Les géants étrangers se ruent sur le marché
de
détail de l’essence en Chine
En accord avec son engagement à l’OMC, la Chine ouvrira complètement son marché de détail de l’essence avant la fin de 2004. Shell, British Petroleum (BP) et Exxon-Mobile n'ont pas tardé à se disputer ce gros gâteau.
FENG JIANHUA
Le
18 février, le Groupe Royal Dutch/Shell a annoncé que les négociations
avec Sinopec sur la construction de stations d’essence sont entrées
dans leur phase finale. Les deux compagnies ont prévu d’établir
une nouvelle société dotée d’un capital social de
200 millions de USD; celle-ci sera chargée de construire 500 stations
d’essence au Jiangsu. La consommation d’énergie de cette
province se situe au troisième rang en Chine. Si le contrat est conclu,
les premières stations d’essence ouvriront dans trois mois, et
la construction des 500 stations sera achevée d’ici à trois
ans. Sinopec et Shell détiendront respectivement 60 % et 40 % des actions
de la coentreprise.
En accord avec son engagement à l’OMC, la Chine ouvrira complètement son marché de détail de l’essence avant la fin de 2004. Ainsi, toute restriction de région, de nombre et de pourcentage d’actions détenues, ainsi que de formes d’entreprise sera levée, et la Chine ouvrira son marché de gros de l’essence avant la fin de 2006.
Shell a attendu quatre ans pour réaliser son projet de construction de stations d’essence en Chine. Depuis 1994, le gouvernement chinois n’autorise plus les compagnies étrangères à mettre en place des stations d’essence. Les sociétés étrangères ont toutefois eu recours à d’autres moyens, c'est-à-dire à des coentreprises ou des franchises. En 2000, lorsque Sinopec a été cotée en Bourse à l’étranger, Shell a souscrit 3,168 millions d’actions, soit 3,7 % du total. Si on calcule l’action à 1,59 HKD, Shell a investi 5 milliards de HKD.
En décembre 2000, Sinopec et Shell ont signé un accord incluant des projets forfaitaires; celui-ci inclut la création d’une coentreprise consacrée à la vente au détail d’essence au Jiangsu. En 2001, les deux entreprises ont soumis au Conseil des affaires d’État un rapport de faisabilité portant sur la construction de stations d’essence. Ce rapport a été approuvé en novembre dernier. Depuis lors, les deux parties se sont livrées à des négociations. On finalise actuellement les détails. Certains spécialistes font remarquer que, par ces opérations coûteuses, Shell veut s’emparer du marché de détail de l’essence avant l’ouverture totale du pays.
Il est cependant encore difficile de prédire que Shell sera le vainqueur. En effet, deux autres géants transnationaux — la britannique BP et Exxon-Mobile se sont aussi sérieusement lancés dans la construction de stations d’essence.
D’après le Beijing Youth Daily, le 24 février, BP et PetroChina ont signé un accord de vente au détail de l’essence. Les deux sociétés établiront 500 stations d’essence dans chacune des provinces du Guangdong et du Zhejiang. Le rapport de faisabilité sur le projet du Guangdong a été approuvé par le Conseil des affaires d’État. En octobre dernier, BP a construit des facilités de stockage de 363 000 m3, au Guangdong; BP est ainsi devenue la première multinationale du pétrole ayant un stock de mazout en Chine.
Après la signature de cet accord entre BP et PetroChina, Exxon-Mobile a aussi signé un accord-cadre avec Sinopec. Dans cet accord d’investissement d’un montant de 3 milliards de USD, la construction de stations d’essence à capitaux mixtes a attiré l’attention du milieu. L’offensive des géants mondiaux sur le marché de détail de l’essence est déjà déclenchée.
Propulsés par l’intérêt
du marché
«
Le fait que les groupes étrangers du pétrole se pressent de construire
des stations d’essence dans des provinces chinoises qui consomment beaucoup
d’énergie peut être expliqué par les profits considérables
du marché de détail de l’essence », a dit le Pr Chang
Xiuze, de l’Institut de recherche sur la macroéconomie de la Commission
d’État pour le développement et la réforme.
Ces trois dernières années, le volume de vente des automobiles a maintenu une croissance à deux chiffres. On prévoit que la tendance se maintiendra jusqu’en 2010. L’augmentation toujours plus considérable de la vente d’automobiles et le rythme accéléré de la croissance économique rehaussent l’attrait du marché chinois aux yeux des sociétés pétrolières de l'étranger. En outre, la plupart des stations d’essence chinoises fournissent seulement un service élémentaire -le ravitaillement - ce qui laisse aux étrangers beaucoup d’occasions commerciales pour exploiter d’autres produits et services.
Chen Yijia, président de Shell-Asie du Nord-Est, a révélé que la compagnie prévoit construire 1 000 stations d’essence en Chine d'ici cinq ans, et porter ses investissements de 1,6 milliard à 5 milliards de USD. En 2002, Shell a enregistré un revenu mondial de 9,2 milliards de USD, avec un taux moyen de rémunération du capital de 14 %. En 2003, le chiffre d’affaires de Shell-Chine a atteint 485 millions de USD, une part minime de son revenu mondial. « Le projet de Shell en Chine n'en est qu'à ses débuts. Dans cinq ans, le marché chinois contribuera considérablement aux affaires de Shell », a-t-il évalué.
Un responsable de BP a exprimé que le marché de détail de l’essence offre un grand potentiel de croissance. La compagnie prévoit investir 3 milliards de USD dans le marché chinois d’ici cinq ans.
Changer la stratégie d’investissement
Une
nouvelle a récemment attiré l’attention des gens des milieux
pétroliers : en moins d’un mois, BP avait vendu toutes les actions
de Sinopec et de PetroChina qu’elle détenait. Certains soupçonnent
que BP va se retirer de la Chine; d’autres doutent que des changements
se produisent dans les entreprises chinoises du pétrole.
Lorsque PetroChina a été cotée en Bourse à l’étranger au début de 2000, BP a été l’unique pétrolière étrangère à acheter des actions (environ 3,5 milliards d’actions), en qualité de partenaire stratégique. En octobre de la même année, BP a acheté 1,8 milliard d’actions pour une valeur de 2,862 milliards de HKD de Sinopec, au moment où celle-ci s’est inscrite en Bourse à l’étranger; Exxon-Mobile et Shell comptaient parmi les autres acheteurs. Plusieurs analystes internationaux ont cru que l’achat de BP traduisait sa confiance dans le marché en forte croissance de la consommation pétrolière.
Or, avec sa pénétration du marché chinois, BP a transformé sa stratégie globale en déplaçant de l’amont vers l’aval son centre d’investissement dans l’industrie pétrolière, c’est-à-dire un transfert vers les stations d’essence et l’industrie pétrochimique.
En même temps, la structure d’investissement de BP dans le marché international a aussi changé de façon remarquable. Depuis l’année dernière, la Grande-Bretagne a intensifié ses investissements en Russie et en Afrique, riches en ressources pétrolières et gazières, parallèlement à une baisse du volume de la production pétrolière en mer du Nord.
Le transfert d’investissement de BP vise simplement le principe selon lequel « le capital recherche l’optimisation des intérêts ». D’une part, le marché de vente au détail de l’essence est le point de croissance des profits qui présente le plus grand potentiel de l’industrie pétrolière chinoise. D’autre part, BP a profité du meilleur moment pour se départir des actions de Sinopec et de PetroChina qu’elle détenait. Le 12 janvier, BP a encaissé 8,5 milliards de HKD en vendant toutes ses actions (2 %) de PetroChina. Le 10 février, elle a encore encaissé 2,8 milliards en vendant massivement les 1,8 milliard d’actions de Sinopec qu’elle détenait. En moins de quatre ans, BP a ainsi touché 11,3 milliards de HKD.
L’ouverture du marché catalyse la
transformation du mécanisme des prix
« Avec l’ouverture du marché de l’essence aux capitaux étrangers en 2004, l’industrie pétrolière entrera dans une période de concurrence régie par la loi du marché. Le mécanisme des prix actuellement en vigueur va changer. Dans deux ans, la fixation des prix sera déréglementée et on appliquera le système d’audience sur les prix de l’essence », a révélé un fonctionnaire de la Commission d’État pour le développement et la réforme.
Avant 1998, le prix du pétrole était, en pratique, fixé par le gouvernement. En 1998, la Chine est devenue importatrice nette de pétrole, ce qui l’a obligée à appliquer un mode de fixation des prix selon lesquels ceux-ci fluctuent avec le prix international. En 2000, les autorités chinoises en la matière ont mis en œuvre un nouveau mécanisme de fixation des prix selon lequel le prix du pétrole intérieur n'est pas complètement ancré au prix international, mais fluctue plutôt dans une marge de 5 à 8 % par rapport à ce prix. Si, autrefois, le prix chinois était lié uniquement au prix de la Bourse de Singapour, il est maintenant ancré en plus aux prix de la Bourse de Rotterdam et de celle de New York. Or, après deux tentatives de réforme, la fixation des prix du pétrole en Chine retardataire et manquait d’équité. La correspondance entre les prix évalués par les gens du milieu et les prix réels après réajustement risquait de provoquer facilement une spéculation excessive, en l’absence d’un marché à terme du pétrole en Chine.
La distorsion du mécanisme de fixation des prix de l’essence est le reflet, dans une grande mesure, de la structure monopolistique du marché pétrolier qui agit sur les prix. « L’offreur et le demandeur ne sont pas sur un même pied d'égalité, se plaint un patron d’une société de vente d’essence. Les clients n’ont pas de choix en ce qui concerne l’offreur, les types et la qualité des produits, les prix et le délai de l’offre ; ils sont complètement contraints par Sinopec et PetroChina. L’offre et la demande ont un rapport tordu. »
« Le retard en matière de fixation des prix, causé par cette situation monopolistique, sera bientôt réduit avec l'afflux en masse de capitaux étrangers dans la vente au détail de l’essence », a révélé le fonctionnaire de la Commission d’État pour le développement et la réforme.
Toujours selon ce fonctionnaire, trois projets de réforme des prix du pétrole sont actuellement à l’étude. Selon le premier, le gouvernement maintiendra sous son contrôle le prix facturé et le prix de débarquement et déréglementera complètement les autres, c’est-à-dire le prix de gros, le prix de distribution et le prix de détail. Ou bien, il gardera la mainmise sur le prix de détail et ne changera ce prix que dans une certaine marge de fluctuation du prix de gros sur le marché intérieur et extérieur. Ou encore, le gouvernement contrôlera de façon unifiée le prix du pétrole destiné aux secteurs militaire, de l’aviation civile et des chemins de fer, ainsi que de la réserve nationale, et il déréglementera le prix dans tous les autres secteurs.
Selon Fu Bingqi, directeur du Service III des marchandises de la Direction économique et commerciale de la Commission d’État pour le développement et la réforme, cette direction est en train d’étudier l’établissement d’une zone de sécurité et d’un système d’alerte en matière de prix. Après avoir analysé les cours du pétrole intérieur et mondial, le gouvernement émettra des prix plancher et plafond d’alerte pour les deux ou trois ans à venir, lesquels serviront de zone de sécurité pour les prix. Les décisions du gouvernement de conserver ou de vendre de l’essence de réserve seront prises en fonction du prix courant. L’achat et la mise en marché seront faits sous forme d’appels d’offres et de vente aux enchères; toutes les entreprises qui remplissent les conditions requises auront droit d'y participer.