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Quelques accords chinois pour le Chimurenga
La première ministre femme de l’histoire du Zimbabwe
tire sa force de ses racines chinoises.
Liu Haifang
Voilà plus d’un siècle, en 1904 précisément,
un jeune chinois de dix-sept ans à peine abandonnait femme et enfant
dans son village de Nanpan, Guangzhou, pour se réfugier en Rhodésie,
l’actuel Zimbabwe. Dernier d’une fratrie de cinq garçons,
ses perspectives d’héritage foncier quasi nulles le poussent
à l’exil. Dix-huit ans plus tard, sa femme, illettrée
et ne parlant que chinois, se lance dans l’aventure : elle quitte
à son tour le village et traverse tout le continent africain pour
finalement le retrouver.
Voilà l’histoire vraie vécue par les grands-parents
de Fay King Chung, la première femme à avoir atteint, dans
les années 1980, le rang de ministre dans son pays, après
une longue carrière auprès de l’Unesco et au sein
du ministère de l’Éducation. Fay admet que l’habileté
de sa grand-mère a largement contribué à l’enrichissement
de sa famille au Zimbabwe, mais surtout qu’elle a hérité
d’elle, directement, sa détermination et son courage.
Un cas loin d’être isolé
Vers la fin d’octobre 2006, alors que le Sommet de Beijing
du FOCAC est sur le point de s’ouvrir, l’ancienne ministre
est retournée pour la seconde fois dans le village de ses ancêtres,
à Nanpan, après une première visite en 1973. «
Je ne suis pas venue en Chine pour assister au Sommet, insiste-t-elle.
Je suis là pour retrouver les miens. » Et cette fois, elle
a emmené sa fille de vingt ans avec elle. Fay est née et
a grandi au Zimbabwe ; c’est avec amusement qu’on l’écoute
parler, couramment, le dialecte de son village.
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L’histoire de ses ancêtres n’est pas un
cas unique à Nanpan. La plupart des femmes, même, peuvent
en raconter d’identiques. D’ailleurs, la première fois
qu’elle est venue, il y a plus de trente ans, les vieilles femmes
du village n’avaient qu’une question sur les lèvres
: « Est-ce que tu as rencontré mon mari ? » Lorsque
l’on demande où ces époux sont partis, les réponses
soudain divergent. Afrique du Sud, Cuba, Jamaïque… Mais le
principe reste le même : toutes ces femmes ont été
abandonnées au village, aux alentours de la première Guerre
mondiale, par des maris qui rêvaient d’une meilleure vie «
à l’étranger ». Or l’étranger,
dans la campagne du Guangdong, est un concept vague : Fay en revient aussi,
elle les a donc forcément vus !
« Même cette fois, en 2006, certaines des plus
âgées m’ont demandé, le plus sérieusement
du monde, pourquoi je ne connaissais pas leurs maris ! », sourit
Fay, un peu amère. L’une de ses tantes est morte d’avoir
trop attendu. D’après elle, pas loin d’une femme sur
deux, au village, a partagé un tel destin. Certaines ont reçu,
de temps à autre, un peu d’argent ; les autres, pas même
un signe de vie.
Jouer sur le concept de race
Fay, entre temps, est devenue un véritable modèle
et un espoir, pour les familles chinoises, mais aussi pour le Zimbabwe
tout entier. Dans les années 1960, alors que le pays s’appelait
encore Rhodésie, les noirs n’étaient pas autorisés
à entrer à l’école secondaire. En jouant sur
ses origines chinoises, Fay a pu aller jusqu’à l’université,
à Harare, puis est devenue professeur de lycée. Son rêve
était de bouleverser les conditions d’accès à
l’éducation pour les non-blancs. Après avoir obtenu
sa maîtrise, elle devient conférencière à l’École
polytechnique de Leeds, en Grande-Bretagne, puis à l’université
de Zambie, avant de se consacrer corps et âme au Mouvement de libération
et aux questions d’éducation dans les écoles pour
réfugiés zimbabwéens au Mozambique.
Après l’indépendance de son pays en 1980,
Fay rejoint logiquement le ministère de l’Éducation
et de la Culture, au sein duquel elle progresse rapidement jusqu’à
devenir la première femme ministre de l’histoire. Elle prend
néanmoins rapidement sa retraite, pour aller se consacrer, à
l’étranger, à des missions ponctuelles auprès
de l’Unicef (responsable des questions d’éducation)
ou de l’Union africaine, et publie plusieurs essais.
Développer l’éducation
En tant qu’ancienne ministre, Fay a pu observer des
différences notables dans les systèmes d’éducation
des pays d’Afrique. « Ce n’est pas facile à décrire
en peu de mots, tant les différences sont vives entre les 53 pays
du continent », concède-t-elle. Les pays anglophones, francophones
et lusophones, notamment, adoptent des philosophies et principes d’éducation
diamétralement opposés, leur seul point commun étant
que les systèmes éducatifs ont émergé sous
la période coloniale. La plupart des États ont donc suivi
assez fidèlement les modèles de la métropole, de
sorte que certaines universités africaines sont restées
au même niveau que leurs concurrentes européennes, en termes
de qualité des étudiants ou de contenu des programmes.
La principale limite, néanmoins, est que ces mêmes
programmes, justement inspirés des priorités académiques
des anciens pays colonisateurs, ne sont pas toujours adaptés à
la situation de l’Afrique. Lorsqu’elle est arrivée
à Londres, à l’âge de vingt ans, Fay a constaté
avec surprise que tous les noms de rues et quartiers lui parlaient bien
plus que ceux de son propre pays !
Mais ce séjour en métropole, se souvient-elle,
fut « une expérience inoubliable », qui a surtout renforcé
sa détermination à favoriser un vrai système éducatif
africain, en déconstruisant ce qui avait été «
culturellement colonisé ». On le voit particulièrement
dans la religion : la plupart des institutions d’enseignement africaines
ont une forte obédience chrétienne, entraînant la
conversion de nombreux étudiants au détriment, conscient
ou inconscient, de leurs valeurs traditionnelles. Ceci dit, observe Fay,
il existe certaines similarités entre les visions de vie chrétienne
et africaine, qui peuvent expliquer partiellement ces conversions.
Chimurenga, dans le dialecte shauna, signifie «
lutte » ou « résistance ». Les Zimbabwéens
aiment à appeler leur Mouvement de libération la «
Guerre du chimurenga ». L’un des derniers livres de Fay s’intitulait
Vivre le deuxième chimurenga - Souvenirs de la lutte pour la
libération du Zimbabwe. Elle y décrit la musique traditionnelle
shauna comme la « chanson du Chimurenga ». Avec quelques accords
chinois en fond.
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