Comment traiter la « menace aviaire »

Alors que la Chine continue de se battre contre la grippe aviaire, de faire face aux défis intérieurs et à l’épidémie, tous les regards sont tournés vers les gestes du gouvernement chinois.

Li Li

Les vingt poulets de Yao Juan, dans la province du Shanxi, picorent dans la poussière devant la maison de briques de quatre pièces. Les collines jaunes du nord de la Chine forment une barrière naturelle sur trois côtés. Les oiseaux migrateurs perchés sur les arbres du voisinage se joignent aux poulets jusqu’à ce que les chiens les chassent de leurs jappements.

Cette fermière du Shanxi ne peut qu'entreposer les oeufs produits en attendant la levée du ban provincial sur lles produits de volaille. Photo: Wen Yao

« Les vétérinaires ont vacciné tous mes poulets après ce qui est arrivé à Gaoyang », dit Yao, parlant de l’attaque du virus H5N1 dans une ferme à 5 km. Il existe d’autres directives, mais Yao ne les croit pas nécessaires, comme de garder les volailles enfermées. Chaque soir elle les renvoie avec la masse des 300, et ne prend pas de précautions hygiéniques particulières quand elle est en contact avec les poules.

Yao ne croit pas au danger pour sa santé, celle de son mari ou de ses deux enfants. « Virus mutant » est un concept qui appartient à un langage inconnu. « Les oiseaux dans les arbres vivent dans les montagnes environnantes depuis toujours ; je ne pense pas qu’ils aient causé la maladie nulle part. »

C’est ici que commence la lutte de la Chine contre la grippe aviaire. Parmi les 14,2 milliards de volailles du pays, plus de 70 % se trouvent dans des fermes familiales gérées par des ruraux sans instruction et qui forment la majeure partie de la population chinoise.

À mesure qu’augmente la crainte de la pandémie, des fermiers comme Yao illustrent la fragilité des systèmes de prévention et la lourde tâche de sensibiliser et informer les gens des campagnes.

S’ils louangent la Chine pour les mesures prises dans ces circonstances difficiles, les experts en santé du monde réclament plus d’ouverture quand vient le temps de partager l’information avec le peuple et les spécimens de virus avec les scientifiques qui pourraient aider à identifier et arrêter une éventuelle pandémie.

Réaction à l’éruption

La Chine a été frappée par la grippe aviaire à diverses reprises depuis 1996, et des cas humains de H5N1 ont été détectés à Hongkong en 1997. Mais outre pour des cas sporadiques par la suite, l’attention mondiale a manqué jusqu’en 2004, alors qu’une forme virulente du virus a commencé à tuer volailles et humains en Asie. L’éruption importante la plus récente remonte en octobre en Chine. Le 8 décembre, les autorités chinoise ont rapporté trente éruptions dans onze provinces et régions.

En Mongolie intérieure, désinfection de villages affectés par l'équipe de quarantaine et prévention des maladies. Photo: Zhang Ling

Le 16 novembre, la Chine devenait le cinquième pays à compter des infections humaines par le virus H5N1 avec trois cas, dont deux dans l’Anhui qui ont causé la mort. Le 6 décembre, dans la région autonome zhuang du Guangxi, une fillette de 10 ans a été déclarée en état critique.

Bien qu’il n’y ait pas eu de transmission d’humain à humain, les scientifiques préviennent qu’un contact continu entre des oiseaux infectés et des humains pourrait résulter en une mutation du virus qui lui permettrait de passer facilement d’une personne à une autre, causant la pandémie et entraînant des millions de morts.

Des prédictions si effarantes et la croissance de l’attention au virus et à la Chine - un terrain de pandémies dans le passé - le gouvernement chinois a entrepris sa bataille.

Au début de novembre, il a alloué 2 milliards de yuans (247 millions de USD) à une campagne contre la grippe aviaire.

À la mi-novembre, il s’est engagé à vacciner toutes les volailles de basse-cour du pays. Bien que certaines autorités étrangères n’y voient qu’un vœu pieux, la campagne va bon train à tous les niveaux de gouvernement et dans tous les coins du pays.

Depuis des années qu’elle lutte contre le H5N1, la Chine a acquis de l’expérience dans la production d’un vaccin bon marché mais efficace et dans la vaccination des oiseaux. Au début de 2005, 20 à 25 % des volailles du pays avaient été vaccinées. Le 19 novembre, le ministère de l’Agriculture annonçait que plus de 60 % avaient reçu le vaccin, ajoutant que la Chine a une capacité de production pour au moins 16 milliards d’oiseaux. L’exportation de 43 tonnes de vaccin au Vietnam et de trois millions de doses de vaccin en Indonésie en novembre prouve la suffisance de production.

Par ailleurs, le gouvernement accélère le test et l’approbation des médicaments, ce qui aidera les scientifiques chinois à prendre la tête des développeurs de vaccins humains contre le virus.

Pour enrayer la transmission, la Chine a abattu plus de 21 millions de volailles dans les onze premiers mois de l’année, partageant les frais de compensation avec les finances locales. Le gouvernement considère que le versement ponctuel de la compensation aux fermiers suivant les efforts d’élimination est la raison majeure du succès de l’opération.

Plus d’ouverture

Durant l’épidémie de SRAS il y a deux ans, la Chine a été critiquée par la communauté internationale pour son retard à réagir et son secret dans la phase initiale de la déclaration, de la prévention et du traitement de la maladie. Cette fois, la réaction dès le début à la grippe aviaire, dit Henk Bekedam, représentant en Chine de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), a été très encourageante.

La région autonome hui du Ningxia en Chine de l'Ouest a entrepris la vaccination de tous les canards et oies en prévention de l'infection causée par les oiseaux migrateurs. Photo: Li Ziheng

À la fin de novembre, l’OMS comptait trois équipes de prévention en Chine, dont une à Beijing qui aidait au diagnostic en laboratoire et deux qui enquêtaient sur les cas d’infection humaine dans les provinces du Hunan et de l’Anhui avec le ministère de la Santé.

Bekedam a hautement apprécié la coopération des gouvernements locaux avec les agences internationales. « L’équipe du Hunan a reçu pleine collaboration et a appris beaucoup », a-t-il dit. Peng Zongchao, professeur associé à l’Institut de mesures publiques et gestion de l’université Qinghua, a ajouté que le gouvernement chinois avait fait des progrès révolutionnaires en ce qui concerne la transparence de l’information et la coopération avec la communauté internationale.

Mao Shoulong, expert en mesures publiques à l’université Renmin de Chine, est d’accord. « Personne ne veut répéter le modèle SRAS. Le système de santé publique et les motivations officielles ont changé, et on ne s’attend pas aux mêmes problèmes », a-t-il dit à l’agence Reuters.

Dans le cas de la grippe aviaire, on a changé les structures officielles. Afin de coordonner les actes des bureaux de départements, au début de novembre le gouvernement a établi un bureau de direction générale regroupant en un système unifié six agences chargées de la sécurité alimentaire, de la santé animale et de la prévention scientifique. Une leçon tirée de l’expérience du SRAS.

Le 17 novembre, le ministère de l’Agriculture a rendu public un plan d’urgence. Le lendemain, le Conseil des affaires d’État a émis une planification des urgences pour les épidémies animales. Le sous-ministre de l’Agriculture, Yin Chengjie, a pris « des mesures fortes » pour bannir la possibilité d’une pandémie de grippe aviaire. « Toute action qui affecte le rapport des maladies contagieuses comme l’imposture, la tromperie ou le retard à déclarer est interdite », a dit Yin en conférence de presse.

Tout cas de grippe aviaire doit être rapporté au Conseil des affaires d’État dans les six heures suivant sa découverte par les gouvernements locaux. Quiconque obstrue le travail de prévention ou cache intentionnellement un cas de maladie est passible d’une amende allant jusqu’à 5 000 yuans ou même d’emprisonnement. Les fonctionnaires peuvent être démis de leurs fonctions. Les forces policières et même l’armée peuvent être appelées si une assistance d’urgence est nécessaire.

Mais il faut encore plus de transparence. Selon les nouveaux règlements sur les épidémies animales, personne sauf les autorités vétérinaires relevant du Conseil des affaires d’État n’a le droit d’annoncer une éruption. Le Pr. Peng ne partage pas ce point de vue et suggère que des canaux véhiculent l’information vers le public, et que le droit d’annoncer une éruption soit donné aux gouvernements provinciaux.

Étudier les cas de H5N1 dans les autres pays est essentiel pour comprendre la maladie et son développement. Le ministère de la Santé de Chine a discuté avec l’OMS de la façon de partager des spécimens de virus humain prélevés par la mission dans l’Anhui à la fin de novembre. Bekedam s’attend à ce que la Chine «suive ce que les autres pays ont fait».

Faibles liens

Lors d’une conférence de presse le 30 novembre, le ministre de la Santé, Gao Qiang, a identifié sa plus grande inquiétude dans la prévention. « Je ne m’inquiète pas que les gouvernements à divers niveaux couvrent une épidémie. Mais je crains l’impuissance de notre personnel médical et de quarantaine au niveau local à diagnostiquer et découvrir une épidémie en temps voulu à cause du manque de compétence et de l’équipement rétrograde. »

Le district de Yongchuan relevant de la municipalité de Chongqing a lancé une campagne de vaccination de ses 5 millions de volailles au début de novembre. Photo: Chen Shichuan

En juillet, le Centre de recherche sur le développement du Conseil des affaires d’État a qualifié d’« échec » la réforme médicale nationale des deux dernières décennies. Une étude de deux ans a conclu à une réforme « dans la mauvaise direction », « à la recherche de profit », et qui rend le système « injuste pour les gagne-petit ».

En fait, 90 % de la population rurale de Chine n’est pas couverte par l’assurance médicale, et les cliniques et hôpitaux des campagnes sont pauvrement équipés faute d’argent. Tout cela fait de la gestion d’une crise de grippe aviaire un désastre terrifiant. Le système de surveillance épidémique est au plus bas niveau de lien, autant au pays qu’internationalement, et 70 % de la population chinoise est rurale, et 70 % des volailles sont élevées dans des basses-cours familiales à proximité des êtres humains. Ces basses-cours d’abord rendent difficile la surveillance des cas de maladie, et constituent un point vulnérable si le virus devait muter vers un mode de transmission d’humain à humain.

Les fermiers pauvres qui élèvent des volailles comme unique source de revenu ne peuvent supporter la perte financière de l’abattage, bien que partiellement compensé, ce qui leur donne une raison de cacher une éruption.

La fermière Yao Juan du Shanxi dit que ses poulets lui coûtent en moyenne 20 yuans. Si ses 300 poulets devaient être abattus, elle subirait une perte de 3 000 yuans après la compensation de 10 yuans par tête. C’est presque le revenu familial d’un an.

« La principale priorité pour la Chine consiste actuellement à établir des systèmes de surveillance communautaire pour les volailles et pour les humains », a dit Bekedam, ajoutant que la surveillance actuelle en Chine n’est pas très efficace. Il a cité le Hunan en exemple : le garçonnet infecté était mourant le 6 octobre et son cas n’a pas été communiqué aux autorités centrales avant le 22 - 16 jours plus tard. Un tel geste peut mettre en danger la vie de la communauté entière.

Un autre défi réside dans les bizarreries géographiques qui jouent contre le pays. Trois des huit principales routes migratoires d’oiseaux passent par la Chine.

Chu Guozhong, un ornithologue de Beijing, a montré les lacunes de surveillance des oiseaux sauvages. Après avoir inspecté trois provinces, il a dit : « Les fonctionnaires locaux portent maintenant attention et le travail s’est amélioré, mais les fonds ne suffisent pas ; le personnel doit être mieux formé et les installations, modernisées. »

Les experts en administration publique croient urgent que le gouvernement perfectionne les nouveaux plans d’urgence afin de les rendre plus applicables.

Bekedam a demandé que la Chine soit plus ouverte et informe l’OMS et le public de ce qui se fait.

Il faut que l’on soit informé, explique Bekedam, dès qu’il y a une éruption dans un village. Le personnel s’y rend, cherche qui a été exposé, qui est infecté, et surveille la situation de près. « Je pense qu’il est rassurant pour la population de comprendre que le gouvernement fait beaucoup. »


 
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