de la côte orientale. Dans ses allocutions en cours de route, il répondit aux critiques qu’on faisait de sa confiance dans le développement économique et sa croyance qu’il était essentiel à la réforme politique.
En octobre 1992, la troisième génération de leaders avec Jiang Zemin à sa tête définit officiellement le système d’économie socialiste comme l’objectif de la réforme nationale. Le PCC adopta aussi officiellement la Théorie de Deng Xiaoping comme guide du Parti.
Depuis, les idées politiques de Deng ont largement prouvé sa clairvoyance. Plusieurs Chinois se souviennent de lui comme un homme intelligent, capable de prendre des décisions, et conscient des coûts.