Opinion virtuelle, résultats réels

Feng Jianhua

L’internet est une plateforme de communication de plus en plus populaire qui permet aux Chinois de discuter des affaires publiques, de débattre de certaines idées et même de guider les actions des fonctionnaires du gouvernement. L’opinion publique exprimée dans l’internet intéresse les gouvernements locaux, qui la sollicitent même. Tout cela indique un renversement, du blocage de l’opinion publique à l’interaction avec elle. À mesure que le nombre d’internautes s’accroît, il n’en reste pas moins une sorte de tension entre le développement et le contrôle.

Li Xueju, ministre des Affaires civiles, garde l'oeil sur l'opinion publique relative au travail de son département.

Le nombre d’internautes chinois ne cesse d’augmenter. Les statistiques du Centre d’information du réseau internet de Chine publiées mensuellement le fixaient au 30 juin dernier à 103 millions pour le pays, au second rang après les États-Unis. Il y a cinq ans, il n’atteignait pas 20 millions. Au premier semestre de cette année, les nouveaux internautes ont été de 9 millions, une croissance de 18,4 % sur la même période de l’an dernier.

Grâce à la rapide pénétration de la technologie, l’internet est devenu une importante plateforme pour parler d’affaires publiques, exprimer des idées et surveiller le travail des fonctionnaires. La majorité des internautes chinois ont entre 18 et 45 ans. Ils forment donc un groupe de personnes dynamiques qui osent exprimer leurs opinions. Selon des experts, l’internet est devenu un média essentiel qui démontre collectivement son influence sociale et sa faculté de rapporter les événements significatifs.

Si le nombre d’internautes est encore modeste dans une population de 1,3 milliard, et si la plupart d’entre eux appartiennent à un milieu socioéconomique privilégié, la force sociale de l’opinion publique de l’internet ne peut être négligée. Maintenant, aussitôt qu’un événement se produit, les internautes en discutent en ligne, et le résultat est souvent autre que de simples bavardages.

Un effet de cette interaction est que des cas de corruption politique autrefois gardés secrets ont été exposés en ligne. Et, poursuivis par la condamnation de la société, les fonctionnaires impliqués dans ces scandales n’avaient plus d’issue.

L’influence croissante de l’opinion publique en ligne a fait de l’internet un chien de garde qui permet aux citoyens de protéger leurs droits. Par exemple, presque toutes les nouvelles communautés résidentielles des grandes et moyennes villes ont leur propre forum internet où les habitants peuvent discuter des problèmes et chercher des solutions.

Le contenu des messages affichés dans l’internet il y a quatre ou cinq ans a beaucoup changé de ton, passant de simple soupape psychologique à l’expression d’idées plus rationnelles et mûres.

Une attention de haut niveau

« Hier, j’ai regardé Xinhuanet (http://www.xinhuanet.com), un des plus importants sites d’État en Chine. Les internautes savaient que je donnerais une conférence aujourd’hui, et avaient préparé une centaine de questions. J’ai été profondément touché par leur prise de conscience des affaires d’État. Plusieurs suggestions méritaient mon attention et celle de notre gouvernement », a dit Wen Jiabao, premier ministre du Conseil des affaires d’État, en mars.

Afin de promouvoir le e-gouvernement, la Chine fournit toujours davantage de services internet aux citoyens. Photo: Li Jing

Répondant à une question sur le marché des valeurs, Wen a dit que la question jouissait d’un haut taux de « visites » dans l’internet.

La référence du premier ministre à l’opinion en ligne a immédiatement soulevé des échos dans le réseau internet. Après sa conférence de presse, les internautes ont même fait un effort pour trouver un surnom au premier ministre, suggérant « Frère Wen » ou « Frère Jiabao ».

Un internaute qui se présente sous le nom de Hualijia a dit apprécier l’action du premier ministre qui a consulté l’opinion des citoyens ordinaires en ligne avant sa conférence de presse à la session de l’Assemblée populaire nationale. « Cette nouvelle non seulement apaise les doutes des participants à des forums en ligne mais encourage des millions d’internautes à participer aux discussions sur les affaires d’État. »

Un autre internaute, Red Zolo, pour sa part, a dit que les commentaires du premier ministre correspondaient à l’affirmation du gouvernement de l’importance du rôle de l’opinion publique dans l’internet comme outil de supervision.

Pour certains observateurs, l’encouragement du premier ministre à discuter des affaires politiques et gouvernementales est un exemple de la transparence croissante du gouvernement chinois et de son intention de mettre le peuple au premier rang. Ils considèrent que l’internet a vraiment suscité l’attention des fonctionnaires, alors que des officiels ignoraient, méprisaient ou même cachaient l’opinion publique communiquée en ligne.

En fait, des fonctionnaires supérieurs du gouvernement central ont commencé à s’occuper de l’opinion publique dans l’internet il y a deux ans. En 2003, le président Hu Jintao a dit à un médecin, au sujet du SRAS : « Votre suggestion est excellente, je l’ai lue dans l’internet. » La même année, en parlant aux étudiants de l’Université de Beijing, Wen Jiabao a dit avoir été touché par les commentaires des étudiants dans l’internet. C’étaient les premières mentions publiques de dirigeants au sujet de l’opinion publique en ligne.

Sachant que l’internet est devenu un important canal d’opinion, le gouvernement central a commencé à recueillir systématiquement les idées exprimées. L’an dernier, le Conseil des affaires d’État a désigné des équipes spéciales pour cette fonction, qui compilent périodiquement et publient les commentaires trouvés en ligne dans Résumé de l’information internet qui est ensuite distribué aux dirigeants supérieurs. De là, le Conseil des affaires d’État peut apprendre les problèmes liés à l’économie et à la vie du peuple en temps opportun et les résoudre.

Par exemple, c’est dans un numéro de Résumé de l’information internet en 2004 que le premier ministre Wen a appris le défaut de versement des salaires des travailleurs migrants. Il a demandé aux départements concernés de résoudre le problème, et ensuite a personnellement aidé une famille à recouvrer les sommes dues.

Expérience de la démocratie

Le 8 mai 2004, le district de Tiantai dans la province du Zhejiang a émis une régulation du traitement de l’opinion publique dans l’internet, stipulant les responsabilités et tâches des départements gouvernementaux concernés.

Le premier ministre Wen Jiabao répond aux commentaires publics exprimés en ligne lors d'une conférence de presse à la session de l'APN cette année.

Selon cette régulation, le site officiel du gouvernement local, http://www.ttxn.gov.cn, ouvre pour chacun de ses départements un compte. Les administrateurs du réseau de ces départements doivent imprimer tout message reçu en ligne qui concerne leurs chefs, lesquels liront et répondront dans les sept jours ouvrables. Le gouvernement du district exige que chaque département signe numériquement après avoir lu en ligne afin de montrer l’importance accordée aux opinions exprimées.

Parmi ces départements, le Bureau de protection de l’environnement a spécialement désigné deux employés pour s’occuper des affaires internet. Chaque matin à l’arrivée et l’après-midi avant de quitter le bureau, ils vérifient en ligne s’il y a des plaintes qui concernent leur département. S’il y en a, ils les rapportent à leur directeur qui y répondra et demandera aux sections relatives de s’en occuper et de transmettre la réponse du directeur par l’internet.

Des mesures similaires sont prises à Wuhu dans la province de l’Anhui. À partir du début de 2004, des fonctionnaires du gouvernement local causent tour à tour en ligne avec les citoyens, à 15 h le deuxième mardi du mois. Les départements relatifs doivent donner des réponses ponctuelles et efficaces aux questions posées, et ce travail est supervisé par un département spécial du gouvernement municipal.

Le maire Shen Weiguo de Wuhu dit que son travail repose beaucoup sur l’écoute de l’opinion publique et sur l’attention prêtée aux quartiers d’habitation. Comme l’internet est le moyen le plus rapide et pratique de jauger l’opinion, en janvier 2003, Shen a pensé ouvrir un forum intitulé « La voix des citoyens » sur le site municipal. Un grand nombre d’internautes ont immédiatement saisi l’occasion de s’exprimer et de faire des suggestions. Ce succès a inspiré d’autres mesures pour attirer davantage de participation aux affaires publiques.

Mao Linsheng, ex-maire de Hangzhou, a sa propre façon de recueillir les opinions. En 2004, il a offert une boîte de courrier de 5 Mo à chaque citoyen et a reçu des opinions par ce canal.

Les statistiques compilées par l’Office d’information du Conseil des affaires d’État montrent qu’à la fin de 2004, 71 des 76 corps gouvernementaux et agences et 28 des 31 provinces, régions autonomes et municipalités relevant de l’autorité centrale avaient établi leur propre site web. Au niveau préfectoral, 93 % des gouvernements avaient un site, et au niveau de district, 69 %. Le nombre de sites gouvernementaux du pays avait dépassé 10 000. Plusieurs de ces sites sont interactifs, comme « la boîte aux lettres du maire ». Certains gouvernements disposent d’organisations spéciales pour recueillir l’opinion publique.

« L’expression d’opinion dans l’internet est la forme la plus libre et la plus réelle. Le gouvernement porte une grande attention à l’utilisation de l’internet, ce qui indique un changement dans son attitude : de se protéger de l’opinion publique à interagir avec elle », dit Pei Xiaojun, qui enseigne à l’Institut de journalisme et communication de l’Université normale du Shaanxi.

Des experts soutiennent que ce phénomène d’interaction est un exercice de démocratie. Il suit la tendance des internautes à délibérer des affaires politiques et gouvernementales, des gouvernements à répondre aux suggestions et opinions, et des départements à adopter des mesures.

Mais d’autres doutes de l’équité de cette expérience. « Les choses iront probablement ainsi : plus vous entrerez en contact avec des internautes, plus vous serez sujet à la supervision, et plus votre performance sera basse, et vice versa », dit le Pr. Mao Shoulong de la faculté d’Administration publique de l’université Renmin. Il ne croit pas que les commentaires en ligne soient un moyen efficace d’évaluer le travail.

Peu importe la rationalité de cette expérience démocratique, elle indique que des fonctionnaires essaient de faire passer l’opinion publique d’un espace virtuel à une référence réelle pour la prise de décision. Cela représente un progrès dans l’avance de la Chine vers une société démocratique.

Comment contrôler le web

Comme plusieurs autres pays, la Chine doit s’occuper du problème délicat du contrôle du web. Certains sites ont leur propre façon d’administrer les forums en ligne, par exemple en guidant la discussion par le filtrage des mots et idées impropres, en divisant le forum en diverses catégories pour les internautes de différents milieux sociaux, et en invitant des fonctionnaires gouvernementaux, des experts et des individus concernés à commenter immédiatement des événements qui se produisent.

Le 20 juillet, Tencent, le plus grand développeur de messages internet instantanés de Chine, a annoncé qu’en vertu des exigences du Bureau de sécurité publique municipal de Shenzhen, tous les administrateurs de groupes de discussion QQ, devaient enregistrer leur nom réel et leur numéro de carte d’identité.

L’agence de presse Xinhua a aussi rapporté qu’entre juillet et septembre, la police de Shenzhen surveillera strictement les irrégularités des sites d’information, exigeant des gestionnaires de forums et d’administrateurs de groupes de discussion QQ d’enregistrer leur identité réelle.

La campagne de trois mois a été lancée après la découverte d’associations illégales et d’activités pornographiques sur des sites de Shenzhen. Les autorités policières locales ont resserré les mesures afin de remettre de l’ordre dans l’internet public.

Tout en étant d’accord avec les efforts de la police, certains manifestent de l’inquiétude.

Fang Xingdong, fondateur de Blogchina.com (www.blogchina.com) dit que la Chine est en période de transition. Les gens peuvent expérimenter l’internet anonymement sans être très familier avec cet outil. Mais à mesure que l’internet s’intègre dans la vie des Chinois, l’attrait n’est plus l’anonymat mais la communication directe et rapide avec les autres, selon Fang, qui pense que le nom réel sera l’objectif final de l’internet.

Toutefois, Chen Tong, vice-président de Sina (http://www.sina.com), le plus grand portail de Chine, pense que de pouvoir s’exprimer anonymement est encore le plus grand atout de l’internet. La diffamation pourrait être empêchée par d’autres moyens technologiques que le système de nom réel, suggère Chen.

Lu Weigang, un célèbre analyste de l’internet, partage cette opinion. Adopter le système de nom réel signifie retirer l’élément de base le plus dynamique de l’internet : l’anonymat.

Le Pr. Lu Benfu de l’Académie des sciences de Chine a adopté une opinion mitigée au sujet du nom réel. Il préfère un double système : adopter le nom réel sur les sites grands et moyens afin d’augmenter la crédibilité de l’information, et laisser anonymes les petits forums de discussion.

Comment administrer efficacement l’internet sans causer de tort à son essence constitue un long processus et une tâche difficile. Huang Chengqing, secrétaire général de l’Association du réseau internet de Chine, dit qu’il faut non seulement la supervision et le contrôle du gouvernement, mais aussi la participation du public.

Quatrième média après la presse, la radio et la télévision, l’internet a ses propres caractéristiques. Il n’a pas de rédacteur en chef, car n’importe qui peut à la fois produire ou recevoir de l’information. Huang dit que tandis que le gouvernement peut contrôler les autres médias en agissant sur leurs rédacteurs en chef, une telle tactique ne fonctionnerait jamais avec l’internet.

L’administration de l’internet devrait commencer avec les internautes, ajoute Huang.


 
24 Baiwanzhuang, 100037 Beijing République populaire de Chine.