L’intérêt du peuple pour la politique est-il la démocratie populaire ?

« Le moindre des hommes porte sa part de responsabilité dans la grandeur de l’empire » est un dicton classique chinois, auquel s’ajoute une autre sentence : « Il faut s’intéresser à toute chose, famille, État ou monde. » C’est pourquoi les Chinois ont l’habitude de discuter avec ardeur, en plus de leur vie quotidienne, des affaires concernant l’économie nationale et le bien-être du peuple, et le développement de l’Internet leur offre une plate-forme plus large pour participer aux affaires publiques. Par exemple, les auditions publiques en matière de révision de la loi d’imposition sur le revenu personnel qui ont récemment eu lieu ont provoqué de vifs débats parmi les masses populaires.

Mais certains spécialistes contestent, disant que la passion du peuple pour la discussion politique n’est pas forcément appréciable, mais un signal d’alarme, tandis que leurs opposants préconisent que cette tendance est justement la base de la politique démocratique.

Base de la politique démocratique

Bi Shicheng, pigiste : Le texte Que le peuple s’intéresse à discuter des affaires politiques n’est pas forcément une bonne chose publié par Dang Guoying analyse plusieurs raisons de ce phénomène envers lequel il nous appelle à redoubler de vigilance, car nous pouvons y voir certains problèmes sociaux.

Agence Xinhua

Dans le contexte actuel où le peuple est de plus en plus sensibilisé aux affaires politiques, Dang propose des opinions originales qui, en apparence, éclairent les gens plongés dans les ténèbres de l’ignorance, mais s’éloignent en réalité de la vérité.

Du fait que les mouvements anti-Guerre d’Iraq, anti-mondialisation, anti-G8 ont été principalement déclenchés par les peuples européens et américains, comment Dang peut-il en conclure que les Chinois ont une plus grande passion pour les affaires mondiales que les Occidentaux ? Même si cette conclusion est bien argumentée, ce n’est pas mauvais parce que la nation chinoise a pour tradition de se soucier de tout, les affaires familiales, nationales ou mondiales.

L’engouement du peuple pour les affaires politiques ne signifie pas forcément que notre société est problématique. Selon un dicton classique chinois, « Les petites gens demeurent silencieux quand l’État est dans la bonne voie. » Cependant, les petites gens qui représentent seulement les classes dominées ne sont guères des maîtres du pays ; « demeurer silencieux » est synonyme de « ne pas reprocher », ce qui ne correspond pas à la discussion des affaires publiques dans le cadre de la politique démocratique.

La société moderne doit se caractériser par « l’échange croissant d’idées parmi le peuple quand l’État est sur la bonne route ». L’existence de différents canaux de débats est le seul critère du fonctionnement normal de la société. Les auditions publiques sur la loi d’imposition sur le revenu individuel qui viennent de se dérouler en sont un bon exemple : permettre à chacun de donner son opinion favorise la prise de décision scientifique.

À l’heure actuelle, la Chine est dans une période de la transition sociale. La réforme des entreprises et le développement économique favorisent la différenciation sociale à un haut niveau, alors que par manque de groupes qui servent de porte-parole, le peuple se préoccupe des affaires publiques chacun de son côté, dans le contexte où la nouvelle structure sociale n’est pas construite malgré l’effondrement graduel de l’ancien modèle de gestion basé sur l’unité de travail comme entreprise et établissement para-public. Mais la politique moderne a pour tâche fondamentale de créer un processus politique permettant aux intérêts sociaux diversifiés et dispersés de réunir la nation entière.

Selon Max Weber (1864-1920), sociologue allemand considéré comme l’un des fondateurs de la sociologie moderne, la prospérité des pays modernes a nécessairement pour base politique la démocratie populaire, et l’application universelle de celle-ci a pour base la satisfaction du peuple à l’égard de sa participation à la politique.

Du temps de Platon, la politique élitiste qui favorise les meilleurs éléments d’un groupe aux dépens de la masse peut se réaliser soit à l’aide de la religion quand l’économie est sous-développée ou arriérée, soit à l’aide d’un système politique idéalisé capable de fonctionner automatiquement. Il est évident que ces deux conditions n’existent pas aujourd’hui.

Confucius a dit : « Il faut conduire le peuple, non l’informer ». Mais Kang Youwei (1858-1927), un des dirigeants du réformisme capitaliste de la fin de la dynastie des Qing, a essayé de démocratiser l’image de ce grand philosophe en changeant le sens de son idée d’obscurantisme en ajoutant seulement deux mots : « Il faut conduire le peuple quand il le veut, alors qu’il faut l’informer quand il ne le veut pas ». De ce fait, il en est de même pour le point de vue de Dang, qui doit être changé en « que le peuple s’intéresse à discuter de la politique n’est pas forcément une mauvaise chose ».

Cela n’aboutit pas à la démocratie populaire

Dang Guoying, chercheur à l’Institut d’économie rurale relevant de l’Académie des sciences sociales de Chine : L’engouement du peuple pour les affaires publiques implique que ces affaires ne sont pas gérées de façon réglementée et peuvent exercer une influence quelconque sur les affaires individuelles. Il y a plusieurs raisons à cela.

D’abord, ce phénomène provient probablement de certaines traditions chinoises. Pendant la plus large part de son histoire, la Chine a été un pays unifié avec un vaste territoire, les gouvernements de différentes dynasties possédaient d’innombrables ressources pour sauvegarder l’unité nationale. La vie des masses populaires était sujette au moindre geste de la cour impériale ; c’est pourquoi le peuple ordinaire se souciait des affaires politiques. Même la plèbe avait l’occasion de réaliser une promotion sociale à condition de réussir l’examen impérial. De ce fait, suivre de près l’évolution de la politique du pays est dans l’intérêt de tout le monde. Par contre, en Europe de l’Ouest, les communautés sous-privilégiées qui s’autogéraient traditionnellement connaissaient une stratification sociale relativement stable. Les gens ordinaires qui étaient pour la plupart illettrés chargeaient l’élite de s’occuper des affaires publiques.

Une autre raison est peut-être que l’exercice de la politique n’a pas besoin d’un haut niveau de spécialisation dans la société chinoise caractérisée par la faible division du travail. Si les activités politiques étaient confiées aux hommes politiques fiables, le peuple ne se préoccuperait pas de la politique, dont la professionnalisation est complètement différente du monopole politique, malgré que les descendants des familles politiques suivent souvent l’exemple de leurs parents dans le choix d’une carrière. Dans la société traditionnelle où la politique pouvait être monopolisée, les masses populaires s’intéressaient naturellement aux affaires publiques car les politiciens n’étaient pas dignes de leur confiance. Depuis que la Chine pratique la politique de réforme et d’ouverture en 1978, on a inventé quelques systèmes permettant aux hommes politiques de se contrôler mutuellement, un énorme progrès dans le domaine politique. En tout cas, le peuple n’a pas besoin de se passionner forcément pour la politique tant qu’il a confiance dans les règles régissant les activités politiques.

L’enthousiasme excessif des masses pour la politique est aussi dû au rôle politique terriblement complet. Du fait que la politique n’est en quelque sorte qu’un des services publics offerts au peuple, ses affaires personnelles peuvent se dispenser de l’intervention politique et certaines affaires publiques peuvent aussi être traitées à travers des négociations entre les citoyens. Si les politiciens se fixent un objectif trop élevé en essayant de résoudre tous les problèmes du peuple, le résultat sera contraire à ce qu’ils souhaitent et les stressera, car le peuple aura l’habitude de rejeter toutes ses insatisfactions sur leurs épaules.

Dans les principaux pays d’Europe, la décentralisation du pouvoir a eu pour effet l’autonomie régionale, favorable à l’essor du capitalisme. C’est peut-être ce que Marx Weber appelle le fondement de la démocratie populaire, laquelle n’a rien à voir avec la passion du peuple pour les affaires publiques. Le processus de démocratisation est en réalité celui de la discussion systématique des affaires d’État, lequel aboutit à la division du travail politique. Dans ce processus, les gens ordinaires qui ne se préoccupent que de leurs intérêts individuels sont exclus de la participation aux activités politiques, lesquelles sont par la suite confiées aux hommes politiques spécialisés. Il est évident que Bi Shicheng a confondu la démocratie populaire avec la discussion politique parmi les citoyens.

Derrière la haute appréciation de l’intérêt du peuple pour la politique se cache probablement une sorte de culte de l’État, qui est souvent sacralisé sous la plume des lettrés. Les politiciens ont aussi tendance à surévaluer la signification de l’État. Considérer la situation nationale comme un élément important de la réalisation des intérêts personnels est compréhensible ; par contre, il n’est pas forcément raisonnable que tout le monde soit attaché aux affaires publiques. Si l’État et son gouvernement fonctionnent de façon stable et bien réglementée, les masses populaires les prendront comme un usage et ne se préoccuperont guère des affaires étatiques. Notre souci de l’eau courante ne nous pousse pas certainement à nous intéresser au directeur du service des eaux, notre inquiétude sur la qualité de saucisson ne nous force pas à porter attention à l’éleveur de porcs. Dans une société hautement spécialisée, nous n’avons qu’à prendre à cœur nos affaires individuelles et laisser les politiciens de s’occuper des affaires de l’État.

L’intérêt omniprésent aux affaires politiques est en quelque sorte un signal d’alarme, quel que soit le système politique. Actuellement, nous devons comprendre la passion du public pour la politique et écouter consciencieusement ses opinions. Cependant, avec l’approfondissement de la réforme de notre système politique, cette passion deviendra tôt ou tard un phénomène du passé.


 
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