Le Tibet enfin relié au monde

Avec l’achèvement du chemin de fer Qinghai-Tibet, le Tibet ne semble plus si loin, ce qui favorisera le développement régional.

Feng Jianhua

Le 1er juillet marque le 85e anniversaire du Parti communiste chinois. Le même jour, le chemin de fer de 1 956 km Qinghai-Tibet, un projet grandiose mis de l’avant par plusieurs générations de leaders chinois depuis un demi-siècle, entrera en service à l’essai.

Le chemin de fer amènera encore davantage de touristes à Lhassa, capitale du Tibet. Photo: Wei Yao

Dernière région autonome du pays à se doter d’un chemin de fer, le Tibet verra enfin son premier train. Parmi les nombreux trains qui parviendront à Lhassa, un viendra de Beijing, à 4 000 km, un voyage de 48 heures.

Le Tibet se situe sur le plateau Qinghai-Tibet, connu comme le « toit du monde », à environ 4 000 m au-dessus du niveau de la mer. Sa superficie dépasse 1,2 million de kilomètres carrés, soit environ cinq fois la grandeur de la Grande-Bretagne et un huitième du territoire de la Chine. Selon le recensement de 2000, la population du Tibet est d’environ 2,6 millions.

Vu sa situation géographique et son altitude extrême, le Tibet a longtemps été coupé du monde extérieur. Aux yeux de bien des gens, c’était un endroit pauvre et sans moyens de transport. Toutefois, avec la construction ferroviaire, cette image est en train de disparaitre des esprits. On prévoit que dans un proche avenir, le Tibet apparaitra au monde extérieur comme un lieu de grande vigueur et de vitalité.

Ma Deyuan, un homme d’affaires de 44 ans de la province voisine du Qinghai, a fait du commerce à Lhassa pendant plus de dix ans et il connait bien l’importance du transport pour le Tibet.

La première fois qu’il est allé au Tibet, toutes les nécessités quotidiennes venaient de l’extérieur, à un millier de kilomètres, en camion. Souvent le transport s’arrêtait même plusieurs jours à cause de chutes de neige en montagne. « À ce moment-là, raconte Ma, les pommes se vendaient à l’unité, non au poids, et elles étaient extrêmement chères. »

Vu son climat et son sol, Lhassa n’est pas un endroit propice à la culture des fruits et légumes. Par conséquent, par le passé, il devait compter sur les provinces intérieures pour s’approvisionner. Il était d’usage de dire qu’à Lhassa, les riches mangeaient des légumes et les pauvres, de la viande, car le Tibet produit bœuf et mouton en quantité.

« C’était un luxe de consommer des légumes », dit Ma. Ce n’est que ces dernières années que Lhassa a commencé à cultiver des légumes en serre. Aujourd’hui, non seulement sa production nourrit sa population mais il peut même approvisionner les régions voisines.

Une société sans routes

Avant la fondation de la République populaire de Chine en 1949, il n’existait pas d’autoroute à Lhassa sauf 1 km de route d’argile. Dans les années 1930, le XIIIe dalaï-lama, qui avait voyagé hors du Tibet, désirait ardemment acheter une voiture. Même s’il n’y avait pas de routes où conduire un tel luxe, il a quand même acheté un véhicule, démonté et transporté pièce par pièce à Lhassa par le moyen de transport le plus courant au Tibet, soit à dos d’animal. Ensuite, il a demandé à des techniciens étrangers de remonter la voiture. Cependant, comme il ne pouvait conduire que la distance d’un kilomètre, il abandonna bientôt son véhicule à la rouille.

Malgré les embuches, le chemin de fer Qinghai-Tibet est enfin achevé. Photo: Wei Yao

Le 25 décembre 1954, l’autoroute Sichuan-Tibet (de Chengdu, capitale du Sichuan, à Lhassa), et l’autoroute Qinghai-Tibet (de Xining, capitale de la province du Qinghai, à Lhassa) furent ouvertes à la circulation. Selon les statistiques de l’Administration des transports de la région autonome du Tibet, à la fin de 2005, la région avait plus de 43 000 km d’autoroutes, et devrait en avoir 50 000 en 2010.

Zeng Weixiao, un chauffeur vétéran de 58 ans, a vécu le profond changement du réseau de transport du Tibet. Zeng conduisait autrefois 2 055 km du Qinghai au Tibet pour apporter des produits, à travers le désert de Gobi et traversant les monts enneigés, et la moitié de la route se trouvait à plus de 4 000 m d’altitude. L’endroit le plus élevé des monts Tanggula, à 5 230 m, était considéré comme « zone sans vie ». Le chemin de fer Qinghai-Tibet court parallèlement à l’autoroute Qinghai-Tibet, et peu de distance les sépare.

Dans le passé, il fallait quinze jours pour se rendre de Xining à Lhassa, tandis que maintenant vingt-quatre heures suffisent. « Ceux qui n’ont jamais parcouru cette route en voiture ne peuvent imaginer les épreuves que nous rencontrions en chemin », dit Zeng.

La route était très dangereuse, et il n’était pas rare de voir une voiture ou un camion renversé. De plus, la route était très solitaire, sans restaurants, auberges ni postes d’essence. Les chauffeurs devaient manger des nouilles sèches le long de la route et dormir dans leur véhicule. Mais le plus gros problème était que nous ne pouvions communiquer avec aucun être humain pendant quinze jours », dit Zeng.

Le transport est la clé du développement du Tibet. IC

« Aujourd’hui, la route vers le Tibet est beaucoup meilleure. C’est un plaisir de conduire et le paysage est tout à fait magnifique », ajoute-t-il.

En 1965, Lhassa a inauguré sa première ligne aérienne vers Beijing. Après plus de quarante ans de développement, le Tibet dispose maintenant de quatre aéroports et d’une douzaine d’itinéraires aériens vers de grandes villes du pays et à l’extérieur. Toutefois, l’industrie de l’aviation ne peut satisfaire à la demande croissante. Sans trains, le Tibet repose lourdement sur la circulation routière, ce qui lui coute cher.

Actuellement, cinq routes nationales lient le Tibet au monde extérieur. Cependant, vu le climat et la situation géographique, une seule de ces routes est ouverte à l’année. L’autoroute Qinghai-Tibet, surnommée « ligne de vie du Tibet », a vu circuler 85 % des marchandises et 90 % des passagers vers et hors du Tibet au cours des ans. Si pour une raison ou une autre on coupait cette route, le Tibet se trouverait en sérieuse difficulté, et les prix des denrées grimperaient en flèche.

Une occasion en or

La nature fragile du réseau routier cause des maux de tête au gouvernement de la région autonome du Tibet, mais l’achèvement du chemin de fer Qinghai-Tibet allégera la situation.

« C’est un changement fondamental des conditions de transport retardataires du Tibet, dit Nyima Cering, vice-gouverneur de la région autonome du Tibet, et désormais, le Tibet et les villes de l’intérieur du pays seront directement liées. »

La gare de Lhassa est la plus grande de la ligne ferroviaire Qinghai-Tibet. Xinhua

Le transport a aussi été un goulot d’étranglement pour le développement social et économique du Tibet. En 1954, après l’ouverture des routes Sichuan-Tibet et Qinghai-Tibet, le Tibet a établi ses premières usine, école, ferme, centrale électrique et son premier hôpital moderne.

« Le fonctionnement de la ligne ferroviaire Qinghai-Tibet fournit au Tibet une extraordinaire occasion historique de développement », a indiqué Nyima Cering.

La mentalité arriérée est un autre facteur de retard du développement. Plus de 85 % des Tibétains vivent en région rurale, et beaucoup d’entre eux sont peu instruits. Un nombre considérable vivent encore une vie indépendante et isolée. « Le chemin de fer va lier le Tibet au vaste réseau de transport de tout le pays, permettant une rapide transmission de l’information, et apportant l’esprit créatif au Tibet », dit Wang Taifu de l’Académie des sciences sociales régionale du Tibet.

Gongbo Zhaxi, un haut fonctionnaire de Lhassa, dit pour sa part que le chemin de fer intégrera le Tibet au monde extérieur. « Lhassa connaitra nécessairement divers nouveaux défis, par exemple une hausse de la criminalité et une population migrante en augmentation rapide. Le gouvernement local étudie actuellement des contremesures », a dit un maire adjoint de Lhassa. « Toutefois, c’est la plus belle occasion de développement des dernières décennies. Il est impossible que Lhassa reste sous-développée. Sinon, le peuple souffrirait plus longtemps. »

Favoriser le tourisme

Le tourisme est un des piliers industriels du Tibet et les touristes arrivaient généralement en avion. Toutefois, la capacité de transport aérien est limitée et le cout des billets est élevé, ce qui empêche les gens à revenus moyens de se permettre un voyage au Tibet. S’ils visitent le Tibet en voiture, plusieurs craignent le « mal de l’altitude ». Par conséquent, le nombre de touristes au Tibet s’est accru lentement.

Derniers efforts: les ouvriers ont presque complété leur tâche. Photo: Wei Yao

Après l’ouverture du chemin de fer, les touristes ne craindront plus le mal de l’altitude, et le cout du voyage sera bien moins élevé qu’en avion. De plus, en train, on peut admirer le merveilleux paysage. « L’achèvement de la voie ferrée Qinghai-Tibet permettra un bond dans le développement du Tibet et le développement des industries relatives », a dit Wang à Beijing Information.

Comme le Tibet dépend beaucoup du transport routier, un certain nombre d’industries comme les mines, l’élevage et l’artisanat traditionnel trouvaient de la difficulté à faire du commerce hors de la région. Par ailleurs, l’importation de matières premières au Tibet est couteuse. Encore aujourd’hui la région n’a toujours pas son propre système industriel stable. Le Tibet doit compter sur l’aide extérieure. Au cours des cinquante dernières années, 20 millions de tonnes d'aliments, matières premières et objets d’usage quotidien, ainsi que de l'énergie, ont été transportés au Tibet.

« J’attends depuis longtemps la finition de ce chemin de fer, s’est exclamé le vice-président de Gaoyuanzhibao Yak Milk Co. Ltd. Ainsi nos produits laitiers pourront accéder rapidement au marché intérieur. »

À cause des couts élevés du transport, le prix des marchandises achetées au Tibet est habituellement assez haut. Par exemple, une tonne de charbon ou de ciment à Lhassa coute 700 yuans, trois fois plus que dans les autres villes du pays. Cependant, on estime qu’en 2010, plus de 75 % des marchandises dans les deux directions seront transportées par rail.

« Le chemin de fer réduira substantiellement les couts, et la baisse des prix suivra », dit Ma, l’homme d’affaires du Qinghai, qui songe à reprendre le commerce avec le Tibet.

D’autres commerçants étendent aussi leurs horizons. L’énorme population et la croissance économique régulière de l’Asie du Sud font de la région un grand marché potentiel. Mais les gens d’affaires regardent depuis longtemps du côté de l’Amérique et de l’Europe et ont ignoré le marché sud-asiatique.

« Avec son chemin de fer, le Tibet émergera comme un pont entre la Chine et l’Asie du Sud, fournissant des occasions en or aux commerçants qui songent à chercher l’or en Asie du Sud », dit un marchand de fourrures de Lhassa.


 
24 Baiwanzhuang, 100037 Beijing République populaire de Chine.