Un nouveau cadre de travail

— Les relations sino-étatsuniennes en 2006 seront marquées par le néoréalisme.

Jin Canrong (Vice-doyen de l’Institut des relations internationales de l’université Renmin)

La croissance rapide de la Chine a caractérisé les relations internationales en 2005 comme interaction entre la Chine et le monde extérieur. En ce qui concerne les relations sino-étatsuniennes, largement déterminées par la politique chinoise de Washington les années passées, les mesures des deux pays semblent maintenant sur un pied d’égalité.

En 2005, de plus en plus d’observateurs ont identifié les relations sino-étatsuniennes comme les plus importantes relations bilatérales du monde, ce qui dira si l’affrontement ou la coopération dominera les affaires internationales du XXIe siècle. Mais les observateurs sont aussi assommés par la complexité de ces relations.

Délicate interaction

Pour bien comprendre la relation, nous devons sonder profondément le passé.

Les partenaires souriants des relations internationales considérées comme les plus importantes au monde. CNSPHOTO

Le gouvernement chinois est sorti de sa voie pour chercher les intérêts communs entre les deux pays dans l’espoir de résoudre les différends en insistant sur les ressemblances. Ces efforts pertinents sont pourtant fort insuffisants. Des études théoriques et l’histoire des relations internationales montrent que des relations stables entre de grandes puissances ne peuvent se baser seulement sur des intérêts partagés.

En fait, plusieurs Étatsuniens ont mis l’accent sur les conflits stratégiques et les différences idéologiques entre les deux pays. Je voudrais attirer l’attention sur deux points. Outre leurs intérêts communs, régionaux et mondiaux, les États-Unis et la Chine partagent beaucoup d’autres points, entre autres, l’ère de la mondialisation. La mondialisation résulte de l’approfondissement de l’interdépendance entre les pays, qui en retour entraîne des limites de conflits.

Nous sommes aussi dans une époque d’armes nucléaires. La capacité destructive de ces armes abolit la pensée traditionnelle que toutes les guerres naissent de la politique, et pose des limites à la confrontation stratégique des grandes puissances. La montée de nouvelles menaces à la sécurité comme le terrorisme et des cataclysmes naturels a élargi le terrain commun entre les deux gouvernements. Après 27 ans de réforme visant à atteindre les critères internationaux, les valeurs dominantes de la Chine sont maintenant près de celles du monde et l’écart entre les codes de conduite des deux pays s’est rétréci.

Les deux sociétés aussi ont beaucoup en commun : leur dimension, leurs évidentes disparités internes, des intérêts pluralistes, une structure complexe et une extrême vitalité. On peut dire que la Chine a plus de similarité avec les États-Unis que le Japon. Sur le plan culturel aussi. Par exemple, la Chine et les États-Unis pratiquent le pragmatisme, mobilisent leur société en s’appuyant sur des valeurs universellement reconnues, et sont culturellement confiants et tolérants.

En ce qui concerne la « puissance dure », le PIB de la Chine devrait dépasser 2,2 billions de dollars et se classer quatrième au monde, équivalant au sixième du total des États-Unis. Son volume de commerce extérieur dépassera 1,4 billion de dollars, troisième au monde, représentant la moitié du volume étatsunien. Si le taux de croissance actuel des deux pays reste le même, le PIB de la Chine atteindra 4 billions de dollars en 2010, le quart de celui des États-Unis, compte tenu de la valorisation de sa devise. Et pour le pouvoir d’achat, le PIB chinois, qui égale 60 % du chiffre étatsunien, est déjà au deuxième rang du monde. En 2005, les universités chinoises ont produit plus de 3 millions de diplômés, soit 2,5 fois plus qu’aux États-Unis. Parmi eux, les 600 000 en ingénierie représentaient dix fois le nombre de leurs pairs des États-Unis.

Quant à la « puissance molle », la Chine a réussi l’intégration de son élite dans les années 1990, ce qui a eu des conséquences politiques similaires à l’intégration par la société étatsunienne, dans les années 1960 et 1970, de l’élite hors du courant dominant. L’intégration a renforcé la puissance de base du parti au pouvoir et la stabilité politique du pays. La Chine a aussi formé un solide milieu externe de même qu’une société pluraliste à l’intérieur. L’ouverture et le pluralisme constituent de réels avantages pour le pays. De puis, avec la modernisation de plus en plus claire du pays, les Chinois ont compris qu’il y aura à la fois des divergences et des correspondances entre la modernisation et la culture occidentale. Ils ont commencé à remettre en question les traditions chinoises, forgeant ainsi un attachement plus fort à leur pays et leur culture.

À quel prix?

Les faiblesses des États-Unis sont devenues évidentes. L’élection présidentielle de 2004 a fait ressortir la polarisation de la politique étatsunienne. Les conservateurs qui tentaient de restaurer une société à idéologie dominante se sont frappés à des obstacles structurels. Who Are We (Qui sommes-nous?) de Samuel P. Huntington incarne l’inquiétude de l’élite étatsunienne au sujet de l’avenir de l’identité nationale et de la solidarité. L’ouragan Katrina en 2005 a révélé une profonde division sociale aux États-Unis où le tiers-monde coexiste avec l’univers des riches. La « virtualisation » des États-Unis depuis trente ans a mené à la vulnérabilité économique, comme le montrent l’excessive dépendance du capital international et la crainte des économistes de risques financiers possibles.

Des rencontres du genre deviennent de plus en plus courantes entre les personnalités des deux pays. CFP

L’économie des États-Unis repose sur la suprématie du dollar, laquelle à son tour dépend du très haut statut du pays. Dans ce cercle vicieux, maintenir leur suprématie dans le monde est d’importance vitale pour les États-Unis. Toutefois, le dilemme antiterroriste montre que la sauvegarde de ce statut est de plus en plus coûteuse.

Depuis le « 11 septembre »,Washington a payé cher autant les biens publics que la sécurité pour maintenir sa suprématie. Malgré cela, son statut est une cible majeure des terroristes. La contre-attaque des États-Unis a provoqué des conflits avec le monde islamique. Dans l’accrochage entre civilisations, Washington devra lutter pour trouver un moyen de s’en sortir.

En outre, les États-Unis sont pris dans un filet idéologique. Par exemple, ils ont une vision romantique et simpliste de la démocratie. Négligeant la complexité de la théorie et de la pratique de la démocratie, ils exportent la démocratie comme une partie de leur idéologie. En effet, la troisième vague démocratique menée par les États-Unis est largement dépassée. Malheureusement, le courant principal colle à cette mentalité bien que certains membres de l’élite politique aient commencé à réviser cette stratégie.

De plus, Washington une perception erronée de la guerre froide, qui s’est achevée à cause de l’échec de l’Union soviétique plutôt que par la victoire des États-Unis. Ce triomphe n’en a été que le résultat. Toutefois, plusieurs Étatsuniens confondent cause et effet. Cette fausse interprétation peut conduire à la confiance exagérée en soi, à l’arrogance, et finalement à des comportements impropres et à des conflits.

Toutes ces complications ont été portées sous les réflecteurs en 2005, et ont donné lieu à diverses attitudes face à la Chine. Dans toutes les indécisions politiques, les États-Unis ont emprunté le néoréalisme envers leurs relations avec la Chine.

Les remarques du secrétaire d’État adjoint Robert B. Zoellick sur les relations bilatérales portent l’empreinte du néoréalisme. Zoellick indiquait que le but des sept derniers présidents des États-Unis - intégrer la Chine dans la communauté internationale - s’était concrétisé avec l’entrée de la Chine dans le système international comme membre à part entière. Il a cependant lancé un nouvel appel à la Chine de devenir « un joueur responsable » qui épaule les responsabilités d’un grand partenaire mondial, les États-Unis.

Le néoréalisme étatsunien implique que face au développement de la Chine, on comprenne que la Chine, contrairement à l’ex-Union soviétique, ne peut être endiguée. C’est aussi reconnaître la complexité de la société chinoise et des relations sino-étatsuniennes, ou les multiples possibilités de développement des relations bilatérales. C’est encore demander que la Chine assume davantage de responsabilités en tant que grande puissance en l’appelant « grand joueur », et donc façonner les futurs caractère et modèle de comportement de la Chine, et diriger les relations bilatérales dans la voie désirée.

Les spécialistes chinois de questions internationales font habituellement des commentaires positifs du discours de Zoellick, tout comme le gouvernement chinois. En décembre dernier, le Bureau d’information du Conseil des affaires d’État a publié un livre blanc intitulé « Voie de développement pacifique de la Chine ».

L’approche réaliste de Washington parle de sa tentative de trouver un nouveau cadre pour les futures relations sino-étatsuniennes. En adoptant une position opportune, la Chine a rendu possible ce cadre. Actuellement, des relations stables à long terme sont possibles, et 2006 sera une année cruciale en ce sens.

Le prochain voyage de Hu Jintao aux États-Unis devrait apporter des résultats positifs. La visite a pour but de promouvoir les communications stratégiques et la confiance mutuelle entre les deux pays et de renforcer les relations bilatérales globales. Le dialogue stratégique se poursuit après des résultats constructifs. Le mécanisme stratégiquement significatif, une fois institutionnalisé, servira de garantie essentielle au développement stable des relations sino-étatsuniennes dans l’avenir.

Tout n’est pas rose

Cependant, la politique chinoise des États-Unis se caractérise par la dualité. En cherchant des liens plus étroits, les États-Unis montrent qu’ils doutent de la Chine. Dans l’exercice de la diplomatie, Washington tient à jouer sur les deux tableaux à la fois (« hedging engagement »). Cette dualité deviendra le plus grand obstacle aux liens bilatéraux à long terme.

Le sous-ministre des Affaires étrangères de Chine, Dai Bingguo, et le secrétaire d'État adjoint des États-Unis, Zoellick. Photo: Lu Mingxiang

Parmi les problèmes auxquels feront face les deux pays en 2006, on trouve pour le moins les suivants.

D’abord, la Chine et les États-Unis ont une vision différente de la coopération est-asiatique. C’est dans la politique étrangère de la Chine d’étendre la coopération à tous ses voisins d’Asie de l’Est. Toutefois, Washington s’inquiète de l’influence grandissante de Beijing dans la région, et son apathie face au premier Sommet de l’Asie de l’Est à Kuala Lumpur, en Malaysia, en décembre dernier, était due à son manque de confiance en la politique de coopération régionale de Beijing. Pour régler le problème, Beijing doit faire tous ses efforts pour se montrer favorable à la présence étatsunienne en Asie de l’Est, tandis que Washington devrait reconnaître le droit de Beijing de promouvoir la coopération régionale dans tous les domaines d’intérêts de la région.

Le Japon deviendra un facteur de plus en plus important qui affectera les relations sino-étatsuniennes. Les États-Unis ont dit clairement qu’ils aideront le Japon à renforcer son rôle en politique et en sécurité dans la région Asie-Pacifique. L’alliance États-Unis-Japon s’est étendue avec deux rencontres « deux plus deux » des responsables des affaires étrangères et de la défense en février et en octobre 2005. Le problème est que le Japon, tirant profit de l’appui stratégique des États-Unis, a posé des gestes pour provoquer la Chine. Toutefois, comme la tension qui dure entre les deux pourrait entacher leurs intérêts à long terme, les États-Unis commencent à s'en occuper.

Le problème nucléaire en Corée du Nord et en Iran semble vouloir devenir plus pressant. Les États-Unis vont pousser la Chine à assumer davantage d’obligations à cet égard.

Dans le domaine de l’énergie, les dirigeants de Beijing et de Washington se sont montrés intéressés à collaborer. Cependant, il existe encore une formidable force politique à Washington qui répand l’idée de « menace chinoise » en citant des problèmes d’énergie.

Le problème commercial va sûrement grossir. Selon les statistiques des États-Unis, le déficit commercial avec la Chine atteindra 200 milliards de dollars, un écart qui accélérera la politisation du problème commercial aux États-Unis.

Comme l’élection mi-terme se déroulera en 2006 aux États-Unis, la politique intérieure aura vraisemblablement une influence sur les relations sino-étatsuniennes.

Malgré l’inconsistance étatsunienne envers la Chine et la myriade de problèmes qui hantent les deux pays, on peu prévoir que les relations bilatérales seront stables et solides en 2006. Il est important de noter que tout en se renforçant, la Chine maintient sa politique extérieure de paix et recherche la coopération. Comme Beijing a su prendre une plus grande initiative dans les relations sino-étatsuniennes, les deux parties commencent à influencer mutuellement les positions de l’autre.

La diplomatie pacifique que poursuit la Chine signifie que son développement contribuera à la stabilité des relations sino-étatsuniennes. Aujourd’hui, la Chine est pratiquement satisfaite de l’ordre international actuel, et les Chinois sont généralement amis des États-Unis, ce qui est bon pour le reste du monde, surtout pour les États-Unis.


 
24 Baiwanzhuang, 100037 Beijing République populaire de Chine.