CULTURE

Oscar, un rêve pour les Chinois ou
un jeu pour les autres ?

Face à l’influence et à la compétition des films à grand succès de Hollywood, les cinéastes et scénaristes chinois se demandent comment s’y prendre pour relever le défi.

Retransmise en direct par la plus grande station de télévision de Chine, la CCTV, la cérémonie annuelle de distribution des prix Oscar de cette année a attiré l’attention d’un nombre sans précédent de Chinois. D’après un sondage sur tout le territoire chinois, le taux d’écoute a été de 1,7 % le 1er mars, où la cérémonie a eu lieu, soit un peu supérieur à celui de la date correspondante de l’année dernière.

Les films lauréats d’un Oscar ont attiré une large audience chinoise et ont réalisé un grand succès au box-office, comme Titanic projeté il y a quelques années et l’actuel The Lord of the Rings III : Return of the King (Le Seigneur des Anneaux III, Retour du Roi).

Depuis ces dernières années, les films chinois ont aussi gagné des trophées dans les compétitions internationales. Cependant, à l’exception de Couching Tiger Hidden Dragon, réalisé par le Taiwanais An Lee, aucun autre film chinois n’a obtenu un Oscar du meilleur film en langues étrangères.

La cérémonie a pris fin, mais la discussion en la matière continue dans les milieux du cinéma de Chine. Certains soutiennent que suivre la tendance mondiale est le seul moyen de développer l’industrie cinématographique chinoise. Ils comparent les films de Hollywood au fast-food de McDonald’s, parce que ces deux valeurs ont changé inconsciemment le goût du peuple. Mais les puristes protestent, disant que les films nationaux et régionaux doivent maintenir leur goût distinct.

Il est naturel que les cinéastes chinois attachent de l’importance au prix Oscar

Luo Gang, professeur à l’École normale supérieure de la Chine de l’Est: Pour la plupart des gens, un Oscar est seulement l’une des récompenses que les Étatsuniens préfèrent s’accorder à eux-mêmes. Cependant, la cérémonie est une émission en direct, diffusée annuellement en 50 langues, devenant pratiquement la girouette de l’industrie cinématographique du monde. Il est certain que les peuples du monde y prêtent attention. Le fait est que les films de Hollywood occupent plus de 90 % du marché cinématographique du monde. C’est un impact inévitable à l’échelle mondiale.

Les cinéastes de Hollywood créent des œuvres selon leur propre volonté, conformément à une demande culturelle spécifique.

En réalité, Hollywood, à la différence de Mcdonald’s dont l’objectif est d’uniformiser le goût des peuples du monde entier, crée des films aux caractéristiques diverses. Prenant comme exemple la cérémonie des Oscar de cette année, les films nominés comprennent les productions à coût élevé comme The Lord of the Rings et les productions à budget modéré, telles que Lost in Translation, réalisé par Sofia Coppola, première femme américaine en nomination pour un Oscar. De plus, Seabiscuit, film nostalgique et stimulant, et Last Samurai, dont le deuxième rôle est joué par un acteur japonais, étaient aussi en nomination. Cela montre que les films de Hollywood maintiennent un équilibre délicat entre un style qui leur était propre et l’absorption de diverses cultures.

Le succès des films de Hollywood au box-office sert de modèle aux cinéastes commerciaux internationaux. Les fameux réalisateurs chinois, comme Zhang Yimou et Chen Kaige, ont tourné leurs films récents conformément aux critères de Hollywood.

Le fait que le succès d’un film dépende largement des capitaux conduira par conséquent à la mondialisation de l’industrie cinématographique. La Chine doit aussi faire face à cette tendance. Si les spectateurs étrangers n’arrivaient pas à apprécier les films chinois, ce serait une tragédie. Outre l’absorption des techniques, la culture doit aussi être prise en considération lors du tournage d’un film. Autrement, la Chine va manquer le bateau de la mondialisation. Par exemple, le générique de Couching Tiger Hidden Dragon était rempli de noms d’acteurs chinois et d’idoles culturelles, mais en réalité, son style et sa structure sont conformes à la formule de Hollywood. C’est pourquoi d’innombrables spectateurs l’ont apprécié.

Ni Zhen, professeur à l’Institut de Cinéma de Beijing : Face à la mondialisation et à l’interaction des cultures, l’industrie cinématographique de Chine doit se rendre compte de cette tendance et aiguiser son tranchant compétitif.

Depuis la fin des années 1980, les films chinois ont pris un aspect tout nouveau, dont beaucoup ont été bien applaudis en Europe. Cependant, on n’est pas sûr que la Chine puisse réaliser une percée importante dans l’industrialisation de ses films au cours des dix à vingt prochaines années. Si les films chinois cherchent à exercer un impact mondial, leur production, distribution et organisation de marketing nécessitent une amélioration. Ils doivent aussi satisfaire à des demandes sociales très variées. À l’heure actuelle, la Chine produit des films de types limités en dépit d’un grand nombre de réalisateurs très compétents. Cela est principalement dû à l’absence d’un système efficace. Il appartient au gouvernement d’élaborer certaines politiques pour donner une impulsion à l’industrialisation cinématographique.

L’introduction des formules et techniques étrangères couronnées de succès est un must pour l’industrie cinématographique de Chine. Il est très borné de penser que la Chine peut se servir seulement de ses caractéristiques nationales pour définir ses films. Le conservatisme entravera le progrès de l’industrie cinématographique. Si la Chine ne développe pas son industrie cinématographique en acceptant le multiculturalisme innovateur, les films chinois auront peu d’occasions de gagner le marché international.

Les cinéastes de Corée du Sud et de Hongkong imitent Hollywood, allant jusqu’à copier les films étatsuniens. Cependant, ces dernières années, les compagnies cinématographiques étasuniennes ont aussi acheté les droits de certains films asiatiques, y compris My Sassy Girl de Corée du Sud, Ring du Japon et Infernal Affairs de Hongkong. Cela montre que les cinéastes des États-Unis utilisent aussi l’Asie comme ressource cinématographique.

Zhang Weiping (producteur) : Obtenir un prix n’est pas la seule raison qui nous a poussés à participer plusieurs fois à la dispute des Oscar. Nous souhaitons introduire les films chinois sur le marché international à l’aide de cette première rencontre cinématographique mondiale.

Lu Chuan (réalisateur) : Bien entendu, Oscar est très important pour les cinéastes chinois. La nomination est une sorte d’approbation des pairs du monde entier et une reconnaissance du succès. La remise des prix est fondamentalement destinée aux films extrêmement lucratifs, aux groupes de production minutieux et aux techniciens d’effets spéciaux d’élite de l’année. Avec l’amélioration du marché de Chine, notre industrie cinématographique deviendra plus vigoureuse et tirera profit du prix Oscar.

Ce n’est pas notre jeu

Guo Fumin ( professeur adjoint de l’Institut central de théâtre moderne) : Malgré leur vaste influence, les films de Hollywood ont leurs défauts. Ils imposent les valeurs étasuniennes très limitées. La créativité est tronquée pour plaire aux spectateurs et gagner de l’argent. Les cinéastes concentrent donc leur attention sur la part de marché.

Les films sont homogènes et peu profonds. Par manque de finesse, ils deviennent un simple produit artificiel, un fast-food culturel sans valeur.

Les films mondiaux doivent maintenir la diversité des caractéristiques régionales. Depuis les années 1990, une chaîne de films asiatiques caractérisés par la simplicité, la concision et le langage poétique ont attiré l’attention du monde entier, comme Through the Olive Trees, The Wind Will Carry Us et Taste of cherry du réalisateur iranien Abbas Kiarostami; Cyclo et The Scent of Green Papaya du réalisateur vietnamien Tran Anh Hung et Christmas in August du réalisateur de Corée du Sud Hur Jin Ho. Ces œuvres ont créé un moyen typiquement asiatique de narration et montrent que le grand potentiel de développement n’exige pas d’abandonner l’identité culturelle et la perspective uniquement locale.

Yi Hong (lecteur) : Le monde est devenu progressivement un supermarché de films étasuniens. Cependant, les films européens, japonais, iraniens et sud-coréens ont récemment commencé à défier la domination de Hollywood. Le monopole des produits culturels prive les spectateurs du droit de jouir de la diversité culturelle. La Chine a aussi sa propre histoire et sa culture irremplaçables.