Une approche de principe

Après cinquante ans, l’esprit de la rencontre historique de Bandung en Indonésie résonne encore. Le 18 avril 1955, alors que des pays en développement s’étaient à peine libérés du joug de la colonisation, ils allaient formuler les principes de respect mutuel et une déclaration en faveur de la paix mondiale et de la coopération. Les Dix Principes de Bandung sous-tendent toujours les relations internationales d’aujourd’hui.

Ni Yanshuo

Zhou Enlai à la Conférence de Bandung.

Avril marque l’anniversaire d’un événement historique : la première conférence internationale tenue à l’exclusion des pays occidentaux. Le jubilée d’or de la Conférence Asie-Afrique, ou Conférence de Bandung, se tiendra les 22 et 23 avril pour commémorer la réunion sans précédent des leaders d’Asie et d’Afrique en Indonésie du 18 au 24 avril 1955. C’est cette rencontre qui a donné naissance au Mouvement de non-alignement et à ses principes anticolonialistes et antiracistes.

Les Dix Principes de Bandung en faveur de la paix et de la coopération, qui incorporent les principes de la Charte des Nations unies, furent adoptés à l’unanimité dès la première réunion. Les experts disent qu’avec les Cinq Principes de coexistence pacifique proposés conjointement par la Chine et l’Inde, ils ont conduit à une solide base pour que les pays en développement coopèrent, fassent partie de la communauté internationale, et jouent un rôle dans la coopération internationale contre l’hégémonisme et l’unilatéralisme.

Émergence des pays en développement

« La Conférence de Bandung est un événement politique de portée historique », dit Yin Chengde, chercheur de l’Institut d’études internationales de Chine. Yin a fait remarquer que la conférence a été le point de départ de la montée des pays en développement de l’après-Deuxième Guerre mondiale et qu’elle avait considérablement changé la structure politique du monde et les relations internationales.

Mémorial de la Conférence de Bandung.

Pour la première fois dans l’histoire, tous les pays nouvellement indépendants avaient participé à la conférence planifiée par et pour eux. Auparavant, c’étaient toujours les pays occidentaux développés qui organisaient et participaient, et un mince espace leur était réservé. La Conférence de Bandung a mis fin à l’époque de domination occidentale dans les affaires mondiales, selon Yin.

Elle a aussi donné lieu au Mouvement mondial de non-alignement. Des dirigeants d’alors comme le président Sukarno d’Indonésie, le premier ministre de l’Inde Jawaharlal Nehru, le président Nasser d’Égypte, le premier ministre U Nu du Myanmar et le dirigeant Norodom Sihanouk du Cambodge ont été des personnalités influentes. Par ailleurs, la plupart des 29 pays participants sont devenus après l’ossature du Mouvement.

« D’une certaine façon, on peut dire que la Conférence de Bandung a été le début de l’émergence du Tiers-Monde, indépendamment des blocs politiques de l’Ouest comme de l’Est, et une nouvelle force politique majeure. Elle a brisé la structure bipolaire de confrontation entre les États-Unis et l’ex-URSS, et a été le prélude de la multipolarisation du monde ».

Selon Yin, les Dix Principes enrichissent et développent la Charte des Nations unies et les Cinq Principes de coexistence pacifique, consolidant la base légale des nouvelles relations internationales. Ils insistent sur le respect de la souveraineté et de l’intégrité territoriale de tous les pays, sur la non-intervention dans les affaires intérieures d’un autre pays, l’égalité des races pour tous les pays grands ou petits, le respect de la justice et des obligations internationales, la conciliation amicale dans les disputes, et la promotion des intérêts mutuels et de la coopération. Ils fournissent des critères légaux et moraux solides pour des relations efficaces entre les pays.

Après la Conférence de 1955, 26 pays d'Asie et d'Afrique et 26 organisations internationales se sont réunis de nouveau à Bandung pour discuter d'une nouvelle stratégie.

Les spécialistes pensent que la Conférence de Bandung a été le point de départ de la levée des peuples d’Asie, d’Afrique et d’Amérique Latine contre le colonialisme et pour le maintien de l’indépendance nationale et de la souveraineté, accélérant ainsi la désintégration du système colonial à travers le monde.

Tenue peu après la fin de la Deuxième Guerre mondiale, la conférence arrivait en temps opportun alors que certains pays étaient encore sous le contrôle colonial. Elle a donc fait des pays qui venaient d’acquérir leur indépendance par leurs propres moyens des exemples pour les autres. Après la conférence, on a vu les anciennes colonies lutter pour la liberté dans l’indépendance. Si seulement trente colonies avaient gagné leur indépendance en 300 ans depuis l’avènement du colonialisme jusqu’aux années 1950, durant les quarante ans suivant la conférence jusqu’à la fin du siècle, plus de cent colonies sont devenues indépendantes. Par là on peut voir l’influence de la conférence.

Promouvoir un nouvel ordre mondial

Selon Yin, les Dix Principes posent une nouvelle base pour les relations internationales. Avant 1950, les puissances capitalistes établissaient leur pouvoir colonial en remplissant leurs poches. Même si les anciens principes brandissaient la souveraineté, l’égalité et la paix, les puissances mondiales les appliquaient pour « les pays civilisés », pas pour ceux qu’elles appelaient « pays non civilisés ». Elles excluaient ainsi les pays faibles de la protection des principes légaux internationaux, les exposant à l’intervention étrangère et à l’invasion. Les Dix Principes de Bandung non seulement convenaient à tous les pays comme critères de conduite internationale, mais fournissaient une garantie légale de protection des droits et intérêts de tous les pays, surtout les plus petits.

La présidente d'Indonésie signe une enveloppe commémorative de la première conférence de l'Organisation sous-régionale Asie-Afrique à Bandung en juillet 2003.

Auparavant, la position des pays était déterminée uniquement par leur « force ». Bandung proclamait clairement la « reconnaissance de l’égalité de toutes les races et de tous les pays, grands ou petits » ; ainsi chaque pays, fort ou faible, riche ou pauvre, avait sa place dans les affaires internationales.

Selon Yin, les anciens principes légaux suivaient une « logique de bandits » qui donnait le feu vert aux colonialistes pour envahir des territoires et prendre possession d’autres pays légalement. Les nouveaux principes faisaient entendre que le monde devait cesser les « menaces d’agression ou le recours à la force contre l’intégrité territoriale ou l’indépendance politique de quelque pays que ce soit ».

Les anciens principes fournissaient aussi des raisons aux grandes puissances de se combattre l’une l’autre. Les guerres napoléonniennes, les deux guerres mondiales ont été causées par le déséquilibre des forces entre les grandes puissances et l’échec des principes légaux pour les freiner. Les principes de Bandung donnaient une base légale à l’élimination des guerres et conflits et au maintien de la paix mondiale. « C’est le désir commun de la communauté internationale et il est devenu un facteur important de la limitation des guerres », ajoute Yin.

Diplomatie chinoise

La Conférence de Bandung est la première grande conférence internationale et multilatérale à laquelle la République populaire de Chine ait participé, et a servi à promouvoir l’influence de la Chine sur la scène internationale et à étendre les liens du pays avec les autres pays d’Asie et d’Afrique.

Les premiers Jeux Asie-Afrique en octobre 2003 visaient à intensifier l'unité du Tiers-Monde.

« La délégation chinoise, guidée par le premier ministre d’alors, Zhou Enlai, avait en tête de chercher un terrain commun en laissant de côté les différences, et a largement contribué au succès de la conférence », dit Qian Yongnian, directeur de l’Institut de développement et d’échanges Asie-Afrique.

Des pays participants, les uns étaient socialistes, d’autres membres de l’Organisation du traité de défense collective de l’Asie de l’Est sous l’égide des États-Unis, de l’Organisation du traité central, ou neutres. Par ailleurs, des vingt-neuf pays, seulement sept avaient des relations diplomatiques avec la Chine, et quelques-uns avaient même une attitude hostile envers la Chine.

Dans cette situation, le premier ministre Zhou a prononcé des discours persuasifs, réitérant l’esprit des Cinq Principes de coexistence pacifique, prônant l’unité et la coopération, cherchant les points communs en oubliant les différences et cherchant l’unanimité dans la consultation. Il a aussi parlé aux délégués de divers pays, après la conférence, des positions de la Chine sur les affaires internationales.

Les efforts de Zhou Enlai ont beaucoup diminué l’incompréhension, les préjudices et l’inquiétude des autres pays envers la Chine, haussant le statut international et l’influence du pays. Une percée diplomatique. Dans la semaine suivant la conférence, dix nouveaux pays ont établi des relations diplomatiques avec la Chine, constituant un tremplin pour le retour du pays aux Nations unies en 1971.

Toujours valable

Selon Wu Sike, ambassadeur de Chine en Égypte, les Dix Principes de Bandung et les Cinq Principes de coexistence pacifique sont devenus le critère commun des relations internationales actuelles.

Wu est inspiré par les progrès extraordinaires de l’économie des pays en développement dans les cinquante dernières années grâce aux Dix Principes. Ces pays sont maintenant des promoteurs du développement économique mondial et ont beaucoup augmenté leurs transactions régionales comme internationales.

Toutefois, l’ambassadeur a dit le 1er mars dernier que la situation internationale connaît de profonds changements. Si chercher le développement dans un environnement pacifique est le désir commun de la communauté internationale, une série d’incertitudes menacent toutefois la paix mondiale et le développement demeure irréalisé. L’hégémonisme et la politique du plus fort se poursuivent ; les conflits ethniques et religieux ainsi que les disputes frontalières augmentent ; l’écart Nord-Sud s’élargit ; et le terrorisme, la criminalité aux frontières, la maladie et la pollution de l’environnement menacent de plus en plus l’humanité.

« Il faut donc que les pays en développement resserrent la consultation pour explorer et ouvrir de nouvelles avenues de coopération et négocient activement entre le Nord et le Sud », dit Wu, qui croit que les efforts en ce sens peuvent aussi protéger les droits et intérêts légaux de ces pays.

L'ambassadeur de Chine (2e à droite) en visite en Inde.

D’après un séminaire tenu le 30 mars par l’Institut de développement et d’échanges Asie-Afrique pour commémorer le 50e anniversaire de la Conférence de Bandung, l’esprit de Bandung qui consiste à chercher les points communs et oublier les différences est largement accepté et constitue l’approche essentielle du traitement des affaires internationales compliquées. Les participants ont reconnu que les disputes internationales peuvent se résoudre pacifiquement et qu’aucun pays ne doit forcer les valeurs d’un autre. Seulement sur cette base, ont-ils dit, l’objectif de « vivre en paix » peut-il se réaliser.

« Cinquante années d’application des Dix Principes de Bandung prouvent qu’ils sont encore de mise aujourd’hui », dit Qian Yongnian, directeur de l’Institut de développement et d’échanges Asie-Afrique.


 
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