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Rendre aux femmes un monde sans violence

Ces dernières années, le nombre de cas dénoncés de violence familiale dirigée vers la femme tend à augmenter en Chine.

FENG JIANHUA

La violence familiale est une question sociale mondiale. Bien que son apparition ait un arrière-plan différent dans chaque pays, elle est pareille au fond, c’est la violation du droit à la vie, à la santé et à la personnalité de la femme.

Dans la Chine ancienne, la supériorité de l’homme et le régime patriarcal ont été en vigueur pendant des siècles. On pensait que la violence familiale relevait des différends du couple lui-même. Les autres ne pouvaient s’en mêler. Aujourd’hui, la prohibition de la violence familiale est inscrite dans la loi chinoise. Le nombre d’organismes de prévention et de secours (gouvernementaux et non gouvernementaux) s’est multiplié. Dans ce contexte, la violence familiale est considérée comme un problème social. De plus de plus de gens y portent attention et font même des efforts pour régler les cas.

« Ces deux ou trois dernières années, la Fédération nationale des femmes de Chine (FNFC) reçoit davantage de plaintes contre la violence familiale. Notamment, les cas impliquant des familles d’intellectuels de haut niveau s’accroissent de façon évidente », dit Deng Li, directrice adjointe du Département des droits et intérêts de la FNFC, au cours de l’interview qu’elle a accordée à Beijing Information.

Selon Deng Li, d’une part les contradictions sociales retombent sur la famille ; par exemple, la pression excessive de l’emploi, surtout l’augmentation du nombre de chômeuses, le coût d’enseignement élevé des enfants, les relations extraconjugales. D’autre part, les femmes ont plus de connaissances juridiques et une conscience plus développée de la violence familiale. Ainsi, des cas auparavant cachés ont été dénoncés, d’où l’augmentation du nombre de plaintes.

« Au cours de notre enquête et du traitement, nous avons découvert que les femmes ne dissimulent plus comme autrefois leur malheur. Pourtant, une grande partie des victimes qui requièrent l’aide extérieure racontent seulement leur aventure ; elles ne tentent pas de passer à l’action pour changer leur situation », dit Deng Li.

Selon une enquête de la Fédération des femmes de Shanghai, publiée au début de mars dernier, des 483 victimes de violence familiale fréquente qui ont accepté le sondage, 157 personnes, soit 33 %, avaient choisi d’avaler leur malheur sans demander aucun secours.

Xiaohua : « Je ne sais que faire ! »

Après plusieurs conversations et après ma promesse répétée de garder son anonymat, Xiaohua (faux nom) a enfin accepté de m’accorder une interview mais seulement par téléphone.

À peine ai-je commencé à parler de son passé malheureux et de sa situation actuelle, Xiaohua a pleuré au bout du fil. Après un moment de silence et de réflexion, elle a commencé à raconter son histoire sur un ton presque indifférent.

Xiaohua a vécu une période de vie matrimoniale pénible mais tranquille. Diplômée d’école professionnelle, elle était « instruite » à ce moment-là. Son mari n’a même pas de diplôme du premier cycle du secondaire, et est issu d’une famille pauvre. Mais il aimait beaucoup dessiner.

« J’aimais bien son esprit de persévérance. C’était ma seule raison de l’épouser après avoir vaincu l’opposition de ma famille », dit Xiaohua.

Après leur mariage, le mari se vouait entièrement à la peinture. Pour ne pas disperser son esprit, Xiaohua a pris en charge tous les travaux ménagers ; elle s’occupait de leur enfant en bas âge aussi bien que de ses beaux-parents. « Pendant cette période, nous n’étions pas heureux mais la vie était tranquille. Nous avons passé la plupart de nos jours dans la fadeur. Cependant, je n’avais aucune plainte contre lui, pensant que de meilleurs jours suivraient. » Xiaohua caressait l’espoir dans son for intérieur.

Après de nombreuses années d’efforts, le mari de Xiaohua a réussi et est devenu riche. À sa demande, Xiaohua a démissionné de son emploi. Elle était satisfaite de sa vie et son entourage admirait beaucoup sa vie familiale.

Malheureusement, peu après, le mari a commencé à détester Xiaohua. Il lui reprochait de manquer de goût et ne pas l’inspirer. Pour mousser sa créativité, il a pris une maîtresse. Xiaohua, qui était au courant de l’affaire, a cherché à faire entendre raison à son mari, mais celui-ci l’a battue et lui a lancé une chaise.

Dès lors, très souvent, son mari ne rentrait pas à la maison. S’il rentrait, il battait Xiaohua et des querelles s’ensuivaient. « Plusieurs fois, j’ai voulu me suicider dans l’intention de le punir, que son cœur ne soit plus jamais tranquille. » Après ces mots, Xiaohua s’est ranimée : « Mais chaque fois que je pensais à ma fille, je décidais de tenir le coup. »

Alors, Xiaohua a essayé de se venger son mari par le même moyen. Mais cette femme conservatrice a reculé quand un homme l’a flirtée. Après l’échec du suicide et de la vengeance, elle a pensé à recommencer à travailler, mais son âge l’empêchait de trouver un emploi « correct ». Sans aucun recul, Xiaohua a dû garder un lien conjugal nominal. « Aux yeux des autres, je suis une femme riche qui vit à l’aise. Mais dans le cœur de mon mari, je suis un objet. La moindre inattention m’apporte des coups de poing et de pied. C’est vraiment insupportable. »

« N’avez-vous pensé au divorce ? » lui ai-je demandé avec précaution.

« Si je demande le divorce, je n’aurai plus aucun moyen de subsistance ; je risque de tout perdre, et même d’être réduite à vagabonder dans la rue », a déploré Xiaohua. « Ciel ! que dois-je faire ? »

Chunlian : changer le statu quo

Chunlian (pseudonyme) est éditrice. Elle a publié des ouvrages assez influents. Son mari est un simple préposé dans un service administratif. À son insu, cet écart professionnel est devenu une excuse de son mari pour la frapper.

Chunlian se rappelle encore la première fois où son mari l’a battue, il y a plus de dix ans déjà. Un auteur avait écrit un roman basé sur sa propre expérience. Pressé de le publier, il est allé plusieurs fois chez Chunlian discuter du texte. Le mari, très vexé, a lancé des propos désagréables. Chunlian a rétorqué et, à l’improviste, le mari l’a giflée à maintes reprises.

Une autre fois, le mari a vu un numéro de téléphone que Chunlian avait noté dans un journal rapporté à la maison. Il a répété de lui dire quel numéro c’était. « Ne me demande pas cela. Cherche-le toi-même », a répondu Chunlian. Offensé, le mari a pris une tasse de thé sur la table et l’a jetée par terre. Chunlian a fait de même comme réponse. Cela a complètement vexé le mari qui s’est précipité sur elle frappant à grands coups. « Cette fois-là fut la pire ; il m’a laissé des ecchymoses sur les jambes. J’avais du mal à marcher », a évoqué Chunlian, encore effrayée.

Le souvenir le plus épouvantable pour Chunlian est la veille d’une fête du Printemps. Quand Chunlian est rentrée du travail en fin d’après-midi, elle s’est querellée avec son mari au sujet des devoirs de leur fille. Très vite, il a fait tomber Chunlian par terre, et, assis sur elle, lui a donné des coups de poing. Leur fille, apeurée, a pleuré à haute voix, attirant les voisins, qui ont alors arraché Chunlian des mains de son assaillant.

Pour les Chinois, la veille de la fête du Printemps est le moment le plus heureux de l’année. Mais Chunlian a dû subir des tortures. Chunlian a quitté la maison avec sa fille. Une fois dans la rue, elle s’est aperçue qu’elle était en sandales et peu habillée. Elle et l’enfant frissonnaient. « Tenant la main de ma fille, je marchais en pleurant, et nous sommes arrivées à mon bureau après un long parcours », a évoqué Chunlian en sanglotant.

Le chauffage du bureau s’est arrêté à 10 h du soir. Chunlian et sa fille se sont serrées sur le canapé pour se réchauffer, couvertes d’un drap de laine. Elles ne pouvaient que pleurer. « Les autres familles sont réunies, mais où puis-je aller ? », se demandait Chunlian. Pour sa fille, elle a fini par décider de rentrer à la maison « glaciale ».

« Je ne peux plus endurer cette vie. Les blessures du corps ne sont pas graves, mais celles du cœur sont insupportables », a dit Chunlian.

Elle m’a dit avoir posé des gestes pour changer la situation, et elle croyait que les résultats seraient efficaces. Mais elle a refusé de me révéler ses mesures, ajoutant qu’elle me téléphonerait immédiatement s’il y avait une bonne nouvelle.

Manque de fonds

« J’ai 74 ans. Je me sens très fatiguée. J’ai envie de me reposer enfin », a dit Wang Xingjuan, directrice du Centre de consultation psychologique pour femmes Hongfeng, à Beijing.

Fondé en octobre 1988, ce centre est une organisation non gouvernementale et à but non lucratif. En 1992, il a ouvert la première ligne téléphonique pour les femmes du pays, qui fournit des services de consultation psychologique et juridique en matière matrimoniale. Le 8 mars dernier, le centre Hongfeng a ouvert une deuxième ligne réservée à la lutte contre la violence familiale.

« Durant les dix premiers jours, nous avons reçu plus de 40 appels. Certaines femmes avaient des problèmes graves et hors de notre attente. Cela explique la popularité d’une telle ligne », a dit Wang.

Wang a plusieurs décennies d’expérience journalistique. Dans les années 1980, elle était rédactrice en chef adjointe d’une revue consacrée à la vie matrimoniale. « Comme cette revue est très influente, de nombreuses femmes venaient me raconter leurs histoires qui me touchaient beaucoup. C’est pourquoi j’ai senti plus que depuis l’application de la réforme et de l’ouverture en 1978, les problèmes de la femme, y compris l’emploi, la participation à l’administration nationale et le mariage, sont devenus des problèmes sociaux qui méritent beaucoup d’attention », a continué Wang.

Avec cette passion et une sensibilité fine, en 1988, l’année même de sa retraite à l’âge de 58 ans, Wang et deux amies ont créé, à leurs propres frais, la première organisation non gouvernementale et à but non lucratif en Chine, spécialisée dans l’étude des questions liées à la femme. « Au début, notre centre était essentiellement consacré aux études académiques, parce que nous manquions d’argent », a expliqué Wang.

« Mais nous avons compris qu’il nous est difficile d’attirer l’attention du public seulement en comptant sur les études théoriques. Plus encore, il nous était presque impossible d’obtenir le parrainage des fondations. Nous avons donc décidé de prendre en charge aussi des activités sociales ». C’est ainsi que le centre Hongfeng a ouvert la première ligne téléphonique de consultation pour femmes en Chine, favorablement accueillie. Maintenant, le nombre de lignes téléphoniques s’est élevé à trois.

Le centre Hongfeng a sept travailleurs à plein temps et plus de soixante-dix bénévoles dont la plupart ont un diplôme de haut rang. « Elles nous rejoignent complètement par un esprit désintéressement et de dévouement. C’est une grande force qui nous soutient moralement. »

« Toutefois, je suis toujours perturbée par le manque de fonds. Nous risquons de fermer nos portes si nous ne trouvons pas de parrainage », dit la fondatrice du centre Hongfeng.