La sécurité énergétique et la diplomatie

— Comment régler judicieusement la concurrence avec ses voisins dans les ressources énergétiques éprouve la stratégie et les moyens diplomatiques de la Chine.

Zhang Lijun, chercheur de l’Institut de recherche sur les affaires internationales de Chine

À la suite du développement rapide de l’économie chinoise, la demande de la Chine en ressources énergétiques, surtout le pétrole, augmente grandement. La stratégie des ressources énergétiques est en tête des priorités de la diplomatie chinoise. Le président Hu Jintao a souligné au cours de sa récente visite d’État en Russie qu’il faut approfondir l’entraide mutuelle dans le domaine des ressources énergétiques entre les deux pays.

Le chantier de l'oléoduc Chine-Kazakhstan. Photo: Shen Qiao

La Chine est le deuxième grand importateur de pétrole du monde. Certains spécialistes estiment que l’insuffisance des ressources énergétiques deviendra le plus grand obstacle au développement de la Chine. Par conséquent, la sécurité énergétique est de plus en plus importante. Dans ce contexte, la Chine pousse vigoureusement l’exploitation du pétrole et du gaz naturel avec la Russie et les pays d’Asie centrale afin d’assurer son propre approvisionnement énergétique.

En même temps, elle se trouve en concurrence avec le Japon, l’Inde, la Corée du Sud, etc. Par conséquent, les ressources énergétiques sont le plus important facteur influençant le développement des relations de la Chine avec ces pays et entre la Chine et l’ANASE .

Base des ressources énergétiques

Au début des années 1990, la Chine est passée de pays exportateur à pays importateur du pétrole et est entrée dans l’exploitation et l’utilisation du marché international de l’énergie. Au commencement, elle fixait ses regards sur le Moyen-Orient, l’Amérique du Sud et l’Afrique du Nord où le pétrole et le gaz abondent. Pourtant, ces régions sont en partie partagées par les compagnies pétrolières des pays occidentaux.

Alors, la Chine a déplacé ses regards sur ses voisins, surtout la Russie et les pays d’Asie centrale. La Russie possède de grandes richesses énergétiques. Ses réserves de gaz naturel et de pétrole se classent respectivement au deuxième et huitième rang du monde. Les régions d’Extrême-Orient abondent en pétrole et gaz, le potentiel d’exploitation est assez considérable. Par les efforts communs sino-russes, la coopération dans le domaine des ressources énergétiques se développe favorablement. En 2004, la Russie a transmis 14 millions de tonnes de pétrole brut vers la Chine, représentant le dixième de l’importation chinoise. En 2004, le volume du commerce entre la Chine et la Russie était de 20 milliards de USD ; en 2010, il sera de 60 à 80 milliards de USD. La coopération pour l’énergie possède un bel avenir et un fort potentiel de développement.

Les pays d’Asie centrale abondent aussi en pétrole et gaz naturel. Les réserves vérifiées de pétrole du Kazakhstan, de l’Azerbaydzhan et du Turkménistan atteignent 4,3 milliards de tonnes. Les réserves de pétrole de la mer Caspienne sont de 7,4 milliards de tonnes. Des spécialistes parlent d’un « deuxième Moyen-Orient ». En 1997, la China National Petroleum Corporation (CNPC) a vaincu les compagnies de pétrole des États-Unis et de la Russie pour la soumission d’exploitation des deux champs pétrolifères du Kazakhstan d’une quantité respective de 1 et de 1,5 milliard de barils. La CNPC a promis de construire un oléoduc de 3 000 km du Kazakhstan au Xinjiang de Chine.

Concurrence de l’énergie

Les voisins de la Chine sont comme elle de grands demandeurs d’énergie. Considérant leur propre développement, chacun a lancé une stratégie destinée à l’exploitation du marché et de la zone énergétique à l’étranger. Les domaines et la sphères de développement choisis par ces pays sont presque similaires au choix de la Chine, ce qui engendre la concurrence avec le Japon, la Corée du Sud, l’Inde, etc. Sous la direction des deux derniers présidents de Russie, Boris Eltsine et Vladimir Poutine, les responsables et les spécialistes des départements concernés, des entreprises énergétiques et de l’académie des sciences ont élaboré la « Stratégie de développement énergétique de l'État d’ici 2020 », la « Stratégie du marché du gaz naturel panasiatique au XXIe siècle pour le développement de la Russie. » D’une part, la Russie a renforcé sa puissance économique par l’augmentation de la production énergétique ; d’autre part, elle a déployé activement et prudemment sa diplomatie énergétique et développé ses relations avec la Chine, le Japon et l’UE en utilisant intelligemment sa priorité et en sauvegardant ses intérêts, pour augmenter son influence dans les affaires internationales.

Le plus grand port commercial terrestre de Chine à Manzhouli, en Mongolie intérieure. Photo: Ren Junchuan

Le Japon et la Corée du Sud sont respectivement le quatrième et le dixième consommateur d’énergie du monde. Le Japon consomme 200 millions de tonnes de pétrole par an, mais sa propre production est inférieure à 1 million de tonnes. En 2004, le degré de dépendance de l’importation du pétrole était de 97,9 %. Le pétrole de la Corée du Sud est entièrement importé. Par conséquent, assurer l’approvisionnement régulier en énergie et la sécurité du transport constitue la tâche principale des organismes économique, diplomatique, militaire et de sécurité du Japon. Le gouvernement japonais attache de l’importance au pétrole et au gaz naturel du Moyen-Orient et au transport du pétrole à longue distance. Il craint que la rapide croissance du pétrole importé de la Chine cause la concurrence et un défi direct sur le marché mondial. Sous la domination du nationalisme étroit et du gouvernement conservateur, le Japon n’a pas réussi à élaborer la politique concernée à partir de la situation générale et de la diplomatie d’un grand pays. Par conséquent, il recherche des succès rapides et des avantages immédiats, et fait concurrence à la Chine.

À partir de la diversification de l’importation, le Japon a fixé son choix sur les ressources énergétiques de la Russie, recherche vigoureusement l’importation du pétrole des régions d’Extrême-Orient de la Russie et l’importation du gaz naturel de Sakhalin. Ces dernières années, la coopération bilatérale entre la Chine et la Russie et entre la Russie et le Japon a connu la concurrence acharnée. La Chine et le Japon ont des problèmes d’exploitation du pétrole et du gaz de la Mer de Chine orientale. La Corée du Sud tente de participer à la concurrence. Par ailleurs, la Chine, le Japon et la Corée du Sud sont en concurrence pour la coopération énergétique avec les pays producteurs de pétrole du Moyen-Orient, de l’Asie centrale, de l’Afrique et de l’Amérique centrale et du Sud.

La Chine est en concurrence et en coopération avec l’Inde dans le domaine des ressources énergétiques. L’économie indienne se développe rapidement, causant ainsi une forte augmentation de la demande d’énergie. On prévoit qu’en 2020, le volume d’importation de pétrole de l’Inde sera de 250 millions de tonnes, dépassant la Corée du Sud, que le pays sera quatrième rang des consommateurs du monde après les États-Unis, la Chine et le Japon.

Depuis le retour au pouvoir du Congrès national de l’Inde en mai 2004, le gouvernement indien a souligné que si l’Inde ne découvre pas de nouveaux champs pétrolifères, les réserves vérifiées ne dureraient que jusqu’en 2016. Par conséquent, il a élaboré un plan de développement du marché énergétique à l’étranger et remporté des succès. Grâce à l’amitié traditionnelle avec la Russie, l'Inde cherche la coopération avec elle dans le domaine énergétique. En février dernier, la délégation de l’industrie pétrolière conduite par le ministre du Pétrole de l’Inde a effectué une visite en Russie où elle a abouti à un accord global de onze projets avec la partie russe, pour un montant d’investissements indiens de 4,5 milliards de USD. L’Inde compte porter l’investissement à 25 milliards de USD.

L’Inde concurrence la Chine dans l’exploitation des ressources énergétiques des régions d’Extrême-Orient de la Russie. Viktor Khristenko, ministre de l’Industrie et des Ressources énergétiques de Russie, a dit que la Russie compte vendre 20 % des actions de Yuganskneftegas OJSC (Open Joint-Stock Co.) à la CNPC, et 10 à 15 % à l’Inde.
L’Inde vise aussi le marché énergétique de l’Asie centrale et de l’Iran. Contre la pression des États-Unis, elle projette de construire deux oléoducs : Iran-Pakistan-Inde et Turkménistan-Afghanistan-Pakistan-Inde. En avril dernier, Manmohan Singh, premier ministre de l’Inde, a affirmé que la sécurité énergétique est très importante pour l’Inde. Son gouvernement réorganisera les compagnies pétrolières d’État afin d’augmenter leur compétitivité pour qu’elles puissent vaincre la Chine sur le marché mondial. C’est un défi direct à la sécurité énergétique de la Chine.

La vie maritime de la Chine est contrôlée par l’ANASE. Selon la situation actuelle, la « dépendance de la voie » dans l’importation de l’énergie de la Chine se fait plus évidente de jour en jour. En 2004, la quantité de pétrole importé par la Chine du Moyen-Orient, de l’Afrique, des régions de l’Asie-Pacifique représentait 88 % du volume global de son importation et transite par le détroit de Malacca. Des observateurs font remarquer que cette voie est contrôlée actuellement par l’Inde, la Malaysia et Singapour. Si la situation de ces pays change du jour au lendemain, ou si certaines superpuissances s’immiscent dans les affaires de ces pays et bloquent cette voie, on peut imaginer ce qu’il adviendra.

La diplomatie de l’énergie

La diplomatie de l’énergie est la troisième stratégie importante après la diplomatie avec les grands pays et avec les pays voisins. On croit qu’en réalité, la Chine les a fusionnées organiquement afin de créer une nouvelle situation diplomatique avec les pays voisins et de s’efforcer d’affaiblir la concurrence de l’énergie entre la Chine et les pays voisins et de réaliser une situation de « gagnant-gagnant ».

Primo, les pays d’Europe et d’Amérique ont entrepris la coopération avec la Russie dans l’exploitation du pétrole et du gaz de la Sibérie, ce qui constitue une grande menace à la source d’énergie de la Chine, du Japon et de la Corée du Sud. Maintenant, peu de projets entre ces trois pays et la Russie sont en cours, d'autres projets restent en négociation. Par ailleurs, il faut renforcer la coopération énergétique de la région de l’Asie du Nord-Est, pousser la construction de l’oléoduc Sibérie-Chine-Corée du Sud-Japon liant des pays de différents régimes politiques, et inciter les sociétés transnationales à participer à la construction et à la gestion.

Secundo, la Chine et l’Inde doivent participer conjointement à l'exploitation et au partage des ressources énergétiques du monde afin d’être mieux approvisionnées et de déconcentrer des risques. Elles exploitent en coopération le pétrole au Kazakhstan et au Soudan et coopèrent dans l'exploitation du champ pétrolier de Yadavaran en Iran. Le ministre du Pétrole de l’Inde a affirmé que la Chine et l’Inde peuvent coopérer dans le développement énergétique, établir un organisme consultatif et être adjudicataires du contrat en coopération lors de l’achat de pétrole et d’entreprises pétrolières. En juin 2005, les ministres des Affaires étrangères de la Chine, de la Russie et de l’Inde ont eu une rencontre informelle à Vladivostok en Russie et fait une « Déclaration conjointe ». Ils ont souligné qu’ils renforceront la coopération dans les domaines de l’agriculture, des ressources énergétiques, de la science et technologie de pointe. Des analystes disent que ces trois pays peuvent construire un grand triangle de stratégie énergétique.

Tertio, la Chine renforce la coopération avec les pays d’Asie centrale en matière de pétrole et de gaz par l’Organisation de coopération de Shanghai. Elle doit intensifier le dialogue et la coopération avec les pays de l’ANASE afin d’assurer la sécurité du transport maritime. Laissant de côté les différends, la Chine doit participer vigoureusement et prudemment à l’exploitation du pétrole et du gaz de la mer de Chine méridionale.


 
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