Un tas de déchets

Comme les villes chinoises produisent près du tiers des déchets du monde, le moyen de se défaire de ces ordures constitue un casse-tête pour tous les niveaux de gouvernement.

Lan Xinzhen

Dans les années 1980, la Chine a lancé une campagne d’assainissement des villes et y travaille depuis lors. Le mois dernier, le Conseil des affaires d’État a publié un document sur le renforcement de la protection de l’environnement dans lequel la destruction des déchets constitue une des huit priorités.

La quantité de déchets du monde augmente annuellement de 8 %, mais en Chine, de plus de 10 %. On estime cette quantité mondiale à 490 millions de tonnes par an, dont 150 produites par les villes chinoises. Actuellement 7 milliards de tonnes de déchets de Chine sont encore non traités.

Les autorités reçoivent beaucoup de plaintes de la population dont une large part concerne les déchets.

Le gouvernement central dépense une large somme pour l’enlèvement des déchets, et chaque ville a son propre centre d’élimination. Mais il semble que les efforts n’arrivent pas à suivre le rythme de l’urbanisation qui a entraîné l’explosion de la population, la multiplication des gratte-ciel, l’industrialisation rapide, le développement du secteur des services et une énorme augmentation des déchets.

Méthodes de destruction

Ce n’est que dans la décennie 1980 que la Chine a commencé à s’occuper de l’enlèvement des ordures. Auparavant, les déchets s’empilaient et pourrissaient à ciel ouvert.

À cause du manque de techniques appropriées, une immense quantité de déchets urbains restent encore sans traitement. Xinhua

Selon l’Association de la protection environnementale, moins de 2 % des déchets urbains en Chine étaient décontaminés avant 1990. En 1999, il existait 696 usines qui traitaient 63,4 % des ordures. Du nombre, seulement 200 installations avaient la capacité de rendre les déchets non dommageables pour l’environnement, soit 20,3 % des déchets traités. Aujourd’hui il y a plus de 700 usines « sûres » qui manipulent 52 % des déchets urbains.
Liang Guangsheng, du Bureau de gestion municipale de Beijing, indique que la Chine cherche de nouvelles méthodes de disposer des déchets comme le recyclage et la collecte de matériaux usés. Toutefois, ajoute-t-il, le problème est moins la faisabilité que le triage de cette immense quantité de déchets.

Le premier pas est le ramassage. En 2002 le gouvernement a proposé aux habitants la collecte sélective des déchets, mais l’acceptation n’est que de 16 %. La plupart des déchets sont jetés au hasard.

La Chine classe les déchets en quatre catégories : matières recyclables comme le verre, le papier, ls métaux, le caoutchouc et le plastique ; déchets organiques comme les ordures de cuisine et le matériel biologique ; déchets inorganiques comme tuiles et céramique ; et déchets toxiques comme les piles, les contenants d’insecticides, les déchets médicaux et électroniques (téléviseurs, téléphones et ordinateurs).

Il y a trois modes de ramassage. Le premier consiste à disposer des poubelles dans les endroits publics comme le long des rues des quartiers d’habitation. Le second est de construire des postes spéciaux de collecte des déchets dans chaque aire résidentielle où les habitants vont porter leurs déchets. Le troisième consiste en chutes à déchets dans les bâtiments où les habitants jettent les ordures qui sont ensuite ramassées par les nettoyeurs. Cette dernière était la méthode la plus courante jusqu’au début de 2003, quand le SRAS a éclaté. Les experts estiment que les chutes peuvent causer de nombreuses infections, et les grandes villes les ont bannies.

Des camions spéciaux hermétiquement fermés transportent ensuite les déchets vers les stations où ils seront classés par des robots en organiques et inorganiques, recyclables et non recyclables. Les plus gros sont compressés, puis les déchets sont emportés par des camions.

L’enfouissement demeure un moyen important de se défaire des ordures. On enterre les déchets dans des installations scellées, où ils « fermenteront » par réaction chimique ou biologique. Le gaz ainsi produit est recueilli par des pipelines puis brûlé. Une partie du liquide produit est purifié et cette eau grise sert au lavage des rues, tandis qu’une autre partie est davantage purifiée selon les normes nationales avant d’être rejetée directement dans les cours d’eau.

Une partie des déchets sera transformée en compost et en engrais ; une autre quantité sera incinérée pour produire de l’électricité. L’énergie produite par deux tonnes de déchets égale celle d’une tonne de charbon. Actuellement, plus de 140 usines d’électricité ainsi alimentées sont en construction. L’une d’elles, à Tianjin, a une capacité quotidienne de traitement de 1 200 tonnes d’ordures ménagères, produisant 120 millions de kWh par année, ce qui suffit pour fournir l’électricité à 50 000 foyers, économisant ainsi 48 000 tonnes de charbon.

L’incinération se développe lentement en Chine, toutefois, à cause du coût. Il faut 700 à 800 millions de yuans pour construire une fournaise et l’équipement qui puisse traiter 1 000 tonnes d’ordures par jour. Mais vu les émanations toxiques provenant de l’incinération, plusieurs villes hésitent à y recourir, sauf pour les déchets médicaux.

Le personnel de la protection environnementale croit que l’enfouissement est sans doute la meilleure façon de traiter les montagnes de déchets, dans les conditions actuelles de la Chine. Actuellement l’enfouissement représente 70 %, le compostage 20 %, l’incinération 5 % et les autres méthodes, comme l’empilage à ciel ouvert, 5 %.

Rôle du marché

Le ministère de la Construction a annoncé des objectifs d’amélioration de l’environnement urbain et rural et des systèmes sanitaires dont l’un consiste à retirer les usines de traitement des déchets des mains du gouvernement.

Des usines de production d'électricité par combustion des déchets sont en construction en Chine. Photo: Wang Yebiao

Le gouvernement a fait connaître une série de mesures basées sur le marché, la standardisation et l’ouverture du secteur. Il a commencé à appliquer un système dans lequel les habitants paient pour l’enlèvement des déchets, et à permettre aux capitaux privés et étrangers d’entrer dans ce secteur.

Chaque ville établit alors son propre système de collecte, de transport et de traitement, contrôlé par le gouvernement. Alors que le gouvernement « commercialise » la destruction des déchets, le fait qu’il soit le seul gestionnaire et opérateur des installations entrave cet effort.

« En Chine, les entreprises non gouvernementales dans le secteur ne concernent que 2 % de la masse de déchets du pays », dit Du Lin, de l’Association de la protection de l’environnement.

Plusieurs villes sont en train de changer cette façon pour un système de supervision par les autorités de la protection environnementale, de gestion par des agences de salubrité publique et de fonctionnement par des compagnies d’enlèvement des déchets.

Au cours des cinq dernières années, Guangzhou a lancé quatre programmes à grande échelle au coût de 2,4 milliards de yuans, dont 1,3 milliard d’investissement non étatique.

Le 10 février dernier, le groupe Suez de France, qui fournit de l’énergie et des services environnementaux, a annoncé qu’il allait implanter son siège d’Asie-Pacifique à Shanghai et doubler son investissement en Chine dans les deux prochaines années. La compagnie croit que les affaires liées à l’environnement en Chine, comme la gestion de l’eau et l’enlèvement des ordures, développeront un fort potentiel de marché.

Le groupe Suez a signé un contrat de cinquante ans avec le Parc industriel de Shanghai et les deux parties construiront un incinérateur de déchets. L’entreprise française destine d’importants investissements à Beijing, Qingdao et Chongqing également.

Selon Du, le gouvernement chinois dépense plus de 30 milliards de yuans par an pour se défaire des déchets, ce qui veut dire que l’industrie représente un énorme potentiel de marché.

Difficultés en vue

Le secteur n’est pas encore complètement industrialisé en Chine et les experts voient plusieurs obstacles sur le chemin dont trois particulièrement.

La Chine encourage ses citoyens à procéder au tri des déchets. CNSPHOTO

D’abord, il faut trier adéquatement les déchets. Depuis 2002, le gouvernement encourage les gens à le faire mais les résultats ne sont pas concluants. « D’une part, dit Du, les citoyens ne prêtent pas tellement d’attention à l’environnement. D’autre part, nous ne disposons pas des installations de tri et de transport nécessaires. »

Ensuite, la Chine est encore au niveau primaire dans ce domaine. Sauf dans les villes économiquement développées comme Beijing, Shanghai et Shenzhen, la plupart des ouvriers de la salubrité n’ont pas d’équipement protecteur, et les gaz toxiques peuvent affecter leur santé.

Enfin, le problème des frais. Depuis 2002, les compagnies et individus devraient payer pour l’enlèvement des ordures ménagères. Les frais représentent 0,3 % du revenu familial, tandis qu’ils sont de 3 000 yuans la tonne pour les déchets médicaux et de 1 000 yuans la tonne pour les déchets industriels.

Mais le système a échoué faute d’un mécanisme d’application. Des entreprises refusent de payer. Les statistiques montrent qu’à Beijing, seulement 40 % des sommes dues ont été prélevées en 2005.

Un autre grave problème consiste à se défaire des déchets électroniques. La Chine n’a pas l’équipement ni les techniques pour traiter les piles et les ordinateurs de façon environnementale. L’enfouissement et l’incinération sont les seules méthodes, bien qu’elles soient reconnues comme probablement inutiles pour empêcher la pollution.

« Le pays s’est déjà penché sur cette question. Par des mesures incitatives, le gouvernement encourage les institutions scientifiques à perfectionner les techniques de destruction des déchets », dit Liang, du Bureau de gestion municipale de Beijing.


 
24 Baiwanzhuang, 100037 Beijing République populaire de Chine.