Le temple Shaolin peut-il poursuivre la voie de la commercialisation ?

Le temple Shaolin, synonyme de gongfu et de bouddhisme en Chine, a lancé la « compétition mondiale télévisée des stars de gongfu » en collaboration avec une station de télévision locale. La grande épreuve de force vise à donner à tous les adeptes d’arts martiaux du monde une occasion de devenir les prochains Jackie Chan, Jet Lee et Bruce Lee.

Les compétitions ont commencé en mai à Shenzhen, Beijing, Zhengzhou, Shenyang, Chengdu et Shanghai et aux États-Unis, en Allemagne, en Russie, en Italie et en Australie. Les finalistes ont eu l’occasion de signer un contrat et de jouer un rôle dans les nouveaux films et téléfeuilletons sur le gongfu de Shaolin. Le secrétaire général du comité de la compétition, Fu Min, estime qu’au cours de six mois de compétition, au moins 200 000 athlètes participeront à la première étape. Comme on envisage de sélectionner la nouvelle génération de stars, les concurrents doivent non seulement maîtriser les arts martiaux, mais aussi avoir un certain charme personnel et une physionomie agréable.

Le temple Shaolin, caractérisé par le zen et connu pour ses arts martiaux est ouvertement controversé pour son entrée dans le monde du divertissement. Plusieurs prétendent que le temple Shaolin s’est déjà éloigné de son principe de méditation et de spiritualité ; si cette tendance continue, sa fonction deviendra la recherche de la célébrité et de la richesse.

Selon des données historiques, à la fin du Ve siècle, le moine indien Bat Huo est venu en Chine diffuser le bouddhisme. L’empereur Xiaowen de la dynastie Wei du Nord a fait construire en son honneur un temple dans la forêt au pied du mont Shaoshi dans la province du Henan, d’où provient le nom Shaolin. En 527, un autre moine indien, Bodhidharma, est venu enseigner les doctrines bouddhiques à Shaolin. Il a pratiqué neuf ans de méditation devant un mur, créant sa philosophie de bouddhisme zen et des exercices d’arts martiaux. C’est ainsi que le temple Shaolin a été connu dans tout le pays.

Ses années d'or ont été entre le XIIIe et le XVIIe siècles. Depuis le début du XVIIIe siècle, Shaolin a été oublié jusqu'à ce qu'un film change son destin. Au début des années 1980, le temple n’abritait que douze moines et comptait un hectare de champ, un contraste important avec les centaines d’hectares et plus de 2 000 moines au moment de son apogée. Mais grâce au film Le temple Shaolin en 1982, le monastère a regagné sa célébrité mondiale.

Bien que le temple soit ouvert au public depuis septembre 1974, il n’avait reçu que 200 000 visiteurs à la fin de 1978. Cependant, le nombre de touristes a dépassé 700 000 en 1982 et atteint un record historique de 2,6 millions en 1984. Même aujourd’hui, presque 1,5 million de touristes y vont chaque année pour chercher les traces de tournage du film.

Outre les touristes, les amateurs d’arts martiaux, principalement des jeunes, se rendent aussi à Shaolin de chaque coin du pays. Leur demande a été bientôt satisfaite par les écoles d’arts martiaux ouvertes à côté du temple. La ville de Dengfeng, dont relève le temple, a presque 70 écoles de gongfu, dont la plus grande compte 15 000 élèves. L'économie locale a été considérablement amplifiée par le tourisme et les écoles de gongfu. C’est la première fois de son histoire que le temple est étroitement lié à des intérêts commerciaux. Il semble que les magasins de souvenir, les restaurants et les écoles de gongfu submergent les principes de méditation et de spiritualité que représente le temple.

Le temple est bien engagé sur la voie de la commercialisation. Shaolin a aujourd’hui ses propres fondations de bien-être, magazines, compagnies de cinéma et télévision et ses agences de promotion des arts martiaux. De plus, Shi Yongxin, abbé actuel de Shaolin, voyage souvent en jeep avec chauffeur, fait le tour du monde en avion, et fréquente les vedettes de Hollywood. C’est ainsi qu’il est surnommé par le média « P.-D.G. en soutane ».

Face aux contestations sur la commercialisation de Shaolin, Shi, le premier moine chinois à détenir un MBA, a dit : « Notre objectif n’est pas d’accroître le revenu, car ce qui provient des entrées suffit aux dépenses des moines. Nous espérons prêcher le bouddhisme au loin. »

Shi a aussi expliqué que face à la mondialisation, le temple Shaolin est obligé de répondre à la dominance économique et culturelle de l’Occident. Sinon, Shaolin ne pourra plus maintenir son influence sociale, ce qui décevra l’espoir des ancêtres autant que des générations futures. Comme Shaolin est né et a grandi à travers les échanges culturels entre la Chine et l’étranger, il a pour objectif de devenir le centre mondial de la philosophie du bouddhisme zen et un lieu de communication internationale.

La marchéisation a détruit l’identité de Shaolin

Qi Jiashan, pigiste au China Youth Daily: Le temple Shaolin n’est plus dans une montagne inaccessible. On profite de ses caractéristiques traditionnelles au profit de l’industrie touristique. Même son nom, Shaolin, est aussi commercialisé au maximum.

Sous le temple Shaolin, la compagnie de production de films et téléfeuilletons vise à fabriquer les futurs stars de gongfu, et une autre compagnie se livre à la promotion des gâteaux végétariens et d’une sorte de thé connu sous le nom de Shaolin. Un ridicule jeu en ligne intitulé « Légende de Shaolin » a aussi été développé, mais un commentateur a dit qu’on n’est pas sûr si les jeux en ligne qui ont un énorme potentiel sur le marché chinois peuvent vraiment diffuser la culture de Shaolin authentique.

Il semble que le temple devienne une mine d’or du gouvernement local et s’enracine fermement dans l’économie de marché. J’ai entendu dire que Shaolin a demandé à être inclus sur la liste du patrimoine culturel mondial de l’Unesco, mais j’ai peur que si la demande est approuvée, tout ce qu’il restera ne soit que le corps d’un ancien temple sans l’esprit glorieux qui l’animait.

Shaolin ne peut s’empêcher de perdre son identité en cherchant à avancer avec le temps. Il n’y a aucune place tranquille pour le Bouddha dans un temple entouré d’écoles d’arts martiaux chaotiques et de petits marchands. Au lieu d’être un paradis spirituel, le temple devient une machine de fabriquer de l’argent.

La visite récente du président de la Russie Vladimir Poutine a aussi rehaussé le prestige du temple. Un détail intéressant est que l’abbé Shi Yongxin a serré la main à Poutine au lieu de joindre ses deux mains, selon la salutation traditionnelle. Il a peut-être l’intention de s’aligner sur le mode occidental au détriment des anciens rites bouddhiques.

Si la laïcisation du bouddhisme a quand même quelques aspects positifs, associer cette religion au divertissement est absolument intolérable. Autant que nous sachions, « Super Girl » est une émission de pur divertissement. Si l’on crée aussi « Super moine » sur ce modèle, cela n’a rien à voir avec la diffusion du bouddhisme. L’exploitation du temple Shaolin est déjà excessive. Que se passera-t-il après que les arts martiaux de Shaolin, les livres de gongfu, les aliments et médicaments, etc., auront été exploités et consommés ?

Chen Ming, rédacteur en chef de la revue Yuandao relevant de l’Académie des sciences sociales de Chine: Sous l’influence de l’environnement social, la tranquillité des temples chinois est utilisée par certains gouvernements locaux pour développer leur économie.

Je pense que cultiver l’esprit doit être le principe des temples bouddhiques, en particulier pour le temple Shaolin, un ancien lieu sacré. On ne peut pas sacrifier l’essentiel à des intérêts économiques.

De plus, il est injuste pour le temple Shaolin de procéder à de trop nombreuses opérations économiques. En fait, la société chinoise d’aujourd’hui a besoin de l’influence du bouddhisme, mais qu’est ce que les temples comme Shaolin peuvent nous donner aujourd’hui ? Je pense que la culture religieuse chinoise se trouve maintenant dans une situation difficile à cause de son mauvais développement.

La commercialisation est acceptable

Yao Weiqun, professeur de philosophie de l’Université de Beijing et expert en bouddhisme: Du fait que bon nombre de temples se situent au cœur des villes, ils sont sous l’influence directe de la société moderne. Tout en participant à la vie laïque, les moines de Shaolin peuvent apporter une certaine contribution charitable en faisant don des revenus provenant de tournées à l’étranger aux régions sinistrées ou à la scolarisation des enfants pauvres, ce qui est conforme à la philosophie bouddhique. Ce que nous devons retenir est que les arts martiaux ne constituent pas la valeur de base du bouddhisme. C’est seulement en combinant l’essence de la culture bouddhique avec la pensée philosophique zen que le bouddhisme peut être bien diffusé à travers le monde.

Wang Zhiyuan, vice-président de l’Association des sciences religieuses de Chine : J’ai connu Shi Yongxin il y a sept ou huit ans. Il a consacré beaucoup d’efforts au développement du temple Shaolin.

L’affinité entre les temples et la société moderne est en quelque sorte inévitable. La vitalité des religions à Hongkong et Taiwan a pour origine leur combinaison avec le monde laïc. Bien entendu, cette combinaison doit suivre un principe : l’accent obligatoire sur la méditation et la spiritualité.

Shi Yongxin n’est pas une exception parce que les grands moines se livrent souvent aux activités sociales. Ils ont une responsabilité plus grande à endosser. Quoi qu'il en soit, des doctrines bouddhiques ne peuvent être totalement éloignées des vertus terrestres. L'ascétisme et l'isolement individuel préconisés autrefois étaient dus à la limitation des conditions.

Excellent organisateur, Shi Yongxin est assez sage pour équilibrer sa vie pratique et sa vie spirituelle. En tant que son vieil ami, je souhaite qu’il puisse passer plus de temps à méditer, à pratiquer des arts martiaux et à prendre soin de sa santé, comme il semble avoir pris de l’embonpoint ces dernières années.

Liao Baoping, pigiste au Guangming Daily: Généralement, les gens ont l’idée préconçue que les moines devraient n'avoir aucun désir terrestre et qu’un temple devrait toujours être un sanctuaire de pureté dans un monde matérialiste. Par conséquent, il est inacceptable pour beaucoup que le temple Shaolin soit pollué par l'argent, les activités commerciales et le divertissement. Cependant, à mon avis, ces commentaires sont trop périmés pour correspondre à la réalité.

Le bouddhisme est essentiellement une sorte de culture qui évolue sous l’influence de multiples facteurs comme l’époque et la société. Les moines ne sont pas des dieux. Ils sont des être humains de chair et de sang. La compétition mondiale télévisée pour choisir les nouvelles stars de gongfu organisée par le temple Shaolin n’est pas simplement un problème d’argent, mais un problème de la commercialisation de la culture dans le contexte de la mondialisation.

C'est seulement à la fin du siècle dernier que l'industrie culturelle est devenue un secteur économique identifié en Chine. Du fait que l'industrie culturelle contribue beaucoup au PIB, une vive discussion sur l'industrialisation de la culture se poursuit.

Le cœur du problème derrière le concours de gongfu consiste à savoir si la culture de Shaolin devrait être commercialisée.

Si la réponse est non, comme Shi Yongxin l’a mentionné, « le revenu des billets est suffisant pour maintenir les dépenses », et les moines peuvent se consacrer de tout cœur au travail de routine. Mais dans ce cas, Shaolin ne pourrait pas maintenir son influence sociale. Si la réponse est oui, probablement que tôt ou tard le temple perdra sa fonction fondamentale d’éclairer les autres. Les deux se contredisent.

Personnellement, je suppose que la culture de Shaolin devrait être mise en valeur. Quelques éléments comme les arts martiaux, peuvent être industrialisés, alors que d’autres, comme le zen, ne devraient pas l’être. Le temple Shaolin devrait donc différencier les éléments de sa culture en poursuivant la voie de commercialisation.


 
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