Le style traditionnel en vogue
Tang Yuankai
Un nouveau restaurant va ouvrir dans le nord de Beijing. Avec son toit de tuiles noires et son mur blanc, ce restaurant attire l’attention. Quand on y entre, on voit tout de suite qu’on se trouve dans une maison antique du style particulier du Sud.
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Des étrangers à Beijing préfèrent l'architecture et la décoration de style traditionnel de certains restaurants. Photo: Zhang Xu |
C’est une maison à deux étages en bois de séquoia de 25 m sur 13 m et d’une hauteur de 8 m. Sa superficie totale est de 600 m². Quatre colonnes jaune foncé d’un diamètre de 50 cm se dressent au centre de la maison, et deux lucarnes permettent à la lumière de passer.
Cette maison de 200 ans a été « déplacée » de la province de l’Anhui. « C’est la première maison de l’Anhui « transportée » à Beijing », dit le patron, Zhang Haoming. En Chine, les constructions de ce style jouissent d’une grande réputation.
En octobre 2003, Zhang, qui avait l’intention d’ouvrir un restaurant, a entendu dire que quelqu’un avait transporté de l’Anhui une maison ancienne démolie. Il est allé la voir. Il n’a vu qu’un tas de morceaux de bois vieux et noirs étendus sur 50 à 60 m. À ses yeux, ce n’était que du bois de chauffage.
Le marchand d’antiquités lui a dit que ce bois pourrait reconstituer une très belle maison. Zhang ne l’a pas cru. Le marchand a disposé les socles de colonnes sculptés selon le modèle de l’ancienne maison, ce qui a permis de voir en gros la superficie et la structure de la maison. Alors, Zhang a repris confiance.
Quand le marchand s’est dit prêt à signer un contrat selon lequel « si le résultat de la restauration de la maison ancienne n’était pas idéal, le prix de vente serait totalement remboursé », Zhang a décidé finalement d’acheter ce bois.
Durant l’année de restauration, Zhang a invité l’un après l’autre cinq concepteurs venus de Beijing, de Hongkong, de Shenzhen, de Corée du Sud et de France. Ils ont proposé divers projets, mais leur conception finale revenait toujours au modèle original. « Voilà le charme de la construction de l’Anhui d’il y a plus de 200 ans », dit Zhang.
Le restaurant n’est pas encore ouvert, mais Zhang n’a aucun doute sur la rentabilité et l’avenir de son établissement.
Les constructions traditionnelles diffèrent des bijoux, des peintures et calligraphies anciennes et des curiosités. Elles ont une valeur pratique. Elles ont été négligées des collectionneurs pendant longtemps. Aujourd’hui, elles commencent à servir les consommateurs. « La valeur des antiquités collectionnées réside dans leur rareté et celle des objets traditionnels servant la consommation publique se traduit dans son symbolisme », indique Cao Hongpei, rédactrice au China News Service.
Peu après le début de la restauration de Zhang Haoming, le marché Hehua situé à Shichahai, au centre de Beijing, a été transformé en une rue piétonne et le long de laquelle se rangent une dizaine de restaurants et bars de style traditionnel chinois. Même Starbucks Coffee, toujours de couleur verte, est décoré de piliers rouges et a un mur blanc de style typiquement traditionnel chinois.
Selon un responsable du comité de protection de la zone culturelle historique de Shichahai, toutes les boutiques de la zone doivent avoir une apparence traditionnelle chinoise. « En 2004, nous avons vérifié les boutiques existantes, et avons demandé aux propriétaires de les transformer selon le modèle traditionnel. Pour les nouvelles boutiques à construire, le projet doit être conforme à l’environnement de la zone protégée, et le style moderne ne sera pas accepté », dit-il. Actuellement, il y a ici une centaine de boutiques dont plus de 60 % de style traditionnel chinois.
Le professeur Tao Dongfeng, de l’Université normale de la Capitale, estime que quand la « tradition » est considérée comme un article de consommation, cette « tradition » diffère par essence du classicisme. « C’est dans le contexte du consumérisme que le phénomène de la « renaissance de la tradition » est apparu. Ce n’est pas une simple remémoration du passé. » « En réalité, aucun des consommateurs ne veut vraiment retourner dans le passé. Si l’on se promenait dans la rue en vêtements traditionnels, ce serait très bizarre », dit Ma Weidu, directeur du musée de l’Art classique.
« Si la renaissance de la tradition n’est pas apparu dans les années 1980, c’est que les Chinois n’aspiraient à l’époque qu’à la modernisation. Et maintenant, l’apparition de ce phénomène montre qu’une partie des Chinois sont entrés dans une certaine mesure dans l’étape de modernisation », dit le professeur Tao.
Zhu Lei, 25 ans, nouvellement marié, a acheté un appartement dans le quartier de Huilongguan de Beijing. Il a trois objets traditionnels : une porte sculptée, une armoire laquée rouge et quatre tableaux encadrés à motifs d’abricotier, d’orchidée, de bambou et de chrysanthème. C’est l’armoire qu’il préfère. Quand il l’a aperçue, il l’a achetée sans hésitation, sans savoir à quoi elle servirait. Maintenant, il y met seulement des chaussures et de petites choses. « Même si elle ne sert à rien, je voulais l’acheter », dit Zhu.
« C’est après la fin des mes études universitaires que j’ai commencé à m’intéresser aux objets traditionnels. Lors de la décoration de mon nouveau logement, j’ai projeté de le meubler avec des objets classiques chinois », dit-il. Mais il pense que la part des meubles traditionnels ne peut dépasser 30 %. Sinon, on peut se sentir étouffé. Du Pengfei, professeur adjoint, de 34 ans, estime que la proportion doit atteindre 50 %.
Dans la maison de Du, une table à peintures en rouleaux de style traditionnel de 2 m sur 1 m et haute de 90 cm, occupe la moitié de l’espace du salon. Sur les étagères autour de la table sont exposés d’anciens objets qu’il a achetés ces dernières années. Il a dit que tous ses meubles traditionnels ont été achetés à Gaobeidian, dans l’est de Beijing.
À Gaobeidian, plus de 200 magasins de meubles anciens et des imitations se concentrent dans une rue de 1 500 m.
Le magasin Lu Ban géré par Zhao Xiaobei depuis 1991 a été le premier magasin de meubles traditionnels dans cette rue. Zhao est l’un des premiers marchands individuels du pays de meubles traditionnels. Dans les années 1970, Zhao était menuisier. En dehors du travail, il réparait souvent de vieux meubles pour une société d’articles artisanaux. Au début des années 1980, il pouvait gagner 6 000 yuans par an grâce à sa technique. Quand il a appris qu’il avait rapporté à son usine un revenu de 300 000 yuans, il a décidé de démissionner et commencer son exploitation individuelle.
Au début, Zhao achetait de vieux meubles à bas prix dans les villages et ensuite les revendait aux diplomates étrangers à Beijing. Un coffre à linge acheté 50 yuans a pu être revendu à 185 yuans. Avec l’augmentation de ses affaires, sa boutique située à Sanlitun ne satisfaisait plus ses besoins. Après mûre réflexion, Zhao a décidé d’élargir sa boutique à Gaobeidian, parce que cet endroit a trois conditions favorables : à proximité du quartier peuplé d’étrangers ; près de la rivière Tonghui qui avait dans l’histoire un quai prospère pour le transport du grain du tribut et dont on peut voir aujourd’hui des traces historiques substantielles ; et le terrain ne saurait être occupé pour la construction d’un nouveau quartier résidentiel parce que les câbles à haute tension le traversent. Zhao a distribué sa carte de visite dans les ambassades afin de faire connaître sa nouvelle adresse. Fréquentées par des clients étrangers, les boutiques du genre ont augmenté graduellement jusqu’à 80 en 1997. « Cette année-là, j’ai vendu plus de 1 000 meubles et mon chiffre d’affaires mensuel a atteint 500 000 yuans », dit Zhao avec fierté.
Zhao et les autres commerçants de meubles sont entrés dans la période d’or. Selon Li Wenjie, directeur général de la société des meubles classiques de Gaobeidian, auparavant, on pouvait louer une cour pour 200 yuans, et maintenant le terrain s’obtient à prix d’or. Pour élargir la superficie de leur salle d’exposition, les commerçants ont transféré ailleurs leur atelier de transformation. Zhao ne va plus dans les villages pour acheter des meubles et un intermédiaire les lui fournit.
À présent, la clientèle du marché de Gaobeidian a connu un grand changement. Le nombre de collectionneurs qui le fréquentent se réduit de jour en jour, tandis que de plus en plus de consommateurs ordinaires s’y ruent. Entre 1986 et 1992, les principaux clients étaient des étrangers ; de 1992 à 1997, les clients chinois représentaient 30 % ; et de 1997 à 2004, la part des clients chinois a augmenté sans cesse pour atteindre 70 %. La plupart des marchandises sont de vieux meubles et des imitations. Par leur prix modéré et leur valeur d’utilité, ils attirent beaucoup de cols blancs qui décorent leur nouveau logement, de personnes qui aiment les objets traditionnels et de patrons de boutiques qui recherchent la particularisation.
La gamme des marchandises a également changé. Les meubles de bois dur précieux ont considérablement diminué depuis 1997, alors que ceux de bois ordinaire ont augmenté. Les meubles de 150 à 200 ans au prix d’environ 1 000 yuans et de petits objets de 200 à 300 yuans se vendent très bien. Avec la concurrence acharnée, l’« époque des profits exorbitants » a pris fin.
En ce qui concerne la consommation de la « tradition » par les masses populaires, les experts ont différents points de vue. Guo Zilin, directeur adjoint de l’Institut de recherche sur les ressources historiques et culturelles de l’Université de Beijing, estime que du fait que l’exploitation de la « tradition » a des fins commerciales, la culture traditionnelle chinoise aura une plus vive force motrice de continuation et de développement soutenu. « Tant que le gouvernement ne recherche pas des succès rapides et des avantages immédiats et continue à agir selon la loi du marché, cette « régénération de la culture » à valeur commerciale pourra réveiller la conscience de la tradition, tout en répondant aux besoins matériels des gens », dit-il.
Mais Feng Jicai, écrivain et président de l’Association des artistes populaires de Chine, a indiqué pour sa part que, sous l’angle de la protection de la culture traditionnelle, les échanges commerciaux d’objets traditionnels ayant pour but de répondre aux besoins des consommateurs aboutira à une exploitation destructive de la culture traditionnelle.