Ah, Noël…

Un Sud-Africain expatrié en Chine offre sa vision de Noël à Beijing.

Francisco Little

Il y en avait partout : cloches, guirlandes, sapins, des chants à n’en plus finir et, bien entendu, le vieil homme avec son costume rouge. Un Noël de plus à Beijing, et pas une table de libre pour un dîner en ville. Comme un air du bon vieux temps…

Je rentrais tout juste d’un congé à l’étranger et j’ai pu me rendre compte à quel point l’approche de Noël génère désormais une excitation, une confusion, bien plus importantes ici que chez nous, en occident ! A vrai dire, seule l’intimité d’un foyer permet encore d’échapper à l’invasion des chœurs et des chapeaux rouge et blanc, largement au-delà de tout ce que l’idée de fête peut contenir. Une débauche de tintements qu’il s’agit de sérieusement remettre en cause.

Il semblerait d’ailleurs que je ne sois pas le seul à le penser. Une lettre ouverte récemment publiée dans l’édition en ligne du China Daily appelait les Chinois à repousser, d’un revers de main, les festivités exotiques du monde occidental et à se concentrer davantage sur les traditions maison. Ce qui donnait sa crédibilité au courrier - et qui a généré une avalanche de réponses - c’est son, ou plutôt ses expéditeurs : un groupe de dix universitaires issus des plus prestigieux établissements de la capitale, Beida, Tsinghua et l’université Renmin. Le titre de leur pamphlet est explicite : « Halte à l’inconscience culturelle collective, pour le rétablissement de la domination chinoise ».

Sans la moindre ambiguïté, la lettre démarrait ainsi. « Nous, dix candidats au doctorat d’universités et instituts de recherches, appelons solennellement nos compatriotes à prendre du recul sur la fête de Noël, à sortir de leur léthargie collective et à redonner à la culture chinoise la prévalence qu’elle mérite. […] La culture occidentale, qui n’était qu’une brise et un crachin bien agréables, s’est progressivement transformée en un vent puissant et en un orage destructeur. » Lorsque je tombais sur cet article, je sortais juste d’affronter la rigueur d’un centre commercial paré de ses atours de pré-festivités ; un orage, c’est bien le moins qu’on pouvait dire. J’avais eu l’impression qu’on avait déchargé à mes pieds le contenu entier d’une benne géante chargée de tous les articles de Noël de la création.

Les étudiants rappelaient ensuite que la fête de la Nativité, comme la plupart des célébrations chrétiennes, relevait d’une croyance et d’une pratique personnelles ; or, la plupart des Chinois se retrouvent embarqués dans le navire sans avoir la moindre idée de ses origines ni de sa signification. Même la messe de minuit, dans les quelques églises de Beijing, est devenue l’endroit à la mode pour une sortie romantique !

La pétition s’en prend également au gouvernement chinois, accusé de concentrer tous ses efforts sur la croissance économique en négligeant la place des traditions locales, ainsi qu’aux commerçants qui montrent peu de scrupules à vider les poches de consommateurs néo-accros aux chapeaux rouges. Le document lance une quasi fatwa sur les Chinois qui enverraient des cartes de vœux, décoreraient leurs maisons ou offriraient des cadeaux aux plus petits, et suggère de revenir à des croyances plus traditionnelles ; bouddhisme, taoïsme et confucianisme seraient ainsi les meilleurs antidotes à l’invasion des modes de vie occidentaux.

Après que la lettre a été publiée, de nombreuses protestations se sont bien entendu élevées, mais beaucoup de lecteurs ont également montré leur accord : en moins de 24 heures, le très populaire sina.com avait reçu plus de 40 000 réponses de citoyens témoignant de leur soutien. Pourtant, de l’avis de la majorité, cette tendance n’est pas éphémère mais bien conçue pour durer. Halloween est à peine derrière nous, Noël vient juste de passer et déjà se profile la Saint-Valentin. Il ne s’agit, au fond, que de la loi de l’offre et de la demande. La digue qui cherchait désespérément à contenir la marée des fêtes occidentales a définitivement cédé : les consommateurs sont au pouvoir, et ils sont jeunes, professionnels, ils ont envie de dépenser en s’amusant.

Le paradoxe, dans tout ça, c’est que plus la fête prend son essor, sous une pluie de cadeaux, plus on s’attache, dans certains pays occidentaux - à commencer par la Grande-Bretagne -, à polir ses contours par la foi du politiquement correct. Les commerces mais aussi les écoles tendent ainsi à systématiquement éliminer toute allusion à la naissance du Christ, afin d’éviter de venir froisser la sensibilité des tenants d’autres croyances. Les gouvernements y ont trouvé mot à dire ; l’ancien secrétaire aux Affaires étrangères, Jack Straw, aujourd’hui à la tête de la chambre des Communes, a critiqué ce non-sens, rappelant que les chrétiens adoptaient généralement avec joie les fêtes des autres religions. Mais il semble que célébrer une fête en gardant ne serait-ce qu’un tout petit peu en tête ses origines et sa signification nécessite aujourd’hui un effort surhumain.

Ah, si la jeune femme qui me sert mes raviolis chinois pouvait, un instant, ôter le chapeau rouge qui lui pend sur la tête… Et s’il vous plait, baissez un peu le volume, je suis repu de Vive le vent. Je souhaiterais tant une Douce nuit…


 
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