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La révolution sexuelle
Tang Yuankai
« Que signifie LAT? », demande une étudiante
du deuxième cycle du secondaire à sa professeure. Luo Ping,
âgée de 26 ans, croit d’abord qu’il s’agit
d’un terme de mathématiques, mais le sourire en coin de l’étudiante
montre qu’elle fait erreur. Après le cours, elle consulte
ses collègues. Aucun ne peut répondre. Finalement elle pose
la question au professeur d’anglais qui, choqué, se demande
comment une jeune fille peut connaître ce mot. « LAT »
est l’acronyme anglais de « Living apart together »
(vivre ensemble séparément).
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Les couples n'ont plus à se cacher du public.
CFP
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Luo rougit. Elle vit actuellement ce genre de situation avec
son ami, Han Feng. Il a déjà acheté une maison, mais
elle loue une petite chambre ailleurs. Apparemment, Luo et Han, amoureux
depuis huit ans, s’étaient engagés à vivre
séparément jusqu’au mariage, mais en fait ils vivent
déjà une relation très intime incluant le plan sexuel.
Leurs parents les pressent de se marier aussitôt que
possible, croyant qu’ils prendront soin l’un de l’autre
une fois mariés.
Toutefois, le jeune couple refuse de s’engager trop
rapidement, disant qu’un engagement plus profond provoquerait des
conflits entre eux. « C’est ennuyeux de voir le même
visage jour après jour, dit Luo. Le sexe est attirant, mais chacun
a besoin d’une certaine intimité. » Vivre séparément
n’a jamais altéré son affection pour son ami, déclare-t-elle.
En fait, si LAT est un terme peu connu, de plus en plus de
Chinois adoptent ce mode de vie, y compris des couples mariés comme
c’est le cas de Han Lin, une amie de Luo.
Quand Han Lin cohabitait avec son mari, avant leur mariage,
ils ont signé un « accord sexuel » qui disait que ni
l’un ni l’autre était obligé de consentir aux
relations sexuelles, et que si l’un refusait, l’autre ne devrait
pas insister. Chacun était libre d’avoir de nouveaux partenaires,
et même d’avoir une relation sexuelle ; et s’il décidait
de vivre avec cette personne, alors le couple cesserait de cohabiter.
« Notre mariage n’a pas mis fin à cette entente »,
dit Han, ajoutant que plusieurs couples, mariés ou non, signent
un accord semblable.
Han dit avoir toujours accordé une valeur à
la « qualité du sexe », et même trouvé
un lit spécial dans une boutique, qui peut s’ajuster de diverses
façons pour favoriser une relation détendue et harmonieuse.
Quand elle a parlé de ce lit à son mari, il l’a apprécié
comme une contribution scientifique à l’amélioration
de la vie sexuelle, mais a rejeté l’idée à
la fin, disant qu’un tel lit choquerait les personnes âgées
et les enfants de la famille.
Fini le tabou
Pour certains experts, ces développements représentent
une révolution sexuelle en Chine. La Chine a commencé à
s’ouvrir au monde à la fin des années 1970, et le
sexe s’est progressivement libéré du tabou. L’attitude
des gens face au sexe a aussi beaucoup changé.
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Sans connaître le mot "LAT", plusieurs
couples chinois "vivent ensemble séparément".
CFP
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Avant les années 1980, particulièrement durant
la Révolution culturelle (1966-1976), les jeunes amoureux ne pouvaient
que se tenir la main, et en public. À l’époque, hommes
et femmes étaient accusés de débauche et libertinage
s’ils étaient impliqués dans ce qu’on appelait
un scandale sexuel.
Ceux qui étaient sexuellement actifs avant le mariage
risquaient de perdre leur emploi si on découvrait le fait. Les
hôpitaux n’avaient pas de cliniques pour traiter les problèmes
sexuels ou les maladies transmises sexuellement. Les baisers des films
étrangers constituaient les quelques images de « sexe »
auxquelles avaient accès les Chinois. Pendant la Révolution
culturelle, aucun média ne parlait de sexe et la population était
privée de toute connaissance dans ce domaine.
En 1980, deux événements aidèrent à
changer l’attitude face au sexe. D’abord la promulgation de
la Loi sur le mariage de la République populaire de Chine. Selon
la loi, le divorce pouvait être accordé pour deux raisons
: premièrement, s’il n’y avait plus d’affection
mutuelle ; deuxièmement, quand la médiation échouait.
Par conséquent, on commença à jouir de la liberté
de divorce, et l’affection mutuelle (y compris l’harmonie
sexuelle) commença à être considérée
comme un facteur important du mariage.
L’autre fait important consiste dans l’adoption
en 1980 de la planification familiale et de l’enfant unique. Il
en résulta que le sexe en vue de la reproduction perdit de l’importance,
et que le sexe « récréatif » devint plus significatif.
Selon le Pr. Pan Suiming, sexologue de l’université
Renmin de Chine, dans le cadre de la planification familiale, la contraception
et l’avortement sont largement pratiqués légalement,
et plus de couples ont alors commencé à rechercher une vie
sexuelle plus heureuse.
Li Yinhe, sexologue à l’Académie des sciences
sociales de Chine, a souligné que techniquement parlant, c’est
la séparation du sexe de la tâche de reproduction qui a stimulé
le changement d’attitude.
Pendant longtemps, un livret offert par les bureaux d’enregistrement
des mariages était le seul « canal officiel » de connaissance
pour les jeunes couples. Les filles en particulier manquaient d’information,
et les adolescents curieux pouvaient glaner quelque information de base
dans les livres de médecine seulement.
Dans les années 1950, il était encore possible
pour les Chinois d’obtenir des connaissances. Par exemple, Connaissance
du sexe parut en 1955, premier livre dédié à
la sexualité publié après le fondation de la République
populaire en 1949. Toutefois, avec l’expansion des campagnes politiques,
le peuple fut progressivement coupé de ses sources d’information.
Ce n’est qu’en 1982 que le ban fut brisé
par la publication de la traduction de Médecine sexuelle
sous la direction du Pr. Wu Jieping, un des pionniers de l’urologie
en Chine et un académicien de l’Académie des sciences
de Chine et de l’Académie d’ingénierie de Chine.
Trois ans plus tard, le Manuel de connaissances sexuelles, destiné
aux experts comme aux profanes, fut publié. À ce moment-là,
les médias aussi commencèrent à aborder le sujet.
Depuis les années 1990, davantage de Chinois considèrent
le sexe comme une affaire privée. Li Yinhe note que plusieurs sont
très ouverts face à la sexualité. Des femmes reconnaissent
qu’elles ont plus de droits, et même autant de liberté
que les hommes. La virginité n’est plus fondamentale dans
la vie d’une jeune fille.
Moins de contrôle de l’État
En même temps, l’État relâche son
contrôle sur l’amour, le sexe et le mariage. Selon les Régulations
provisoires sur l’enregistrement du mariage promulguées par
le ministère des Affaires civiles en 2003, la permission de l’unité
de travail ou du comité de quartier n’est plus nécessaire
pour obtenir le divorce, et l’examen médical prénuptial
est devenu facultatif.
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Les amoureux sont seuls au monde... Les baisers passionnés
en public sont devenus chose courante. CFP
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Un sondage parmi les étudiants d’université
l’an dernier a montré que 62 % pensent que les relations
sexuelles prémaritales sont acceptables à condition qu’elles
aient lieu entre de vrais amoureux ; 85 % pensent que le mariage n’est
pas obligatoire entre les partenaires sexuels ; 60 % tolèrent l’homosexualité,
et 62 % pensent que la pression causée par la virginité
va à l’encontre de la nature humaine.
Des experts indiquent que c’est le développement
économique qui a causé le changement d’attitude face
au sexe. Quand les gens sont aux prises avec la survie, il leur est impossible
d’accorder de l’importance à la sexualité.
Aujourd’hui, le sexe semble être devenu un lieu
commun de la vie chinoise. Les baisers passionnés dans les rues
ne sont plus l’exclusivité du cinéma mais aussi la
réalité ; les expositions sur le corps humain n’exercent
plus le même attrait qu’autrefois ; les garçons ne
risquent plus une gifle s’ils appellent une fille « sexy ».
Les modèles des annonces publicitaires sont de moins
en moins habillés ; les boutiques de produits sexuels font de bonnes
affaires, et presque toutes les revues ont une rubrique sur le sexe.
L’internet a démoli le mur de l’information
sexuelle entre la Chine et le monde extérieur. Des termes comme
relations extraconjugales, « couple pour une nuit », homosexualité,
harcèlement sexuel, prostituée, « sugar daddy »,
syphilis et sida sont tout à fait courants.
Comme la morale chinoise a longtemps fait du sexe un sujet
délicat, il semble y avoir un trou noir dans la vie sociale contemporaine.
D’une part, il est invisible ; d’autre part, la séduction
est omniprésente. Dans ce contexte culturel, la sexualité
engendre plus de perplexité, de problèmes et de crimes.
Malgré une ouverture apparente, la plupart des Chinois,
selon les experts, conservent une attitude conservatrice face au sexe,
et bien que plus personne ne pâlisse à la simple mention
du mot, la base morale demeure. Généralement parlant, le
sexe occasionnel et prémarital sont encore intolérables.
Même pour les jeunes, comme les étudiants d’université,
qu’on croit plus ouverts face au sexe, les relations prémaritales
ne sont pas si fréquentes qu’on le croit, et bon nombre d’entre
eux, surtout les filles, ont l’esprit conservateur.
Dans le but de dissiper la rumeur du bas taux de virginité,
des étudiantes de l’université des Études étrangères
de Beijing ont mené un sondage l’an dernier qui a rehaussé
le résultat. Bien que l’opinion publique se moque de l’esprit
conservateur de ces jeunes filles, c’est un fait que la plupart
des étudiantes de Chine chérissent encore la morale traditionnelle.
Selon une enquête du Pr. Pan, environ 13 % des gens
de 20 à 64 ans, mariés ou qui cohabitent ont eu des relations
sexuelles avec d’autres partenaires. En Chine, les relations extraconjugales
n’ont pas surtout la forme de « transaction sexuelle »
ou « relation d’une nuit » mais sont plutôt une
relation à long terme entre deux personnes. De l’enquête
il ressort que 83 % des interviewés ont été impliqués
dans une telle relation pendant plus de six semaines. Des experts soulignent
que dans une certaine mesure, les relations extraconjugales sont un compromis
entre le divorce et la poursuite du mariage. Le divorce est encore vu
comme un acte dangereux, et quand ils sont partagés entre le divorce
et le mariage, certains se tournent vers le sexe extraconjugal.
Plusieurs couples croient que la sexualité fait partie
de la nature humaine et est un instinct qu’il ne faut pas avilir
par un comportement immoral. Ils sont d’accord avec ce qu’a
dit un expert au sujet de la moralité sexuelle : le sexe est acceptable
en autant qu’on y consent sans force ni blessure.
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