Les enfants sous pression

Les enfants chinois subissent une telle pression que plusieurs sont privés des joies de l’enfance et développent des problèmes émotifs.

Tang Yuankai

Cen Cheng est un écolier de sept ans, mais ses parents le préparent déjà à entrer à l’université dans dix ans. Les choses ne vont pas comme il se doit. Récemment, il a perdu la concentration, et se sent souvent mal. Parfois il n’a pas d’appétit, parfois il devient glouton. Un examen médical indique qu’il ne souffre d’aucune maladie physique. On a suggéré à ses parents de consulter un psychologue.

Plusieurs enfants chinois subissent une pression croissante de leurs parents concernant leurs études et leurs activités parascolaires. Photo: Xie Huanchi

« La cause des symptômes est simple : c’est la pression », a dit le psychologue qui pense que le style de vie de l’enfant est la source des problèmes. « Sentir la pression est naturel, mais actuellement, plusieurs enfants ne peuvent supporter les multiples attentes et requêtes de leurs parents. »

La vie trépidante de Cen Cheng est remplie d’heure en heure. Le matin, il était habituellement réveillé abruptement par ses parents ou le réveille-matin, mais récemment il a commencé à se réveiller de lui-même à 5 h 20. À 5h 45, il entreprend une course de longue distance dehors ou sur le tapis roulant à la maison. Il est conscient de faire de l’exercice, pas de jouer.

À 7 h, il passe son sac d’école qui pèse au moins 3 kg sur son dos, et se rend à l’école, à 3 km, accompagné de ses parents ou de son grand-père. Il revient à la maison peu avant 17 h, avec son grand-père, et commence à faire ses devoirs.

Tout en dinant, à 19 h, il regarde le téléjournal. En fait, il préférerait regarder des dessins animés mais ce rêve extravagant ne lui est permis que le samedi, pendant deux heures seulement. Suivant une pause d’un quart d’heure après le repas, il s’installe à l’ordinateur non pas pour jouer mais pour choisir des exercices sur un logiciel d’enseignement. Ensuite, il trouve du temps pour étudier l’anglais ou réciter des poèmes anciens.

« Quand il n’avait qu’un an et demi, nous avons commencé à lui enseigner l’alphabet », dit fièrement son père, Cen Jun, qui espère que son fils parle deux ou trois langues étrangères plus tard. « Quand il aura 10 ans, je l’inscrirai à des cours de préparation aux Olympiades de mathématiques. »

Cours de rattrapage pendant les vacances d'été. Photo: Sun Can

En fait, Cen a déjà suivi ce genre de cours donné par une école privée le samedi, bien qu’il dise souvent en privé que les mathématiques ne l’intéressent pas. Chaque dimanche, il prend des cours de violon.

« Nous sommes stricts envers notre fils afin de lui donner une base solide pour qu’il devienne une personne utile dans l’avenir, et pour enrichir son enfance et lui donner un sens », dit Cen Jun. Il n’est pas d’accord que son fils subit une grande pression.

Il est clair, toutefois, que l’enfance de Cen Cheng est déséquilibrée, car il n’a pas de temps pour s’amuser. En fait, ses parents ne lui interdisent pas de jouer, mais il a bien des choses « beaucoup plus importantes » à faire ; donc, il a laissé tomber certaines activités pour passer presque tout son temps à étudier. Cependant, il se souvient avec nostalgie du temps où il n’allait pas encore à l’école et pouvait jouer avec ses amis dans le voisinage.

Le cas de Cen Cheng n’est pas unique ; il représente la situation typique de beaucoup d’enfants de Chine. Leurs parents les poussent à étudier et à s’impliquer dans diverses activités dans le but qu’ils puissent entrer dans une université prestigieuse et trouver un bon emploi par la suite.

Zheng Yi, directeur du Centre de santé mentale pour enfants et adolescents de Beijing, a indiqué que les enfants devraient avoir des relations avec d’autres personnes que les membres de leur famille, car les relations interpersonnelles les aident à se connaître eux-mêmes et à construire un réseau social d’appui. « Un enfant super occupé ne peut développer ce type de relations », dit Zheng.

Pour Cen Cheng, les conséquences négatives ont déjà fait leur apparition. Même quand il veut causer avec ses camarades de classe, il ne sait que dire. Il se sent souvent seul et est progressivement devenu timide. Quand il joue avec les autres garçons et qu’on le pousse ou le bouscule, il ne peut que sourire. Il ignore comment communiquer dans cette sorte d’interaction, alors il est méprisé par ses compagnons.

« J’ai bien peur de devenir comme Li Yu », dit Cen en sanglotant. Cen Cheng a lu l’histoire de Li Yu dans un magazine. C’est une enfant unique, de cinq ans l’ainée de Cen. Quand elle parlait avec le reporter de Beijing Information, son visage était sans expression. Elle disait qu’elle se « reposait les nerfs et les muscles faciaux ».

Les enfants sont tellement surchargés d'études que plusieurs doivent recourir à un appareil spécial pour les empêcher de développer la myopie. Photo: Xie Huanchi

Yu a dit que dans l’autobus qui la ramène à la maison, le soir, elle regarde dehors habituellement. C’est sa seule occasion de voir l’extérieur, car elle est constamment soit dans la maison, soit dans la classe, soit chez ses tuteurs. Elle a commencé à apprendre le piano avant même de fréquenter l’école. Dès le cours primaire, elle a participé à l’entraînement pour les Olympiades de mathématiques et a suivi des cours d’anglais. Elle est maintenant en première année du secondaire, et chaque semaine elle doit suivre trois cours parascolaires après les heures de classe. « Pendant la fête du Printemps cette année, mes parents m’ont laissée me reposer quelques jours seulement. Les autres jours, j’ai étudié, étudié et étudié », dit Yu.

Chaque jour il faut à Yu une demi-heure d’autobus pour se rendre à l’école. En réalité, il existe une école secondaire à trois minutes de la maison, mais les parents de Yu ont demandé l’aide de personnes influentes pour que leur fille puisse fréquenter son école actuelle, considérée de qualité supérieure puisque plusieurs de ses élèves sont ensuite admis dans les meilleures écoles secondaires du deuxième cycle.

Les parents de Yu ont déjà songé à louer un appartement près de son école, mais l’enfant a refusé. « Je leur ai dit qu’il n’était pas nécessaire de dépenser de l’argent et de l’énergie, mais en fait, j’avais mes propres raisons, dit Yu. Au fond, je voulais avoir un peu de temps dans la journée pour reprendre son souffle. Je ne me relâche même pas pendant mon sommeil », dit-elle. Yu étudie souvent la nuit jusqu’à 2 h. « Parfois je dors légèrement et me réveille soudainement avec la sensation de n’avoir pas terminé mes devoirs », a-t-elle ajouté.

Cen Cheng dit faire souvent le même rêve : il passe l’examen d’entrée à l’université, mais on informe tout à coup les étudiants qu’il y avait un problème de questionnaire et qu’ils devront reprendre l’examen.

Il dit éprouver les mêmes sentiments que Yu, car lui aussi aime l’atmosphère de la nuit. « C’est calme et solitaire, ce qui ressemble à mon état d’esprit, et je me sens à l’aise », dit-il, ajoutant que cette humeur est devenue une de ses caractéristiques.

Ce n’est pas chaque jour que se produit quelque chose de malheureux, mais Cen ne trouve pas de raison d’être heureux.

En septembre dernier, le Centre de recherche sur l’enfance et la jeunesse a mené une enquête sur la vie des écoliers de Beijing et Shanghai, du Guangdong, du Yunnan, du Gansu et du Henan. Les résultats ont montré que le temps passé à étudier les jours de semaine ou le weekend dépasse de 50 % les directives établies pas les départements d’éducation. En 2005, pour les travaux scolaires du weekend, les écoliers du primaire ont dépassé le temps prévu de plus de 70 %. Près de la moitié des enfants de l’échantillon suivaient des cours pendant les vacances d’été, et 57,6 % d’entre eux ont dit être angoissés par l’étude.

« Parmi les jeunes chinois de moins de 17 ans, 30 millions souffrent de toutes sortes de désordres émotifs », a dit Wang Yufeng, professeur à l’Institut de santé mentale de l’Université de Beijing.

On peut diviser ce large groupe en trois catégories : ceux qui souffrent de schizophrénie ou de paranoïa (une faible proportion) ; ceux qui ont des problèmes d’attention, de dépression, d’autisme et d’anxiété, et même de désordre bipolaire, qui est considéré comme une maladie d’adulte ; et enfin ceux qu’on considère à haut risque de développer une maladie mentale, qui en présentent des symptômes qui se développeront en maladies s’ils ne sont pas traités.

« Ce à quoi il faut nous attarder, c’est que les enfants qui souffrent de manque de concentration, d’anxiété et de dépression sont de plus en plus jeunes », dit He Xiaopeng, journaliste qui s’intéresse particulièrement à la santé mentale de l’enfance.

L’inquiétude des experts réside surtout dans le fait que ces problèmes qui se produisent pendant la période de formation ont une influence directe sur la personnalité et causent l’inhibition ou des traumatismes qui font obstacle au développement de la sociabilité, qui continuera d’exister même à l’âge adulte.

« C’est comme une personne qui souffre de rachitisme pour avoir manqué de calcium dans son enfance. On ne peut pas y remédier plus tard ; la période est passée », dit Zheng, du Centre de santé mentale pour enfants et adolescents de Beijing.

Aujourd’hui, on trouve un peu partout dans le monde des problèmes psychologiques chez les enfants. Selon la Fondation des Nations unies pour l’enfance, les désordres mentaux touchent 20 % des enfants, soit un sur cinq.

La Dr Liu Jin, du Centre de santé mentale relevant du Centre de prévention et de contrôle de la maladie, pense que le chiffre de 30 millions d’enfants souffrant de divers problèmes mentaux en Chine est plutôt conservateur. « Ce n’est qu’une approximation et ce chiffre sert depuis plusieurs années ; il doit avoir atteint 50 millions actuellement ». Elle souligne que la Chine n’a jamais fait de sondage national sur le sujet et que les statistiques sont basées sur des enquêtes locales.

L’an dernier, une investigation menée par la Fédération des femmes de Shanghai a révélé que 21 à 32 % des écoliers du primaire et du premier cycle du secondaire de Shanghai souffraient de désordres mentaux.

Depuis 1984, l’Institut de santé mentale de l’Université de Beijing a mené quatre enquêtes dans la capitale. Le pourcentage d’enfants atteints était de 8,3 % en 1984, 10,9 % en 1993, 13,4 % en 1998 et 18,2 % en 2001. Même si l’arrondissement variait d’une fois à l’autre, il semble que la situation s’aggrave sans cesse.

 
24 Baiwanzhuang, 100037 Beijing République populaire de Chine.