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  2026-04-01
 

Une arche numérique sur le Nil

VOL. 18 / AVRIL 2026 par CUI XIAOQIN  ·   2026-04-01
Mots-clés: Chine ; Égypte ; préserver la mémoire du monde

Quand la Chine et l’Égypte unissent leurs savoirs pour préserver la mémoire du monde 

Numérisation de la statue du Bouddha Vairocana aux grottes de Longmen, à Luoyang (province du Henan), réalisée grace à l’IA. (COURTOISIE)

Sur le site archéologique de Tell Aziz, au centre de Memphis, première capitale de l’Égypte ancienne fondée il y a près de 5 100 ans, les archéologues s’affairent sous le soleil du désert. Chaque coup de truelle révèle un fragment d’histoire. Mais cette fois, le passé n’est pas seulement exhumé : il est aussi enregistré avec une précision inédite grâce à une technologie numérique venue de Chine. 

Au cœur du site, une innovation baptisée « système de traçage spatio-temporel » transforme la manière de documenter les fouilles. Chaque étape de l’excavation est enregistrée et archivée numériquement, créant ce que les chercheurs appellent déjà les « anneaux numériques » de la mémoire du site. 

Cette initiative illustre une nouvelle dimension de la coopération sino-égyptienne : celle de la protection du patrimoine de l’humanité à l’ère numérique.   

Un système hors du commun 

Le 19 février dernier, le ministère égyptien du Tourisme et des Antiquités a annoncé la découverte d’un imposant édifice en calcaire par une mission archéologique égypto-chinoise. Selon les premières expertises, cette structure appartiendrait au complexe religieux du roi Apriès, pharaon emblématique de la XXVIe dynastie. 

Au-delà de la découverte elle-même, un détail a particulièrement marqué les spécialistes égyptiens. Grâce au système numérique utilisé sur le chantier, l’ensemble du processus de fouille est enregistré avec une précision extrême. 

« L’archéologie est avant tout un processus », explique Cui Yan, fondateur de l’entreprise technologique chinoise 4DAGE et concepteur du système. Celui-ci a documenté chaque étape de la fouille, depuis l’emplacement exact de l’excavation et le moment précis des interventions, jusqu’au nombre d’objets mis au jour et à la couche stratigraphique d’où ils proviennent. « Tout est traçable », affirme M. Cui. 

La réaction des responsables égyptiens l’a particulièrement marqué. Lorsqu’ils ont découvert le système pour la première fois, ils ont exprimé leur surprise et leur enthousiasme face à cette technologie capable de documenter et de protéger le patrimoine avec une telle précision. 

Pour des sites aussi complexes que celui de Memphis, inscrit sur la Liste du patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 1979, les méthodes traditionnelles de documentation, basées sur des notes et des photographies, ne permettent pas toujours de reconstituer l’ensemble du processus de fouille. Le système numérique agit ainsi comme une mémoire tridimensionnelle capable de restituer chaque étape de l’excavation à l’échelle micrométrique. 

Le ministre égyptien du Tourisme et des Antiquités, Sherif Fathy, a d’ailleurs hautement salué cette coopération sino-égyptienne en matière d’archéologie, soulignant qu’elle permettra de mieux explorer la richesse historique de cette région en tant que site archéologique majeur.  

Mission archéologique égypto-chinoise sur le site de Tell Aziz, en égypte. (COURTOISIE)

Une « arche du futur » pour le patrimoine 

Si cette technologie a séduit les archéologues égyptiens, elle n’a pas été spécialement développée pour cette mission. 

Depuis plus d’une décennie, M. Cui poursuit un objectif ambitieux : construire une « arche numérique » capable de préserver les trésors du patrimoine pour les générations futures. 

Après des années d’études en intelligence artificielle (IA) en Allemagne et l’obtention d’un doctorat au Centre de recherche allemand pour l’IA, il décide en 2014 de retourner en Chine pour créer son entreprise. Son équipe choisit de s’installer dans la région de la Grande Baie Guangdong-Hong Kong-Macao, un environnement propice à la transformation des innovations technologiques en applications concrètes. 

Depuis, la société s’est spécialisée dans la numérisation haute précision du patrimoine culturel. Des sites emblématiques comme la Cité interdite, la vieille ville de Pingyao, les grottes de Longmen ou encore les diaolou (maisons fortifiées) et villages de Kaiping ont été modélisés en trois dimensions. Plus de 10 000 sites et monuments ont ainsi été reproduits dans le monde numérique, offrant une forme d’« immortalité » aux vestiges du passé. 

L’équipe participe également au quatrième recensement national du patrimoine culturel en Chine. Grâce aux technologies de jumeau numérique, les monuments physiques sont reproduits à l’identique dans un environnement virtuel, avec une précision allant du centimètre au millimètre. 

La numérisation ne se limite pas à archiver les monuments. Elle permet aussi de mieux les protéger et de leur redonner vie. Les données collectées sont régulièrement analysées afin de détecter d’éventuelles dégradations. Les monuments exposés aux intempéries ou aux activités humaines peuvent ainsi être surveillés dans le temps, un peu comme lors d’un examen médical régulier. 

la technologie ouvre aussi de nouvelles possibilités pour la diffusion culturelle. L’équipe de M. Cui a par exemple utilisé l’IA pour animer des personnages représentés dans des peintures anciennes. Dans la célèbre peinture Jeux sur glace, qui représente la grande scène des jeux de glace impériaux et des performances sous la dynastie des Qing (1644-1912), les figures se mettent désormais à patiner et à rivaliser dans des scènes dynamiques recréées numériquement. Des projets similaires ont été menés autour de la célèbre peinture Le jour de Qingming au bord de la rivière, offrant une nouvelle manière d’explorer cette œuvre historique. 

Sur les plateformes numériques de diffusion culturelle, ces technologies permettent au public de découvrir chaque jour un objet ou un monument grâce à des expositions virtuelles et à des présentations interactives.  

Un visiteur contemple le tableau Jeux sur glace présenté grace à la technologie numérique lors de la Foire internationale du commerce des services de Chine à Beijing, le 3 septembre 2021. (CNSPHOTO)

Une coopération tournée vers l’avenir 

Cette collaboration archéologique intervient dans un contexte symbolique : cette année marque à la fois le 70e anniversaire de l’établissement des relations diplomatiques entre la Chine et l’Afrique et l’Année sino-africaine des échanges humains et culturels. 

Pour M. Cui, la protection du patrimoine représente un nouveau champ de coopération particulièrement prometteur. « L’Afrique possède des ressources culturelles extraordinaires », partage-t-il avec CHINAFRIQUE. « La coopération sino-africaine dans ce domaine recèle un potentiel immense. » 

Au-delà de la collaboration bilatérale, l’enjeu est plus large : préserver la mémoire collective de l’humanité. Les catastrophes qui ont frappé certains sites patrimoniaux ces dernières années, comme l’incendie de Notre-Dame de Paris ou celui du Musée national du Brésil, rappellent la fragilité des trésors culturels. Des archives numériques complètes pourraient, dans certains cas, permettre d’en atténuer la perte. À ce jour, plus de 600 musées dans le monde ont déjà utilisé les technologies développées par l’équipe de M. Cui. 

Aux yeux de celui-ci, le recours aux technologies numériques permet de bâtir des ponts entre les civilisations, de favoriser leur compréhension mutuelle et de protéger un patrimoine commun grâce aux avancées scientifiques. Cette exploration constitue, selon lui, une illustration vivante des efforts déployés par la Chine pour mettre en œuvre l’Initiative pour la civilisation mondiale, proposée pour la première fois par le Président Xi Jinping en mars 2023. 

Dans cette optique, lors des Deux sessions, M. Cui, également député à la XIVe Assemblée populaire nationale, a de nouveau soumis des propositions relatives à l’utilisation des technologies numériques dans la protection du patrimoine. Il appelle notamment à l’élaboration rapide de cadres politiques et de normes encadrant l’usage de l’IA dans ce domaine. 

Les travaux archéologiques à Memphis reprendront en avril. L’équipe technologique chinoise continuera d’apporter son soutien aux fouilles, enregistrant minutieusement chaque nouvelle découverte. Sur les rives du Nil, cette « arche numérique » poursuit sa route en tant qu’alliance entre science et patrimoine, destinée à transmettre aux générations futures les traces des civilisations passées.  

 

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