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Entrainé à boire
Francisco Little
Là d’où je viens, boire est un mode de
vie. Autour du barbecue en regardant le sport à la télé,
à la piscine, en fait, toute occasion est bonne pour se réunir
et avaler quelques bières froides. Souvent, en Afrique du Sud,
on boit sans manger sauf des cacahuètes et des croustilles, et
la beuverie chahuteuse finit en gueule de bois, accidents de voiture et
alcoolisme.
En Chine, boire me semble quelque chose de tout à fait
différent. La plupart du temps on boit autour d’une table
en mangeant. La nourriture absorbe l’alcool et protège la
paroi stomacale. Sauf les invités de banquets formels qui doivent
être raccompagnés à leur voiture (eh oui !) après
une série interminable de ganbei (cul sec), l’ivresse
n’est pas fréquente dans les rues de Chine. Du moins les
rues que je fréquente.
En fait, je ne croyais pas que l’alcoolisme fût
un problème en Chine. Pour moi, les gens boivent aux repas, engouffrent
une dizaine de verres de baijiu et quelques Tsingtao, et rentrent
chez eux. La scène se répète le weekend suivant.
C’est un plaisir inoffensif.
Cependant il est donc intéressant d’entendre
un des plus grands psychiatres de Chine dire que le développement
rapide de l’économie chinoise et l’entrée par
la grande porte des tendances occidentales ont donné lieu à
une augmentation d’abus d’alcool au cours des vingt dernières
années.
A la Conférence mondiale sur l’alcool tenue à
Sydney en septembre dernier, Wei Hao, de l’Université du
Sud de Chine, a parlé d’une augmentation frappante de la
consommation d’alcool en Chine et des problèmes de santé
relatifs. Wei avait mené une étude du problème sponsorisée
par l’Organisation mondiale de la santé. Il en ressort que
la Chine semble lever le coude un peu trop souvent, ce qui influence la
santé de la nation.
La fabrication de l’alcool est très ancienne
en Chine. Newscientist.com dit qu’on en a trouvé des preuves
en 2004; une équipe sino-étatsunienne a découvert
des résidus d’alcool dans des poteries remontant à
7 000 ans avant notre ère. La consommation modérée
tout au long de l’histoire a été une caractéristique
du peuple chinois, mais depuis vingt ans, Wei a trouvé une augmentation
de 10 % de la consommation.
Son échantillon d’étude comptait 27 000
personnes en Chine. Les résultats montrent que 6,7 % des hommes
de 15 ans et plus sont alcooliques, ce qui veut dire 30 millions de personnes.
Seulement 0,2 % des femmes sont affectées. Wei évalue la
consommation d’alcool pur à 5 litres par personne par année.
Et avec cette demande est venu le besoin d’augmenter
la production de boissons alcooliques de 10 % par an. C’est un cercle
vicieux qui voit augmenter aussi les maladies liées à l’alcool
comme la cirrhose et les ulcères du foie et les désordres
psychiatriques comme l’alcoolisme et la démence, dit-il.
Dans son rapport Wei critiquait le manque d’attention
du public aux problèmes de santé. « Nous ne parlons
que des désordres, pas de la prévention », dit-il.
Actuellement il n’existe pas en Chine d’hôpitaux spécialisés
en problèmes de santé découlant de l’alcool.
Mais le psychiatre est confiant que son étude aidera à changer
les choses.
Il souligne le fait que les jeunes regardent et suivent leurs
congénères étrangers, qui plus souvent qu’autrement
boivent sans manger. Ceci est en train de briser la vieille tradition
chinoise de boire modérément en mangeant substantiellement.
Le boom économique a apporté un autre changement
culturel. « Dans les affaires, l’alcool sert à améliorer
les relations. Donc, il force les gens à boire beaucoup »,
dit Wei. Toute personne qui a été en situation de chercher
des partenaires commerciaux en vue de signer un contrat pourra en témoigner.
Avec l’augmentation du nombre de voitures et de chauffeurs
sur les routes, l’enquête de Wei tient compte également
des conséquences dangereuses de la consommation d’alcool.
Wei a trouvé que la conduite sous l’influence de l’alcool
est la troisième cause des accidents de circulation en Chine.
Si la situation est une autre conséquence « négative
» de l’influence de la civilisation occidentale sur la Chine
ou de l’engrenage inévitable du progrès est discutable.
Et les deux ne sont peut-être pas exclusifs.

L’auteur est un Sud-Africain résidant à
Beijing.
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