L’homme devrait-il craindre la nature?

Au moment où l’Asie du Sud s’apprêtait à célébrer la nouvelle année, qui aurait pensé que des milliers de vies allaient changer de cours pour toujours ? Le 26 décembre, un tremblement de terre sous-marin atteignant 9 à l’échelle Richter a anéanti la province d’Aceh au nord de l’île de Sumatra en Indonésie. Le monde entier qui a vu horrifié le raz de marée emporter tant de vies n’oubliera jamais ces images.

La plage de Sanya, sur l'île de Hainan, connue pour ses eaux non polluées, est un endroit idéal pour se retremper dans la nature. Photo Xinhua

Ce désastre auquel a fait face l’être humain nous a rendus conscients de la fragilité de l’homme aux prises avec les forces de la nature. Un choc venu des entrailles de la terre nous a rappelé qu’il faut redécouvrir un sain respect pour les merveilles naturelles qui nous entourent.

Il y a cependant des gens qui croient que le rapide développement de la science et de la technologie a renforcé l’aptitude humaine non seulement à explorer mais à vaincre la nature. Ceux-là recourent à la science pour remodeler la nature en fonction des besoins de l’humanité.

La relation entre les hommes et la nature est depuis longtemps un point de discussion pour les experts et les scientifiques. Le récent tsunami a ramené le sujet sur la table. Devrions-nous adopter une attitude orientée vers la nature ou vers l’humain ? Les êtres humains devraient-ils respecter la nature et la craindre ? Comment concilier cette délicate relation ?

L’approche humaine

He Zuoxiu (académicien de l’Académie des sciences de Chine et grand maître de physique théorique): La plus grande leçon que nous avons tirée du tsunami est que nous devons approfondir la connaissance de la relation entre la nature et l’homme. Les deux ne sont pas toujours en équilibre. Si nous ne comprenons pas bien la relation, nous relâcherons notre vigilance, ce qui pourrait avoir des résultats désastreux.

L'académicien He Zuoxiu. Photo Hou Deqiang.

Loin dans l’histoire, comme les hommes avaient peu de moyens de conjurer la nature, certains penseurs encourageaient le peuple à la maîtriser. Avec la science et la technologie, nos moyens se sont améliorés, nous donnant peut-être l’impression de pouvoir conquérir la nature. C’est peut-être à cause de cet avancement que certains mettent maintenant l’accent sur l’harmonie entre l’homme et la nature, pensant que nous avons peut-être déjà causé beaucoup de dommages, et à notre détriment.

Il est bien que des écologistes nous rappellent qu’il faut protéger l’environnement et l’écologie, car la destruction dans ces domaines a été énorme, toujours au nom du développement et de la productivité. Il faut dire que parfois, ces spécialistes pensent que nous ne pouvons rien faire pour l’environnement et l’écologie et pour réparer les dégâts. Ce point de vue est mauvais pour l’humanité.

Des enfants de Mongolie intérieure jouissent du printemps dans leur hamac. Photo Li Xin

Une question théorique : Faut-il aller en faveur de l’homme ou de la nature ? Personnellement, je m’oriente vers l’homme. Mais je ne suis aucunement contre ceux qui penchent en faveur de la nature. Le but consiste à protéger l’écologie au bénéfice de tous les êtres humains. Et parfois, il nous faut « détruire » pour le même motif.

Ce point doit être clarifié, car il est lié à beaucoup de travaux en cours. La Chine manque actuellement d’électricité, et doit donc construire des réservoirs d’eau, ce qui détruit une partie de l’environnement écologique. Nous devons donc évaluer les coûts et bénéfices. Si nous mettons l’accent principalement sur la protection de l’environnement, nous ne pourrons construire des réserves. Dans ce cas, je crois qu’on doit mettre l’accent sur l’homme, comme l’a indiqué Hu Jintao : « l’homme d’abord ».

L’approche naturelle

Fu Tao: La nature est le véhicule qui transporte l’humanité. Sans elle, comment pourrions-nous vivre ? Donc, l’orientation vers la nature est sous-jacente à l’orientation vers l’homme. Sinon, on ne fait que de l’anthropocentrisme.

À l'Aquarium de Beijing. Photo Chen Jianli

Nous avons beaucoup d’exemples d’interaction entre l’homme et la nature. Le tsunami en est un. Selon un quotidien de Thaïlande, la connaissance de l’océan et de ses courants transmise de génération en génération chez un groupe de pêcheurs appelés « gitans de la mer » a sauvé un village entier du tsunami. Quand la vague meurtrière s’est écrasée au sud du pays, les 181 habitants du village ont fui vers les montagnes de l’île Surin au sud. « Les anciens disaient que si l’eau descend rapidement, elle remontera en quantité identique et aussi vite », a dit le chef du village, Sarmao Kathalay. Les villageois ont échappé au désastre non pas par la science mais par leur connaissance de la nature. Cette expérience fait partie de la culture et fournit une source de sagesse de survie à l’humanité.

L’opinion des académiciens qui place l’homme et la nature en exclusion mutuelle ne tient pas compte des similarités que tous deux partagent, et situent la relation au niveau de conquérant ou conquis. Les faits montrent que quand l’aptitude à conquérir augmente, le dommage à la nature augmente proportionnellement. Conquérir la nature est un rêve d’enfant naïf. Adultes, nous devrions absorber la sagesse des hommes du passé et adopter une attitude plus raisonnable face à la relation entre la nature et nous-mêmes.

Comment l’humanité doit-elle considérer la nature ?

Fang Zhouzi (pigiste): Ceux qui craignent la nature croient qu’elle est une incarnation des dieux qui se vengent si on les offense.

Des citoyens plantent des arbres dans le Parc forestier olympique de Beijing. Photo Yuan Man

C’est un concept irrationnel et incompatible avec la science moderne qui veut que le monde matériel soit un monde objectif sans conscience, et que la loi naturelle ne soit pas affectée par les désirs subjectifs des humains. Les hommes primitifs offraient des sacrifices aux dieux et priaient pour éviter les malheurs ; aujourd’hui, certains considèrent les désastres naturels comme des malheurs causés par l’homme et enseignent aux autres à craindre la nature plutôt que d’encourager sa compréhension par des méthodes scientifiques.

Ce concept antiscientifique porte le nom bizarre de « protection de l’écologie ». On ne protège pas l’écologie parce qu’on a peur de la nature mais parce qu’on connaît l’importance de l’environnement pour les êtres humains sur une base scientifique.

Prenons un exemple concret ; dans l’histoire de la Terre, des astéroïdes se sont souvent écrasés sur notre planète, causant l’extinction d’êtres vivants et d’espèces naturelles. Si nous apprenions qu’un astéroïde descend vers la Terre et nous met en danger, resterions-nous assis, terrifiés, à attendre la mort ou ferions-nous tout notre possible pour sauver notre peau ?

Yang Bin (environnementaliste): À travers l’histoire, tous les peuples ont connu des calamités naturelles qu’il était impossible à l’homme d’empêcher, et les humains fuyaient de toutes parts. En fait, ce n’était pas la calamité elle-même qui les effrayait mais leur peu de connaissance des causes du désastre. Tous les scientifiques, surtout dans le domaine des sciences naturelles, font un jour l’expérience de se sentir tout à fait impuissants et confus devant le monde qu’ils ne peuvent expliquer. Et cela aussi mène à la crainte de l’inconnu.

La science est une lanterne mais elle ne peut tout éclairer. Je me demande si la science peut vraiment suivre les changements du monde naturel.

Notre survie repose sur un environnement harmonieux et un système écologique équilibré.

Comment traiter la relation homme-nature?

He Zuoxiu (académicien de l’Académie des sciences de Chine et grand maître de physique théorique): Le tsunami nous a fait comprendre que face aux calamités naturelles, nous ne pouvons rester là à attendre le pire, nous devons agir.

Magnolias en fleurs au Jardin botanique de Jian, au Shandong. Photo Lü Chuanquan

Admettre que nous devrions craindre la nature demande que l’homme ne fasse rien dans la relation homme-nature. Je crois au contraire que nous devons prendre des mesures quand il le faut pour réduire les pertes. Jusqu’à maintenant, notre connaissance des lois naturelles est encore élémentaire. C’est vraiment pitoyable que nous n’ayons pas pu prévoir le tsunami. C’est un problème scientifique. Nous n’avions aucun signe de ce qui se passait dans le monde sous-marin avant que le tremblement de terre se produise. On ne peut empêcher les désastres de se produire, mais on peut les prévoir en quelque sorte. Et on peut renforcer la construction des maisons, ce qui est plus important que d’annoncer les calamités parce que c’est plus pratique.

Ke Nan (citoyen de Beijing): Il est vrai que certaines installations de conservation de l’eau soient un échec, mais si nous suivons le principe que nous ne pouvons changer la nature, alors aucune installation ne sera un succès. Les hommes ont toujours été une menace pour l’environnement, et même l’agriculture la plus primitive trahissait la nature.

Tous les êtres vivants modifient l’environnement dans leur processus d’évolution mais seul l’homme tient compte des effets à long terme. L’intelligence peut rendre les conséquences moins tragiques. Par exemple, les sciences médicales aident à prolonger la vie, et à la suite du tsunami, elles ont aidé à éviter de plus nombreuses pertes de vie. Au contraire, la crainte de la nature signifie que nous abandonnons nos aptitudes et ne faisons rien. Il faut avoir une vision plus constructive de notre environnement pour protéger notre avenir.

Liang Conjie. cnsphoto

Liang Congjie (volontaire de la protection de l’environnement): L’éthique environnementale a longtemps mis l’accent sur la valeur de la nature. Les êtres humains sont le produit de la nature et la nature est notre mère. Mais a-t-elle seulement valeur d’outil ? Le croire est une insulte et pour la nature et pour l’humanité. Et ce n’est pas ce que montrent les livres historiques.

L’académicien He Zuoxiu dit que protéger l’environnement et l’écologie sert nos intérêts, et qu’il faut parfois même les « détruire ». Cela me rappelle les environnementalistes activement engagés dans la protection de l’antilope tibétaine il y a quelques années. Un professeur m’a demandé : « Pourquoi l’extinction de l’antilope serait-elle un problème ? » Je suis resté bouche bée, puis j’ai demandé : « Que diriez-vous si le panda géant connaissait l’extinction ? » Il ne savait que dire. Si nous suivons la logique de He, tuer l’antilope tibétaine est une sorte d’activité visant le bien-être de l’homme, puisque les produits de duvet d’antilope sont fabriqués au bénéfice des êtres humains !

Wang Yongchen (spécialiste de la protection de l’environnement): Depuis combien d’années la nature existe-t-elle et depuis combien d’années y a-t-il des humains sur la Terre ? Il y a une dizaine d’années, 110 lauréats du Prix Nobel ont rappelé au monde entier que les activités humaines avaient causé des dommages irréversibles aux ressources environnementales et que nous devions changer radicalement notre façon d’administrer la Terre afin d’éviter de plus grands malheurs.

Selon He, le seul but de la nature est de nous servir. Nous pouvons abattre les arbres, tuer les animaux et couper les fleuves. Le réservoir de Sanmenxia, par exemple, a été construit il y a cinquante ans, mais combien large est l’écart actuel entre la production d’électricité et la demande, et combien de désastres a-t-il amenés dans le bassin du fleuve Weihe ? En août 1992, le Weihe et le Luohe ne pouvaient se déverser normalement dans le fleuve Jaune, ce qui a causé la rupture d’une barrage, et l’inondation de 40 000 hectares de terre agricole et laissé 30 000 personnes sans abri. Ce réservoir est-il orienté vers l’homme, ou est-il une destruction inévitable de l’écologie ?

Je ne crois pas que la nature cherche vengeance. Elle a toléré bien des erreurs commises par des gens ignorants. Toutefois, si nous considérons la nature comme le corps d’un être humain, elle est sûrement malade.

Si la nature est une famille, alors elle n’a pas qu’un seul enfant. Il y a d’autres membres à part nous dans cette grande famille. Il est donc injuste de tout rapporter à notre bénéfice, même si notre science est très avancée.