Le village de Xiaogang

Tang Yuankai

La réforme en Chine a commencé en 1978 dans le village de Xiaogang du district de Fengyang, dans la province de l’Anhui. Ce village, au bord de la rivière Huaihe, a été le premier à appliquer la politique de réforme dans la campagne chinoise.

Portique à l'entrée de Xiaogang.

Avant 1978, Xiaogang comptait une centaine de personnes réparties en plus de vingt familles. Les villageois consommaient des céréales fournies par l’État et utilisaient des crédits pour la production. Comme le lit de la rivière s’envase souvent, la sécheresse et l’inondation se produisaient chaque année, tandis qu’on ne connaissait une bonne récolte qu’une fois par dix ans.

En 1978, Xiaogang a subi une grande sécheresse. Un soir de décembre, Yan Junchang, chef de la brigade de production, Yan Hongchang, chef adjoint, et Yan Lixue, comptable, ont réuni, au risque d’aller à l’encontre du système de « commune populaire », les chefs de 18 familles pour discuter secrètement de la distribution des champs à chaque foyer. Cette action était contre-révolutionnaire, mais ils n’ont pas pensé aux conséquences. Les participants ont apposé l’empreinte du pouce sur un engagement écrit disant : « Nous distribuons les champs à chaque famille, le chef de chaque famille signe et tamponne. Si nous réalisons notre plan, chaque famille s’engagera à verser l’impôt en grain, et à ne plus demander d’argent ni de céréales à l’État. Si nous ne pouvons le réaliser, les cadres du village acceptent d’être condamnés à la prison ou à la mort. Les villageois s’engagent aussi à s’occuper des enfants jusqu’à l’âge de 18 ans. » La maison était très sombre, tout le monde était très tendu. Le texte écrit manquait de cohérence et on y trouvait des erreurs de ponctuation et d’orthographe.

Les 18 fermiers n’avaient pas pensé que leur contrat deviendrait la première lettre de déclaration de la réforme rurale chinoise. Le 22 septembre 1998, accompagné du vice-premier ministre du Conseil des affaires d’État, Wen Jiabao (actuellement premier ministre), du secrétaire du comité provincial de l’Anhui, Hui Liangyu (actuellement vice-premier ministre) et d’autres personnes, Jiang Zeming, secrétaire général du Comité central du Parti communiste chinois, a visité le village de Xiaogang. Il a apprécié les propos rimés des habitants: « Assurer la partie de l’État, en garder suffisamment pour la collectivité, le reste aux villageois. »

Pour la plupart des fermiers chinois, la terre est souvent l’unique source de revenu et de sécurité sociale. Depuis la fondation de la Chine nouvelle en 1949, sous la direction du Parti communiste chinois, les fermiers ont réalisé le mouvement agraire ; les paysans ont des champs à cultiver, les forces productives rurales étouffées depuis longtemps ont été libérées. En peu de temps, la Chine a établi un système industriel assez complet. L’économie chinoise a connu un développement rapide. Le village de Xiaogang et son district de Fengyang ont entrepris la transformation socialiste de la petite entreprise agricole, ce qui a permis aux fermiers de suivre la voie de l’économie collective. Au cours de cette période, le président Mao a lancé un appel à aménager la rivière Huaihe. Dans son bassin, on a construit plusieurs réservoirs et des lacs de retenue, et creusé de grands canaux, élevé les digues sur la rivière Huaihe, contrôlant ainsi les crues. Depuis la collectivisation de l’agriculture et l’aménagement de la rivière, la production agricole de Xiaogang se maintient entre 90 000 et 100 000 kg. Le problème d’alimentation est réglé pour l’essentiel.

La récolte de raisin.

Le développement des campagnes chinoises a traversé trois étapes : la coopérative agricole de production de forme élémentaire, la coopérative de type supérieur et la commune populaire. En 1958, la commune composée de quelques dizaines ou d’une centaine de coopératives de production agricole de conditions et de niveau de vie différents s’est généralisée à l’ensemble du pays. Elle a joué non seulement le rôle d’organe du pouvoir d’État mais s’est aussi occupée du travail économique et du contrôle de toute la production agricole. Tous les biens appartenaient à la commune, et l’on appliquait un commandement unifié, une distribution unifiée et un système de rétribution en nature. Cet égalitarisme total entre les brigades de production et les membres de la coopérative a blessé l’initiative des fermiers et causé des conséquences désastreuses pour l’agriculture.

Certaines régions ont appliqué la méthode de Xiaogang avec leur propre plan de réforme. En avril 1979, le CC du PCC a adopté la « Décision concernant l’accélération du développement de l’agriculture ». La réforme du système dans les campagnes commençait. Depuis les années 1980, la campagne chinoise applique le système de responsabilité forfaitaire des terres des foyers. La terre appartient au gouvernement du bourg, la collectivité a le droit de distribuer la terre, et chaque famille a le droit d’utiliser les terres qu’elle loue à long terme. Après avoir versé un montant donné de loyer, les fermiers peuvent disposer librement de leur surplus de produits, les vendre au centre de stockage, à la collectivité de production ou aux commerçants, ou encore directement au marché libre de la ville.

Selon un expert, stabiliser le système de responsabilité forfaitaire des terres pratiqué au niveau du foyer s’adapte aux intérêts fondamentaux des fermiers et aux conditions réelles de la Chine.

Pourtant, pendant les vingt-sept ans passés, le village de Xiaogang ne s’est pas « redressé » comme on l’avait imaginé. Xiaogang compte maintenant 470 habitants. Le revenu annuel moyen dépasse 2 000 yuans. Une soixantaine de personnes travaillent dans les villes et plus de la moitié des familles sont endettées. En 1988, après vingt ans d’application du système forfaitaire, le revenu annuel moyen des villageois était de 2 500 yuans par personne. Puis, il s’est mis à décroître. Malgré l’innovation appréciable connue, Xiaogang est très retardataire en comparaison avec les villages développés des régions côtières.

Dans l’environnement politique de l’ensemble du pays, un village peut-il avancer en s’appuyant sur sa première création ? Le chroniqueur Meng Qingyao en doute.

La vigne de Xiaogang.

Toutes les constructions présentables du village ont été érigées avec des dons en argent ou sous l’égide du gouvernement. Yan Lixue, ancien comptable du village, ignore combien d’argent le village a reçu. « Comme Xiaogang était le pionnier et le modèle de la réforme, le gouvernement nous a aidés à construire la route, l’école, et à installer l’eau courante. S’appuyer uniquement sur le soutien ne peut nous enrichir », dit Yan.

Selon Wu Guangfa, technicien agricole de Xiaogang, le système de responsabilité forfaitaire a aussi des inconvénients. Premièrement, il est défavorable à la culture scientifique des sols ; deuxièmement, il ne convient pas à l’exploitation de grande envergure ; troisièmement, il est défavorable à la mécanisation agricole ; quatrièmement, il gaspille les ressources humaines et matérielles et la main-d’œuvre ; cinquièmement, il défavorise la construction des installations hydrauliques. En somme, il défavorise la production et limite le développement des forces productives.

Il y a quelques années, un consulat général étranger à Shanghai a signé un contrat avec le Bureau d’agriculture du district de Fengyang, investissant 670 000 yuans dans l’exploitation de l’agriculture et de l’élevage à Xiaogang. Au début, les fermiers élevaient dix ou vingt canards par famille ; finalement tous les canards sont morts ou ont disparu. L’investissement n’a jamais été recouvré.

Quand les fermiers ignorent l’emploi des semences de qualité, la culture scientifique est difficile. Si les champs sont communs, une partie peut servir à l’expérimentation. En cas de succès, on n’a plus qu’à généraliser l’expérience, dit Wu Guangfa.

Selon Yan Junchang, l’ancien chef du village, la méthode d’autrefois avait pour but de régler le problème de nourriture, mais ne conduisait pas à l’enrichissement.

À Xiaogang, on voit partout des peupliers, même dans les champs fertiles, entremêlés au blé. Les fermiers qui ne réalisaient pas de profits ont entendu parler de la politique de reconversion des terres cultivées en forêts, et ont commencé à planter des arbres dans les champs. La subvention gouvernementale à la production céréalière est plus favorable que la culture. Ces dernières années, le prix des céréales s’est élevé, l’État donne aussi la subvention directe aux fermiers. Les fermiers trouvent plus rentable de cultiver des céréales que de planter des arbres, et retransforment la forêt en terre.

Zhang Deyuan, professeur adjoint à l’Université de l’Anhui, a dit : « Le rôle négatif de l’égalitarisme est réapparu dans le reboisement des terres abusivement défrichées, et le rôle du système de marché et l’effet politique du développement de la production agricole se répercute dans l’organisation de base rurale. »

Cheng Shulan, professeur à l’université Renmin, et certains spécialistes croient que Xiaogang ne peut se développer aussi rapidement que les campagnes des deltas du Zhujiang et du Yangtse. Zhang Deyuan a indiqué que la situation actuelle de Xiaogang est causée principalement par les conditions naturelles ; ce village ne possède que de la terre jaune et manque d’eau pour l’irrigation.

Xiaogang s’est jumelé à Changjiang, au Jiangsu il y a quelques années. Il a construit le « boulevard de l’Amitié », réajusté la structure industrielle et exploité 5,3 hectares de vigne modèle sous l’égide de Changjiang. Aujourd’hui, la superficie de vigne dépasse 20 hectares.

Le nouveau comité du village fait des efforts pour développer Xiaogang. Yan Deyou, chef actuel, est le fils de Yan Junchang. Plusieurs croient qu’il est intelligent, compétent et expérimenté. Yan Deyou était fonctionnaire. Les villageois n’ont pas compris pourquoi il a abandonné le « bol de riz assuré » pour devenir chef du village. Il a dit : « Xiaogang a réglé le problème de nourriture il y a vingt ans ; c’était la réputation et la fierté de la génération de mon père. Aujourd’hui, Xiaogang se retrouve derrière ; pour changer la situation actuelle, nous devons faire une « deuxième révolution ». Il faut avoir le courage d’assumer l’empreinte du pouce d’autrefois, de libérer et renouveler notre pensée, de faire le bilan de l’expérience, de mettre le doigt sur la plaie et de révéler ses fautes afin de prendre des mesures adéquates.

Le manque de capitaux est le plus grand problème du développement de Xiaogang. Les partenaires de coopération nous demandent toujours d’investir une partie de la somme dans des projets, mais nous ne l’avons pas, dit Yan Deyou. De toute façon, Xiaogang a obtenu des résultats par ses propres efforts. Par exemple, Xiaogang, qui a obtenu une technologie d’élevage d’une nouvelle espèce de porc d’un professeur d’université de Shanghai, a construit une porcherie et introduit plusieurs centaines de truies. Ce pourrait être le début de l’élevage diversifié du plan de Yan. Xiaogang est à la recherche de capitaux afin d’étendre l’envergure de l’élevage.

Xiaogang développera l’élevage par l’utilisation de ses ressources naturelles. Selon Yan, la superficie de culture de vignes de qualité dépassera 0,07 ha par personne d’ici quelques années, la production augmentera de plus de 1 700 kg par personne, et au prix de 1,6 yuan le kilo, le revenu brut annuel dépassera 2 700 yuans par personne. D’autre part, son plan encourage les fermières et les ouvriers en surnombre à élever 2 000 moutons et plus de 200 vaches laitières pour le village, produisant un revenu formidable.

Nous accélérerons notre développement économique en favorisant l’investissement. Dans la structure des produits agricoles, nous remplacerons l’exploitation intensive par la production familiale, généraliserons l’exploitation de grande envergure, et ferons connaître les produits agricoles de Xiaogang, dit Yan Deyou.


 
24 Baiwanzhuang, 100037 Beijing République populaire de Chine.