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La loi doit-elle avoir pitié des criminels
issus de groupes défavorisés ?
Au début de septembre, un reportage concernant l’affaire
de Wang Binyu, condamné à mort pour meurtre, a suscité
l’attention de la société entière. Né
en 1978 dans le district Gangu, dans la province du Gansu, Wang a quitté
son petit village à 17 ans pour travailler dans une ville comme
ouvrier de chantier. N’ayant jamais reçu son salaire qu’il
avait réclamé maintes fois, il a tué à coups
de couteau quatre personnes et en a grièvement blessé une
autre une nuit de mai, avant de se livrer à la justice. Le tribunal
local l’a condamné à la peine capitale lors de la
première instance.
Cette affaire a fait scandale après sa divulgation
dans tout le pays par l’agence Xinhua. Certains ont manifesté
une profonde compassion pour Wang, disant qu’il ne méritait
pas la mort car il se battait pour vivre et que l’homicide commis
était dû à un esprit de vengeance résultant
des insultes subies lors de la réclamation de son salaire, alors
que les opposants ont trouvé la peine de mort acceptable, en insistant
sur la protection absolue du droit à la vie, laquelle s’explique
par le fait que personne n’a le droit de se décharger de
sa colère au préjudice de la vie d’autrui. D’autres
encore ont exprimé leur inquiétude ; selon eux, l’opinion
publique ne devait pas influencer excessivement le jugement indépendant.
La peine de mort est nécessaire
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Zhou Guangquan, docteur en Droit, professeur adjoint
à l’Institut des sciences juridiques de l’université
Qinghua : Le fait que le juge ait condamné Wang à
mort est raisonnable. Primo, le droit à la vie mérite une
protection absolue, ce qui est reconnu internationalement ; secundo, il
faut prendre en considération la « correspondance »
entre le moyen dont Wang s’est servi pour protéger son droit
et le degré de l’injustice subie, et il n’avait pas
le droit d’enlever la vie à l’entrepreneur qui lui
devait son salaire et les autres qui n’avaient rien à voir
avec son affaire ; tertio, dans la société d’aujourd’hui
où les migrants ruraux souffrent souvent du retard de paiement,
il faut en particulier insister sur la sensibilisation à la protection
des droits personnels selon la loi, sinon, c’est l’équivalent
d’émettre un signal dangereux qui risquerait d’encourager
les autres à suivre l’exemple de Wang ; quarto, soustraire
Wang à la mort sous prétexte que la peine capitale n’est
pas raisonnable est sans fondement, car notre loi pénale actuellement
en vigueur conserve encore la peine capitale, qui se maintiendra pendant
une longue période en dépit de certains experts qui ont
proposé de l’annuler à l’égard des crimes
violents.
Xiu Yangfeng, pigiste au Journal The Beijing News:
Le destin de Wang est vraiment déplorable. À mon
avis, son cas pose trois questions qui doivent être éclaircies
: 1. Est-il vraiment criminel ? 2. Quel genre de punition mérite-t-il
? 3. À travers ce cas, quel genre de rétrospection la société
doit-elle faire pour éviter la répétition du drame
?
Ces trois questions sont étroitement liées et
on peut y voir une progression ascendante. Ce n’est qu’en
discutant des deux premières que l’on pourra aboutir à
des avis constructifs.
Il est regrettable de voir qu’on essaie plus ou moins
d’effacer la couleur criminelle de Wang et la pénalité
qui correspond à la gravité de son crime en mettant l’accent
sur l’injustice sociale qui se cache derrière son homicide.
Il semble que Wang n’avait d’autre choix que de tuer à
cause de l’arrogance de son entrepreneur et du manquement au devoir
des autorités compétentes.
Cette réflexion qui est en apparence juste manque d’appui
: si le meurtrier est un innocent qui est obligé de tuer, comment
ses victimes et leurs familles brisées doivent-elles être
considérées ?
Certains disent que la justice était déjà
déformée avant que Wang ne commette l’homicide ; par
contre, elle serait de nouveau distordue si l’on faisait échapper
l’auteur du crime à la mort au profit du respect de la «
volonté du peuple ». Afin de trouver une compensation pour
les familles des victimes de Wang, la justice sera tordue une troisième
fois et finira par être éliminée.
Ce qui m’inquiète le plus, c’est que si
le tribunal local choisissait de dispenser le criminel de la peine de
mort, cela reviendrait à donner une suggestion susceptible d’entraîner
une suite de conséquences désastreuses pour les groupes
défavorisés comme les migrants ruraux : vous n’avez
qu’à recourir à la violence puisque l’opinion
publique sympathise avec vous et que le meurtre n’est pas forcément
passible de peine de mort. Si cette logique se diffusait, où en
serait la société ?
Je déplore le malheur de Wang tout en critiquant le
moyen violent qu’il a utilisé. Bien que mon opinion risque
d’être exposée à une polémique, je m’oppose
à la violence qui n'arrive jamais à régler les problèmes
sociaux. Une vie de haute qualité ne peut être garantie sans
sagesse et autodiscipline.
Il ne faut pas compter uniquement sur la loi pour protéger
les intérêts des groupes faibles, parce que la loi n’est
chargée de défendre que la limite minimale, et que les problèmes
sociaux qui sont au-dessus doivent être réglés par
les moyens sociaux comme l’amélioration du niveau d’instruction
de l’ensemble des groupes défavorisés, la sensibilisation
aux forces organisées pour résister à l’injustice.
À mon avis, le secours traditionnel au niveau moral ne peut changer
radicalement la situation des exclus.
La compassion du peuple est conforme à la volonté
juridique
Gao Yifei, professeur adjoint à l’université
des Sciences juridiques et politiques du Sud-Ouest : En tant
que sanction pénale, on peut découvrir dans la peine de
mort une contradiction entre la justice et l’humanité. En
général, il est juste d’obliger le meurtrier à
payer l’homicide de sa propre vie ; par contre, on peut aussi s’apercevoir
que ce principe n’a pas une valeur universelle. L’une des
plus importantes raisons est l’humanitarisme et la compassion qui
en résulte.
Vu la difficulté de mesurer les deux éléments
mentionnés, aux États-Unis, il appartient souvent au jury
de décider, autrement dit, on charge le public de juger si l’accusé
mérite la mort ou pas, histoire de réaliser un équilibre
entre le sens de justice et la compassion dans le jugement des cas particuliers.
En Chine, cela peut être réalisé à l’aide
du pouvoir du jugement libre fixé par la loi.
Dans notre pays, la législation prend aussi en considération
la compassion du public ; par exemple, la peine de mort ne s’applique
ni aux femmes enceintes ni aux mineurs (moins de 18 ans). Quant à
l’affaire de Wang Binyu, nous pouvons en déduire qu’avant
qu’il ne commette l’homicide, ses victimes l’avaient
déjà mis dans une impasse à force de le tourmenter
mentalement. Même le juge qui le condamne à mort déplore
peut-être que la loi ne se laisse pas influencer par les sentiments
personnels. S’il en était ainsi, je voudrais dire que la
législation et la justice reflètent plus ou moins la valeur
sociale universelle au niveau moral et le sentiment du peuple. Nous ne
permettons pas à la passion momentanée du peuple d’influencer
le jugement ; par contre, le sentiment humain qui existe à jamais
constitue le fondement législatif et judiciaire tant dans le passé
qu’au présent, en Chine comme à l’étranger.
Le principe d’évaluer la peine selon la loi est
inviolable, mais aussi relativisé. D’après l’article
232 du Code pénal de notre pays, en cas d’un homicide qui
se révèle d’une extrême gravité, il appartient
au juge de rendre librement le verdict, que ce soit la peine de mort,
l’emprisonnement à vie ou pour dix ans et plus. De là
il ressort que ne pas condamner le meurtrier à mort ne va pas à
l’encontre de ce principe. Récemment, Liu Hua, vice-président
du tribunal populaire supérieur de Shanghai, a indiqué :
« Le juge doit manifester une attitude rationnelle devant l’indignation
du peuple, c’est-à-dire la soumission à la loi et
la prise en considération de l’opinion publique. »
Le 5 septembre, à l’occasion du XXIIe Congrès juridique
sur la loi du monde, Nan Ying, président du tribunal populaire
supérieur du Heilongjiang, a appelé à « faire
en sorte que le verdict soit respectable et fiable aux yeux des parties
en cause, sinon, il risquerait d’engendrer l’explosion d’un
nouveau conflit social au lieu de favoriser la construction d’une
société harmonieuse. » En ce qui concerne l’affaire
Wang, tenir compte de la compassion universelle pour lui dans l’évaluation
de la peine est non seulement conforme au principe mentionné mais
aussi à l’impartialité judiciaire.
Chen Bulei, chercheur à l’université
Renmin : L’affaire Wang Binyu est fort similaire à
l’homicide qu’a commis Jiang Aizhen dans la région
autonome ouïgoure du Xinjiang, rapporté en 1979 dans le Quotidien
du peuple. Primo, les accusés ont tous subi un tort traumatisant
; secundo, ils ont tous été privés d’accès
au secours de leurs droits légitimes avant de se venger ; tertio,
leur « méchanceté subjective » et la nocivité
sociale de leurs actes sont si compliquées qu’elles risquent
d’être vivement controversées.
Voici un petit résumé du cas de Jiang Aizhen
: c’est une jeune fille très jolie qui a connu un traumatisme
mental à cause de la calomnie résultant de la jalousie.
Elle a demandé à maintes reprises aux autorités compétentes
de punir les calomniateurs en faveur de son honneur, mais sa demande n’a
jamais été prise en considération. Désespérément,
elle a tué avec un pistolet trois personnes dont un officier de
l’armée. Pour cela, elle a été condamnée
à mort lors du premier jugement, et à 15 ans de prison lors
du jugement final.
La publication de l’article intitulé «
Pourquoi Jiang Aizhen a-t-elle tué ? » dans le Quotidien
du Peuple a fait sensation dans tout le pays. Non seulement l’opinion
publique se rangeait à ses côtés en soutenant le jugement
en dernier ressort, mais aussi bon nombre de professeurs de sciences juridiques
argumentaient la légitimité et l’exactitude du verdict
dans les cours de loi pénale. Les cas de Jiang et Wang révèlent
un même problème : qui va endosser la conséquence
du manque d’un mécanisme de garantie des droits des groupes
défavorisés (canal de secours) ? Pourquoi n’y a-t-il
toujours que les faibles qui avalent les fruits amers résultant
de l’inefficacité du mécanisme de garantie ? Est-il
juste de poursuivre seulement les faibles du fait de la responsabilité
de leurs actes violents, autrement dit, d’une sorte de résistance
irrationnelle contre l’injustice dont ils sont victimes ?
À mon avis, toutes ces conséquences désastreuses
doivent être partagées par tous les citoyens, y compris les
groupes favorisés. Il ne faut pas laisser Wang Binyu prendre toute
la responsabilité de son crime, car il n’a pas bénéficié
d’un secours de ses droits légitimes qui avait déjà
été piétinés par son entrepreneur (le paiement
de salaire en retard était déjà une infraction à
la loi). Bien que le système juridique moderne et contemporain
interdit les punitions corporelles illégales et la vengeance qui
fait partie du secours privé, il existe une condition préalable
: le pouvoir public est capable de réaliser efficacement et passablement
la justice et l’impartialité, sans quoi il n’est pas
complètement juste de punir les actes de torture sans permission
et de vengeance.
Le fait de prendre la sympathie du public pour Wang comme
une expression irrationnelle et sentimentale est une interprétation
extrêmement superficielle des fonctions de la loi. L’opinion
publique doit être interprétée sous divers angles
: politique, économique, culturel et voire même idéologique.
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