Un siècle de cinéma chinois

Tang Yuankai

La Chine a produit son premier film en 1905, dix ans après la projection par les frères Lumière du premier film payant. Cent ans plus tard, elle avait à son crédit 7 000 films dont certains ont profondément influencé la vie et la pensée du peuple. À une certaine époque, le cinéma était le divertissement le plus commun des Chinois, avec 30 milliards de visionnements par an. Les choses ont changé. L’industrie du film chinois poursuit son développement avec la coopération internationale afin d’atteindre un plus vaste marché. Après un siècle de cinéma, la Chine n’en est encore qu’à ses débuts.

«Finalement, nos pertes se changent en profits», a dit en soupirant d’aise Wang Zhanyou.

La guerre antijaponaise fut un des thèmes les plus populaires du cinéma chinois.

Wang, 12e directeur du cinéma Daguanlou de Beijing, a décidé de fermer temporairement le bâtiment historique en juin pour rénovation totale surtout en vue de célébrer le centenaire.

Depuis que Wang est là, le cinéma a recommencé à faire des profits en attirant les foules qui avaient déserté.

Le cinéma Daguanlou a ouvert en 1903. Son premier directeur, Ren Qingtai, était un photographe formé au Japon. Il a investi dans la production du premier film chinois intitulé La conquête du mont Jun.

Ren avait une âme d’artiste en même temps que d’entrepreneur. Il pensait que dix ans après leur introduction, les courts films étrangers perdaient leur intérêt pour le public chinois. Il s’est tourné vers l’opéra de Pékin, la forme d’art la plus populaire à l’époque, et a demandé au «roi» de l’opéra de Pékin, Tan Xinpei, de jouer un rôle dans La conquête du mont Jun. Ce fut un succès.

Contrairement aux films des frères Lumière qui présentaient des scènes de la vie courante, les premiers films chinois montraient l’art traditionnel, ce qui est devenu courant dans le cinéma chinois contemporain.

L’adolescence du cinéma chinois

Malheureusement, un incendie a détruit la pellicule de La conquête du mont Jun en 1909. À cette date, la Chine était reconnue comme le plus grand marché du cinéma du monde avec sa population de 400 millions.

Héros, de Zhang Yimou (2002) est le fruit d'un investissement sino-étranger.

À Shanghai, le russo-étatsunien Benjamin Brodsky a établi la compagnie Asia Film. Avec les capitaux qu’elle a produits et profitant de ses installations, Zhang Shichuan et Zheng Zhengqiu ont réalisé Le couple difficile en 1913, premier film de fiction de Chine.

À cette époque il n’était pas permis aux femmes de jouer avec les hommes au théâtre ou au cinéma. Mais moins d’un an après, Yan Shanshan a renversé la communauté artistique en interprétant le rôle d’une bonne dans un film de Hongkong, Chuang-tzu teste sa femme. C’est le premier film chinois à avoir été présenté à l’étranger, soit aux États-Unis par l’entremise de Brodsky.

En 1923, le cinéma chinois n’avait pas encore trouvé sa place. La plupart des films copiaient le style occidental, et comment mieux engager le public chinois était un problème commun pour les travailleurs de l’industrie cinématographique.

Toutefois, la même année, Zheng Zhengqiu et Zhang Shichuan réalisèrent L’orphelin sauve son grand-père, accueilli avec émotion. Le film raconte comment le petit-fils d’un riche sauve son grand-père et corrige l’injustice commise contre sa mère - un thème typiquement chinois. On prêta à l’œuvre un rôle éducatif, car elle montrait les conflits éthiques et reflétait la réalité sociale et la culture traditionnelle.

Le réalisateur Gu Changwei (à gauche) remporte un prix pour "Le paon" à Berlin en 2005.

« J’ai vu ce film six fois dans ma jeunesse », dit Li Zier, une Shanghaienne de 88 ans qui conserve encore des photos et coupures de presse de l’actrice Wang Hanlun. L’influence de telles vedettes a dépassé de beaucoup l’écran.

D’autres films ont connu des recettes record.

En 1935, Le chant du pêcheur a reçu un prix au Festival du film de Moscou. C’était le premier film chinois récompensé.

À partir de 1930, le cinéma chinois est entré dans l’ère des héros. L’élite culturelle s’est impliquée dans le cinéma pour y former une tendance culturelle et artistique. Le style des films, qui regardaient carrément la société et les conditions de vie désespérées, a quelque chose du néoréalisme italien né dix ans plus tard, et qui, selon l’historien du cinéma français, Georges Sadoul, provient de l’influence chinoise.

Tout en explorant leur propres ressources culturelles, les réalisateurs chinois essayaient d’apprendre les techniques et théories étrangères. Ils s’inspiraient des techniques de Hollywood et du montage russe. Wu Yonggang combinait l’Expressionnisme allemand et l’Avant-Garde française avec le style chinois typique. La Déesse, premier film de Wu, avec accent mis sur les gros plans, fut acclamé comme le sommet de l’ère du film silencieux.

En 1937, la guerre d’agression japonaise éclata, déroutant le développement naturel du cinéma chinois. Le patriotisme et le salut national devinrent les thèmes privilégiés. La chanson thème de Fils et filles dans la tempête, soit la Marche des volontaires, devait devenir l’hymne national de la République populaire de Chine en 1949.

L’âge adulte

Un soldat au seuil de la mort se relève pour un dernier regard au drapeau rouge. C’est une scène typique des films de la Chine nouvelle après 1949. Tous les Chinois d’un certain âge se souviennent des images et des paroles de ces films.

Gong Li attire toujours les regards à Cannes.

De 1949 à 1966, la vitalité de la nouvelle République populaire et l’enthousiasme du peuple étaient projetés à l’écran, et le cinéma reflétait les événements de la vie. Les studios appartenaient à l’État ; on y créait des histoires classiques culturellement et artistiquement riches qui fournissaient au peuple une force spirituelle dans un période matériellement difficile. Encore aujourd’hui ces films réussissent à émouvoir les spectateurs d’alors.

« C’est grâce à vous que je suis devenue ce que je suis », a dit la scientifique Xiu Ruijuan à Qin Yi, une vedette qu’elle appréciait. Quand Wu avait 12 ans, son père l’avait amenée voir un film de guerre contre l’agression japonaise. L’héroïne a influencé sa vie.

En 1962, le Prix des cent fleurs fut établi par la revue Cinéma populaire. Il représente l’opinion du public ordinaire. Le détachement rouge des femmes a remporté le prix du meilleur film, du meilleur réalisateur, de la meilleure actrice et du meilleur acteur de soutien.

La maturité

À la fin de la Révolution culturelle en 1976, le problème des réalisateurs consistait à rebâtir la culture dans le sillon de la purge.

Wang Chao, réalisateur de "Nuit et Jour", meilleur réalisateur de 2004 au Festival des trois continents de Nantes en France.

Romance du mont Lushan produit en 1980 a été décrit par AFP comme représentant une nouvelle tendance cinématographique chinoise. En fait, ce n’était pas une percée, mais pour les Chinois affamés de culture, c’était un banquet. L’héroïne portait des dizaines de tenues vestimentaires différentes sur la montagne.

Les jeunes femmes de Shanghai étaient alors très sensibilisées à la mode. « Certaines invitaient même leur tailleur au cinéma et leur demandaient de reproduire exactement les toilettes de l’héroïne », a dit le réalisateur Huang Zumo, fier de l’influence de son œuvre. Mais Romance toucha aussi les cœurs au moyen d’un petit baiser. En maillot de bain, une jeune femme au regard sauvage dit à un jeune homme : « Tu es fou, mais adorable », et appuie légèrement ses lèvres contre sa figure. Le baiser était présent dans les films des années 1930 et 1940, mais s’était éteint avec la fondation de la Chine nouvelle en 1949.

Avant Romance, Réverbérations de la vie, en 1979, avait tenté de briser le tabou, mais le réalisateur n’avait pas osé exposer le baiser à l’écran. Au moment où les amoureux allaient s’embrasser, la mère de la jeune fille avait ouvert la porte. Ainsi le réalisateur évitait-il la critique.

En 1986, La cité des hibiscus, réalisé par Xie Jin, battit un record : un baiser de 4 minutes 23 secondes dans un film chinois. Cela créa des remous mais à la fin fut toléré par une société devenue plus ouverte.

Représentant la génération des aînés du cinéma, Xie Jin, connu comme le Spielberg chinois, a atteint son sommet dans les années 1980. Il a souvent fait sensation avec ses œuvres épiques qui dépeignent l’histoire ardue du pays et qui attirent au moins 170 millions de spectateurs.

Malgré le succès de Xie Jin, une nouvelle génération de cinéastes se sont tournés vers une révolution stylistique. Un des berceaux est l’Académie du film de Beijing. « Nos professeurs nous encourageaient à dépasser le ‘‘format Xie Jin’’, se rappelle Chen Kaige, diplômé de cette académie en 1982, le premier à attirer l’attention internationale. Chen fait partie de ceux qu’on appelle la 5e génération de réalisateurs.

Tao Hong et Ni Ping, toutes deux "meilleures actrices" à la 22e édition du Coq d'or de Chine.

En 1984, Chen avait 32 ans quand il réalisa La terre jaune, histoire d’un soldat communiste envoyé dans les campagnes recueillir des chansons révolutionnaires. Le film est imprégné de culture traditionnelle, et l’on y parle le moins possible. Si le public peut supporter le silence et la lourdeur pendant plus d’une heure, il sera excité par le rythme sauvage de centaines de tambourins de ceinture à la fin. C’est depuis ce film que le tambourin de ceinture est devenu le symbole de la Chine d’aujourd’hui. On l’a vu des années après, en 1990, à l’ouverture des XIes Jeux asiatiques à Beijing ainsi qu’à d’autres occasion « très chinoises ».

Zhang Yimou a tourné Un et huit, marquant la lancée de la 5e génération de réalisateurs dans les films antijaponais. « Nous devons nous distinguer totalement », rappelle Zhang à ses collègues.

En fait, Chen Kaige et Zhang Yimou mettent plus d’emphase sur la mise en scène et les effets audiovisuels, n’épargnant aucun effort pour créer la vraisemblance et éviter les erreurs communes de plusieurs films chinois comme la politisation, le verbiage et le manque de profondeur.

Après une enfance rebelle, la 5e génération a mûri et a été reconnue lors des festivals de Cannes, de Venise ou de Berlin.

Longtemps, les cinéastes chinois n’eurent pas à se préoccuper des détails financiers et des studios, qui appartenaient à l’État. Ils avaient davantage de temps à vouer à leur création artistique. Mais dès les années 1990, même le producteur le moins attaché à l’argent ne voulait risquer un investissement dans un film non assuré de couvrir les coûts. Et les cinéastes les plus dévoués à l’art ne voulaient pas continuer à travailler si leurs œuvres n’attiraient pas un vaste public.

La réforme s’est approfondie, et le gouvernement est déterminé à construire une industrie orienté vers le marché. Des entreprises indépendantes ont aussi commencé à produire des films.

« La plus grande différence entre ces dernières et les entreprises d’État est la durée de leur histoire », dit Wang Zhongjun, président de Huayi Brothers & Taihe Film Investment Co., une entreprise privée à succès.

Une industrie mondiale

«En 1997, Titanic a remporté la palme des revenues et mon film, bien que second, a rapporté dix fois moins», dit Peter Loehr, un producteur étatsunien. En 1997, avec seulement 30 millions de yuans (370 000 de USD), il a produit Spicy Love Soup, qui raconte la vie urbaine et l’amour dans la Chine d’aujourd’hui. À la grande satisfaction de Loehr, le film a rapporté 30 millions de yuans (3,7 millions de USD).

Une histoire d'amour rurale a remporté le prix de meilleure contribution artistique à Tokyo en 2002.

Loehr est directeur général de Imar Films (Chine), le premier producteur indépendant de films, qui était au début associé à Xi’an Film Studio.

Dans la vague de la mondialisation, les productions conjointes continuent d’augmenter comme on peut le voir au générique. Certains craignent que les défis et menaces augmentent aussi. Mais on y voit des avantages des deux côtés.

La majorité des fonds pour Les funérailles du riche de Feng Xiaogang en 2001 provenaient de Columbia Pictures. Trois millions de dollars n’étaient pas grand chose pour Hollywood, mais c’était dix fois l’investissement moyen dans un film chinois. Ce film est totalement orienté vers le marché, des acteurs à la production et au marketing. Les revenus ont dépassé 100 millions de yuans, un chiffre incroyable pour la plupart des réalisateurs chinois.

Wang Zhongjun voit dans l’ouverture de l’industrie la condition d’une prochaine percée.


 
24 Baiwanzhuang, 100037 Beijing République populaire de Chine.