Des héros sur mesure

Les histoires d’héroïsme guerrier sont en train de perdre leur éclat auprès de la nouvelle génération de Chinois. Les jeunes préfèrent des histories qui reflètent les aspirations de leur époque, une époque d’engagement mondial.

Feng Jianhua

« Regardez, Liu Xiang ! », s’écrie Zhang Xiaojuan, élève de 2e année, en brandissant son livre sur les Olympiques. Aussitôt, tous ses camarades se rendent à la page mentionnée et se mettent à parler de leur héros.

Le 27 août 2004, à Athènes, Liu est devenu le premier Asiatique de l’histoire à remporter le 110 m haies hommes aux Jeux olympiques. Il a traversé la ligne en 12,91 secondes, égalant le record du Britannique Colin Jackson en 1993. Son exploit a été considéré comme un miracle par les médias. Les Chinois imposaient enfin leur présence dans un domaine longtemps dominé par l’Europe et les États-Unis.

« Liu Xiang est notre héros. Mes camarades et moi l’admirons tous », dit Zhang Xiaojuan.

Qu’est-ce qu’un héros ?

Mais le texte sur ce champion, inclus dans le nouveau manuel d’école primaire de Shanghai le 5 mars, a engendré beaucoup de débats récemment.

Liu Xiang, le premier athlète asiatique à remporter le 110m haies hommes, aux Jeux d'Athènes. Photo: Luo Gengqian

Selon l’éditeur Zhu Jianmin, si ce n’était pour son excellente performance olympique, Liu Xiang ne serait pas apparu dans le nouveau manuel. La rédaction de ce livre a commencé l’été dernier, avant les Jeux d’Athènes. Quand Liu s’est distingué, on a vite ajouté son histoire au contenu du livre.

« Nous ne nous serions jamais attendus à voir un athlète dans un manuel scolaire », a dit Wu Ming, un enseignant de Shanghai.

Au contraire, Wang Juexuan, directeur du Bureau d’enseignement et recherche relevant du Comité d’éducation de Shanghai, approuve cette insertion.

Il dit que les enfants de l’âge du primaire sont particulièrement friands de héros, et Liu Xiang est un héros de leur époque. On devrait encourager les manuels scolaires à battre au rythme du temps.

Deux semaines plus tard, le débat est parvenu à l’extrême quand on a enlevé le texte « Cinq héros de Langyashan » d’un manuel. L’histoire est celle de cinq soldats d’une armée sous le commandement du Parti communiste chinois, qui se sont battus bravement contre les envahisseurs durant la guerre de Résistance contre le Japon (1937-45). Leurs munitions épuisées, ils ont choisi de sauter d’une falaise plutôt que d’être capturés et deux d’entrer eux ont survécu.

Leur héroïsme révolutionnaire a inspiré deux ou trois générations de Chinois après 1949. La raison de rappeler ces histoires de guerre est simple : faire comprendre aux jeunes d’aujourd’hui que le confort actuel est dû à de tels martyrs et qu’ils devraient rendre à la société autant qu’ils ont reçu.

Héros dans l'ombre, le Pr. Gui Xi'en a reçu le Prix barry-Martin en 2003 pour son travail de prévention et traitement du sida. Photo: Xinhua

« On a enlevé cette histoire afin de refléter les intérêts de la société moderne », dit Xu Genrong, rédacteur en chef de l’équipe de compilation des manuels scolaires de Shanghai. « Comme les valeurs sociales changent, il devient très difficiles pour les écoliers de s’identifier avec les sujets de la guerre révolutionnaire. »

« Les temps de paix ont encore besoin d’héroïsme révolutionnaire, mais d’une forme différente, d’ajouter Xu. Toute personne qui fait une contribution ou se sacrifie pour le pays, comme Liu Xiang, est aussi héroïque que les martyrs de la guerre. Par ailleurs, Liu est natif de Shanghai, et cela aidera les enfants à comprendre et apprendre l’héroïsme. »

Les histoires de héros ne disparaîtront pas avec le temps tout comme l’histoire n’est pas sujette à changement. D’une certaine façon, il est vrai qu’on ne peut comparer les héros de divers âges et qu’aucune personne n’est supérieure à une autre. La définition d’un héros varie avec les époques, ce qui explique pourquoi les Chinois disent que « la situation fait le héros ».

Ceux qui s’opposent au retrait de l’histoire des Cinq Héros disent que de tels récits sont une partie indispensable de leurs souvenirs d’enfance et qu’ils ne veulent pas que leurs enfants grandissent sans connaître les héros de Langyashan. D’autres insistent sur le fait qu’on ne devrait pas honorer seulement les idoles modernes et ignorer les héros du passé.

Humaniser les héros

Après s’être assuré le titre de la NBA, Yao Ming est devenu la fièvre des adolescents chinois. Affiches et T-shirts à l’effigie de l’étoile de la NBA sont très recherchés par les jeunes.

« Un joueur de basket a rendu les jeunes tellement fous qu’ils veulent s’en vêtir ? », demande l’incrédule Zhang Yuhu, un retraité de 55 ans de Hohhot, capitale de la région autonome de Mongolie intérieure. Quand il était jeune, il se souvient qu’un cahier portant l’inscription « Apprendre du camarade Lei Feng » lui procurait le même enchantement.

Lei Feng (1940-62) était soldat et chauffeur de camion dans l’Armée populaire de libération (APL). Il se montrait serviable, travailleur et dévoué. Il est mort dans un accident de travail en 1962. Un an plus tard, le 5 mars, le président Mao Zedong rédigea un slogan à l’intention de tout le pays ; « Apprendre du camarade Lei Feng ». Depuis, les Chinois de toutes les générations, y compris Yao Ming, ont absorbé « l’esprit de Lei Feng » au cours de leurs années d’école. Le gouvernement chinois a désigné le 5 mars comme journée commémorative.

Lors de la dernière campagne « Apprendre du camarade Lei Feng », le gouvernement a publié pour la première fois une photo de Lei Feng portant une montre, et a révélé quelques détails de sa vie amoureuse. La montre et l’histoire d’amour, considérées comme « bourgeoises » du temps de Lei Feng, avaient dû rester secrètes pour sauvegarder son image héroïque dans le passé.

Zhou Xiaozheng, professeur de sociologie à l’université Renmin de Chine, a souligné à Beijing Information : « Les héros des temps anciens étaient proposés au public comme modèles par certains départements, et toujours imprégnés d’une forte couleur idéologique, alors que les gens n’étaient que partiellement informés. » Dans cette situation, on les supposait dépourvus de sentiments et intérêts personnels, et ils semblaient ainsi plus grands que nature aux yeux des gens ordinaires. « Un héros devrait d’abord être humain, un être de chair et de sang. Comme incarnation de l’héroïsme, Lei Feng est en train de devenir réel, passant de dieu à humain », dit encore Zhou.

Yao Ming a bâti sa renommée et sa fortune par ses propres efforts et est devenu un modèle pour des millions de jeunes du monde entier. Photo: Xinhua

Yao Ming, qui a été formé à l’école de Lei Feng, est maintenant devenu lui-même un héros dans un sens différent. « Dans la NBA, il n’est pas seulement un athlète mais aussi un messager de la culture chinoise, car il représente une Chine nouvelle et engagée, disent certains. Source de fierté nationale, il est devenu un exemple pour les jeunes d’aujourd’hui », ajoute Zhou.

Toutefois, des sociologues croient que Yao Ming et Lei Feng ont plusieurs traits communs comme la diligence, la persévérance, la modestie et l’esprit d’équipe. Cette dernière qualité est à l’origine des bonnes relations de Yao avec ses collègues aux États-Unis.

Contrairement à Lei Feng, cependant, Yao Ming a gagné sa renommée par ses propres efforts. Multimillionnaire, les seuls impôts que Yao a versés à la Chine pour dix saisons passées avec la NBA sont égaux au coût de dix saisons de l’Association de basket-ball de Chine. Et pour cette raison, on plaisante en disant que Yao est marchandise la plus chère que la Chine ait exportée aux États-Unis. On sait que Yao est souvent perçu comme arrogant et acide, mais cela ne ternit en rien son image dans l’esprit de ses compatriotes.

Dans une société de plus en plus ouverte et tolérante, le nombre de Chinois qui réussissent par leurs propres moyens augmente. Ainsi en est-il du premier astronaute de Chine, Yang Liwei, et du fondateur de NetEase, Ding Lei, qui à 32 ans, est au rang des cent Chinois les plus riches selon la liste de Rupert Hoogewerf.

Leurs succès ont donné naissance à un nouveau type de héros. Aujourd’hui, les gens décident qui ils veulent comme héros au lieu de subir passivement ceux qu’on leur impose. Dans le courant de la mondialisation, même des étrangers deviennent des héros pour les Chinois comme le fondateur de Microsoft, Bill Gates, de même que l’ancienne étoile de football, l’Argentin Diego Maradona.

Dans une société de plus en plus individualiste, les jeunes surtout sont « sans héros » depuis les années 1990. « Il est normal d’honorer des idoles non-héros, à la suite de la diversification des valeurs. C’est le droit à la liberté spirituelle », explique Zhou.

Héros de la plèbe

Viennent ensuite les héros silencieux de toutes les sociétés. Ils sont connus d’un petit nombre seulement mais portent de lourdes responsabilités.

Dr Gao Yaojie est un autre éminent personnage de la lutte contre le sida. Photo: Xinhua

Prenons par exemple, Gui Xi’en, professeur à l’hôpital Zhongnan de l’Université de Wuhan, qui travaille à la prévention et au traitement des maladies contagieuses et endémiques. Peu de Chinois savent que non seulement la Chine mais le monde doivent beaucoup aux persistants efforts du professeur de 68 ans dans la lutte contre le sida.

En 1985, lors de l’épidémie de fièvre hémorragique, Gui a rapporté des États-Unis l’Interféron alpha 2b qu’il a expérimenté sur lui-même. Il a alors souffert de fièvre à plus de 40 degrés !

En 1999, Gui a décidé de rendre publique l’inquiétante situation du sida du village de Wenlou au Henan après plus de quatre ans de recherches sur place. Il a non seulement révélé l’étendue de l’infection mais fait savoir que le sang contaminé était un facteur important de la propagation de la maladie en Chine. Ses découvertes ont beaucoup contribué au programme de prévention et traitement du sida en Chine.

Pendant les cinq années suivantes, Gui est retourné des dizaines de fois au Henan, analysant le sang de 500 personnes menacées par le sida et apportant des secours financiers à plus de cent enfants et adultes atteints de sida.

Et pour tous ces éprouvants efforts, la plus grande récompense qu’il ait reçue consiste en un téléviseur couleurs de 25 pouces.

En 2004, Gui a reçu le Prix Barry-Martin en tant que représentant de la prévention et du traitement du sida en Chine, et a été désigné par CCTV comme l’une des « dix personnalités de l’année. »

Une autre personne active contre le sida depuis 1996 est Gao Yaojie, médecin. Elle approche 80 ans. Elle a dépensé des milliers de yuans de sa pension de retraite pour acheter des médicaments et publier des brochures sur la prévention et le traitement du sida, qu’elle distribue gratuitement à la population.

Selon elle, l’obstacle majeur dans la lutte contre le sida consiste à cacher la vérité au niveau des unités locales. Dans un article, elle a écrit : « Le problème est que certaines personnes considèrent leurs titres officiels comme plus importants que la vie. Personne ne peut taire la vérité pour toujours. Ce que je fais, c’est de briser la couverture ; ce que je veux, c’est moins de morts. » Gao était parmi les « héros d’Asie » nommés par le Time des États-Unis et honorés comme « activistes contre le sida » par le BusinessWeek en 2002. Même le secrétaire général des Nations unies, Kofi Annan, l’a qualifiée d’héroïne. Malgré ces honneurs, Gao Yaojie n’a pas perdu de vue sa mission. « L’essentiel pour moi consiste à empêcher la maladie mortelle de progresser », dit-elle.

Zhou Xiaozheng dit: « C’est dans la difficulté que les héros acquièrent une plus grande valeur et jouent un rôle important, et cela est vrai surtout pour les héros de la plèbe. La société chinoise en transition a sans doute besoin de plus de héros issus du peuple que d’autres types. »


 
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