Le Fengshui: Science ou superstition ?

Au début de septembre, un stage sur l’architecture et le Fengshui, discipline ancestrale qui révèle les mystères d'un univers insoupçonné où les forces de la nature agissent en permanence sur la vie des êtres humains, a été organisé conjointement par le Centre de culture architecturale de Chine et l’Institut de recherche sur le Yijing relevant de l’Université de Nanjing. Le Yijing, connu sous le terme de Livre des Changements, est un ouvrage qui décrit l'ordre universel et les forces cosmiques selon la philosophie taoïste. Ce stage a été controversé à l’échelle nationale à cause du terme Fengshui (mot composé des deux caractères Feng, signifiant vent, et Shui, eau).

Selon le professeur Li Shuyou, qui est aussi directeur de l’Institut de recherche sur le Yijing, le Fengshui chinois qui provient du besoin de nos ancêtres de choisir un environnement pour la construction de leurs maisons n’a rien à voir avec « la bonne aventure ». On peut voir dans bon nombre de livres classiques que le Fengshui vise à déterminer l’orientation, à vérifier les reliefs de montagnes, à examiner le Yin et le Yang et à observer l’eau courante. Il en est de même pour les architectes modernes, qui attachent une grande importance à l’environnement écologique, cherchent à mettre en harmonie l’homme et les bâtiments, l’environnement naturel et humain. Leur concept d’écologie, similaire aux règles de construction traditionnelle chinoise, pousse aussi les architectes occidentaux à tourner leurs regards vers le Fengshui chinois.

À Nanjing, il y a deux classes de praticiens du Fengshui: la première est composée de savants qui font des recherches sur le Fengshui architectural sans aucune intention d’en tirer profit ; la deuxième est constituée de professionnels à plein temps et à temps partiel qui respectent les règlements du métier ou ne savent que duper. Le stage du Fengshui consiste à transformer le contenu scientifique et rationnel de cet art ancestral en connaissances pratiques. Il est possible de former officiellement des architectes du Fengshui pour faire de cette branche opaque auparavant considérée comme superstition une profession transparente et susceptible d’être gérée.

D’une histoire plusieurs fois millénaire, le Fengshui, qui est aussi connu sous le nom Kanyu est défini dans le dictionnaire Cihai (Mer de mots) comme une superstition de la Chine ancienne, selon laquelle la direction du vent et de la rivière autour de la maison ou du tombeau peut apporter malheur ou bonheur aux habitants ou à la famille du défunt. Écrasé en 1949, le Fengshui est redevenu un point chaud de la vie sociale à cause de l’exigence croissante à l’égard du milieu d’habitation, exigence proportionnelle à l’amélioration du niveau de vie du peuple depuis 1979, où la Chine a commencé à appliquer la réforme et l’ouverture.

En réalité, les milieux académiques ont déjà vivement discuté sur le Fengshui avant l’organisation du stage concerné. Les partisans pensent que cet art ancien qui exerce une influence importante sur l’architecture traditionnelle chinoise n’est aucunement une superstition, alors que les opposants indiquent qu’il est pernicieux de prôner sous l’angle commercial le Fengshui qui ne fait pas partie des sciences.

Superstition

Chen Zhihua, professeur d’architecture à l’université Qinghua : Le Fengshui n’est absolument pas une science, mais un fléau qui empêche les Chinois de développer la science.

Je sais que le Fengshui architectural est basé sur le Yijing. Mais est-il possible qu’un livre écrit il y a deux mille ans mérite d’être utilisé comme ouvrage de référence à l’usage de la construction de bâtiments aujourd’hui ? Dans les campagnes, il y a souvent des conflits entre deux familles qui se disputent un terrain au Fengshui favorable, conflits qui se poursuivent de génération en génération. C’est vraiment triste ! La question est que toutes les activités superstitieuses, telles que la physiognomonie, la prédiction, se déroulent sous la bannière du Yijing qui est maintenant excessivement distordue. Cela fait obstacle au développement des sciences authentiques, désoriente la recherche et aide les escrocs à faire fortune.

À l’époque de la société féodale, certains propriétaires fonciers et mandarins engageaient des praticiens du Fengshui pour qu’ils choisissent un endroit où enterrer leurs ancêtres. Si je suis riche, c’est parce que les tombeaux de mes ancêtres sont bien placés, alors que si tu es pauvre, c’est parce que tes ancêtres ne sont pas inhumés en un lieu propice. Cela ne représente pas-t-il l’idéologie au service de la classe exploiteuse ? L’harmonie entre l’homme et le ciel qui est mise en valeur par le Fengshui architectural n’est qu’un concept très équivoque dans le domaine des sciences humaines. Tout le monde est favorable à la protection de l’équilibre écologique, mais c’est l’homme qui fait ce travail à l’aide des sciences et technologies. La théorie du Fengshui architectural est en apparence bien argumentée, mais en réalité sans fondement. Par exemple, est-il utile d’inviter des spécialistes à déterminer l’orientation de la maison, alors que même les fourmis et les rats savent orienter leur « foyer » vers le sud ? Dans les siheyuan (maisons à cour carrée), les eaux usées ne doivent pas être évacuées directement, mais en faisant deux détours selon le manuel du Fengshui architectural, qui considère les eaux comme source de richesse. Mais le croyons-nous maintenant ? L’architecture moderne nous dit que ce détour inutile risque de rendre difficile l’évacuation des eaux usées.

C’est dans le but d’interpréter certains phénomènes de l’architecture traditionnelle chinoise que nous faisons l’analyse scientifique du Fengshui architectural, qui nous aide à trouver des explications concernant le temple du Ciel qui abrite des constructions rondes en haut et carrées en bas, ainsi que la Cité interdite qui est traversée par une rivière qui entre par le nord-ouest et sort par le sud-est. À Taiwan, si un professeur d’université prend le Fengshui architectural comme science, il risque d’être ridiculisé par ses collègues. Je ne comprends pas pourquoi une telle ignorance peut entrer ouvertement dans les universités publiques de notre pays.

Liu Xiaoren, rédacteur du Yangtse Evening Post : Depuis la fondation de la Chine nouvelle en 1949, le Fengshui a toujours été condamné, et ses adeptes ont subi le même sort, allant jusqu’à être supprimés. Un spécialiste a publié récemment une critique du Fengshui sous tous ses aspects : « Beaucoup d’éléments réels constituent la raison fondamentale qui pousse les gens à choisir un endroit pour la construction de leurs maisons. À l’époque du labourage primitif où la sagesse du peuple n’était pas encore très développée, on avait besoin d’une croyance surnaturelle ou d’une superstition pour renforcer sa confiance dans le lieu de son habitation. D’où naquit le Fengshui ». Bien que cet art ancestral ait commencé à se répandre parmi les masses populaires avec le développement de la recherche sur le Yijing, il est loin d’être devenu une culture dominante mais est resté une sous-culture. Si nous faisions un sondage, les résultats prouveraient probablement que le nombre des opposants est supérieur à celui des partisans. Il est évident que les universités de grande réputation qui commencent à ouvrir des stages destinés à former les praticiens du Fengshui ont pour conséquence de désorienter l’opinion publique, parce que le Fengshui ne représente absolument pas une culture avancée.

À en juger par les cours ouverts par ces universités, tels que Fondement philosophique de Yijingologie et de Fengshui, Fondement astronomique du Fengshui astronomique antique, Fengshui architectural et environnement, Application du Fengshui architectural dans la construction moderne, etc, je ne puis m’empêcher de craindre que cette discipline qui porte l’étiquette de science ne devienne un fétiche des charlatans qui prônent la superstition. Bien que l’administration universitaire déclare que les détenteurs du diplôme seront disqualifiés s’ils ne respectent pas l’éthique professionnelle, ce n’est pas réalisable maintenant, car même le gouvernement a du mal à bien gérer les praticiens.

Ce n’est pas une superstition

Wang Qiheng, professeur d’architecture à l’Université de Tianjin : Contrairement aux sciences occidentales, les sciences traditionnelles chinoises ne sont pas divisées en plusieurs disciplines. Par exemples, l’astronomie, les mathématiques et l’architecture faisaient toutes partie du Fengshui architectural. Cet art ancien a ses raisons pour s’être conservé jusqu’à aujourd’hui. Le souffle vital et l’eau, deux éléments importants de cette ancienne culture, sont une cristallisation formée à travers une longue période de pratique et de réflexion. Considérer le Fengshui architectural comme une superstition du seul fait qu’il ne s’aligne pas sur la pratique occidentale est une négation imprudente qui est en elle-même une superstition.

Selon l’architecture écologique, l’homme, les constructions, l’environnement naturel et social constituent un système écologique artificiel, qui est dans l’impossibilité de fonctionner normalement sans que l’homme et les bâtiments ne se combinent en un maillon de ce système. Le Fengshui architectural qui met l’accent sur l’harmonie entre les bâtiments, la nature et l’environnement s’accorde avec l’architecture écologique, car il s’intéresse à faire des habitations une partie de la terre.

Tang Mingbang, professeur de philosophie à l’Université de Wuhan : Je n’ai pas fait d’expérience pratique sur le Fengshui architectural, mais je tiens à le défendre. À l’époque actuelle où la Chine applique la réforme et l’ouverture, cet art ancestral trouve un accueil attentif chaque jour davantage. Faisant partie de notre culture traditionnelle qui a deux aspects - élégant et populaire -, le Fengshui est apprécié à la fois par les hommes raffinés et par les rustres. Intégrant l’astronomie, la géographie et l’architecture, il s’intéresse au tracé des constructions, à la division de l’espace, à l’orientation et aux installations auxiliaires, et conserve le sens esthétique oriental. L’architecture qui est en elle-même une sorte d’art est soumise à l’influence spéciale du Fengshui, lequel met davantage en valeur le génie civil.

Le rôle principal de la culture du Fengshui dans le génie civil consiste à faire en sorte que les bâtiments exercent une influence positive sur le corps et l’esprit de l’homme. Tirant sa source du mysticisme antique, le Fengshui, qui est complètement différent de la superstition, n’en fait pas moins aujourd’hui l’objet d’une recherche. Que ce soit dans les domaines du fondement théorique, du modèle de pensée, du choix de valeur et du but ultime, le Fengshui a des rapports innombrables au Livre des changements.

Yu Xixian, professeur de sciences urbaines et environnementales à l’Université de Beijing : Quand j’ai décidé de faire des recherches sur le Fengshui dans les années 1980, beaucoup de gens me dissuadaient : « Ce n’est rien d’autre qu’une superstition ». Maintenant, vingt ans sont passés, la polémique gagne du terrain au lieu de s’arrêter.

Les vestiges de la culture de Yangshao, dans la province du Henan, nous montrent qu’il y a 6 000 ans, nos ancêtres avaient déjà l’idée de l’orientation et des rapports entre le ciel, l’homme et la terre. Ces deux volets constituent en réalité l’embryon du Fengshui, qui peut être considéré comme l’architecture et la planification à la chinoise, car les capitales, les villages et les habitations sous les dynasties successives sont tous construits selon les règles de cette théorie.

Entre 1940 et 1950, l’occidentalisation totale étaient en vogue dans notre pays, et nos compatriotes considéraient notre culture de souche comme un symbole de retard. Sous l’influence de ce courant idéologique, la médecine traditionnelle chinoise, le Fengshui et l’acupuncture ont subi plus ou moins une répression. Maintenant, cinquante ans sont passés, la médecine traditionnelle chinoise et l’acupuncture sont déjà réhabilités, tandis que le Fengshui porte encore l’étiquette de superstition.

Cependant, cet art ancestral commence à être peu à peu accepté dans le monde entier malgré l’attitude réservée de nos compatriotes mêmes. En 1976, le doctorat en Fengshui a déjà été créé aux États-Unis ; aujourd’hui, nous pouvons trouver cette spécialité en Europe, en Russie, au Japon et en Corée du Sud. Sur plus de 2 000 universités japonaises, 110 ont ouvert un cours en la matière.

En 1997, le P.-D.G. de Procter & Gamble m’a invité à voir son projet de construction dans la zone d’exploitation de Xiqing, à Tianjin. Cependant, le terrain rappelait beaucoup la forme d’une arme, ce qui est négatif d’après la théorie du Fengshui. J’ai donné quelques conseils au P.-D.G. qui, à mon étonnement, a immédiatmenet pris des mesures de correction. Je me suis rendu compte que le Fengshui n’était pas du tout une superstition dans l’esprit des Occidentaux.

Certes, dans le Fengshui, il y a aussi des choses qui ne correspondent ni à la loi du ciel ni à la nature humaine. C’est à nous de séparer le bon grain de l’ivraie.


 
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