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  2026-08-01
 

Au-delà de l'objectif et du dépassement de soi

VOL. 18 / AOÛT 2026 par LI XIAOYU  ·   2026-08-01
Mots-clés: expédition à pied ; voyage vers lui-même

L’expédition à pied d’un photographe chinois au Kenya a abouti sur un voyage vers lui-même 

Qi Lin, son guide Martin (à droite) et leur chameau Kipesh près du panneau indiquant l’équateur, à Nyahururu, au Kenya, le 9 septembre 2021. Un périple qui les a menés des terres agricoles des hauts plateaux de l’hémisphère Sud aux plaines arides de l’hémisphère Nord. (PHOTOS : COURTOISIE)

Le repas le plus mémorable du périple de 701 km effectué à pied dans le nord du Kenya par le photographe chinois Qi Lin, 42 ans, n’a rien d’enviable. 

En septembre 2021, après une longue journée de marche, M. Qi et son guide samburu Martin coupent un morceau de viande de mouton acheté quelques heures plus tôt. La surface est déjà envahie d’asticots. Ils frappent la viande contre une pierre, la cuisinent avec du chou… puis la mangent. « Toute protéine était bonne à prendre », explique-t-il avec simplicité. Dans le désert, où la nourriture se fait rare et où survivre passe avant toute autre considération, le dégoût laisse place à la gratitude. 

Cette scène est devenue l’un des passages les plus marquants de Journal d’un chameau (The Camel Diaries). Pourtant, pour M. Qi, le livre ne raconte pas tant une histoire d’endurance qu’une manière différente de regarder le monde. 

Publié en avril dernier, l’ouvrage retrace ses deux mois passés à traverser à pied le nord du Kenya, accompagné de son guide Martin et d’un seul chameau nommé Kipesh. À l’origine, il ne s’agissait que de courts textes publiés chaque soir sur WeChat afin de rassurer ses proches. Ces notes quotidiennes, accompagnées de photographies, sont finalement devenues un récit de voyage une fois compilées. « Je n’avais pas prévu d’en faire un livre », confie-t-il à CHINAFRIQUE. « Au départ, c’était plus un dialogue avec moi-même. » 

Ce qui fait aujourd’hui la singularité de l’ouvrage, c’est précisément le choix de conserver ces carnets quasiment dans leur forme d’origine. Plutôt que de réécrire son histoire une fois rentré chez lui, M. Qi a préféré garder les phrases rédigées sur l’écran fissuré de son téléphone, à l’ombre d’un acacia ou au bord d’un lit de rivière asséché, après 30 à 40 km de marche. « Ce sont les mots qui ont pu être écrits à cet endroit et à cet instant précis. Aujourd’hui, j’en serais incapable. » 

Pour Cao Yin, professeur associé titulaire au département d’histoire de l’Université de Pékin, c’est justement cette authenticité qui distingue Journal d’un chameau. « À l’heure où le voyage se résume souvent à quelques images soigneusement mises en scène sur les réseaux sociaux, le livre suit une démarche radicalement opposée », analyse-t-il. « Il est construit sur les ampoules aux pieds, les coups de soleil, les troubles digestifs et des mois passés à partager le quotidien des habitants. » Selon lui, l’ouvrage constitue non seulement un remarquable récit de voyage, mais aussi un précieux témoignage de terrain pour mieux comprendre les sociétés africaines. 

Publié en avril dernier, Journal d’un chameau retrace la traversée du nord du Kenya par le photographe Qi Lin, accompagné d’un jeune guide samburu et d’un chameau. 

Bien plus qu’une simple aventure 

L’expédition elle-même relevait totalement du défi. 

    En septembre 2021, M. Qi, Martin et Kipesh se mettent en route. Ils traversent l’équateur, les hauts plateaux, les savanes et les forêts d’éléphants avant d’atteindre le lac Turkana (souvent surnommé le « berceau de l’humanité »), puis de s’enfoncer dans l’impitoyable désert de Chalbi. Avec un seul chameau, c’est-à-dire bien moins que ce qu’exige normalement une telle expédition, ils transportent eau, nourriture et matériel de camping à travers certains des paysages les plus hostiles d’Afrique de l’Est. 

Le moment le plus périlleux ne survient pourtant ni lorsqu’ils sont encerclés par des hommes armés, ni lorsque leur chameau est volé, mais au cœur même du désert. M. Qi frôle à plusieurs reprises l’insolation. Sa bouche s’engourdit, un goût métallique envahit son palais, puis viennent les hallucinations. Plus encore que la souffrance physique, c’est l’immensité d’un horizon sans arbres, sans ombre et sans espoir qui l’ébranle. « C’est la seule fois où je me suis réellement demandé si j’allais pouvoir continuer. » 

Pour autant, la souffrance n’a jamais été une fin en soi. Depuis une dizaine d’années, M. Qi consacre volontairement un ou deux mois chaque année à ce qu’il appelle des « voyages ascétiques », non pour vaincre la nature, mais pour mieux se connaître. « Dans la nature, on ne peut pas tricher. On ne joue aucun rôle. On est simplement soi-même face au monde. » 

Cette traversée marque aussi un tournant après plusieurs années particulièrement difficiles. Les violences extrêmes dont il a été témoin en Haïti, la disparition d’un ami proche dans un accident d’avion, la dépression et la dégradation irréversible de sa vue avaient fini par le couper émotionnellement du monde. « Avant, l’appareil photo s’interposait entre le monde et moi. Aujourd’hui, je commence par ressentir les choses avec mon corps et mes sens. Ce n’est qu’ensuite que je photographie. » 

À plusieurs reprises durant la marche, il éprouve ce qu’il décrit comme une profonde communion avec la nature. « Les couleurs devenaient plus vives. Je sentais la chaleur du soleil et le poids du vent. Le monde entier semblait soudain reprendre vie. » 

À l’heure où l’intelligence artificielle (IA) occupe une place croissante, M. Qi estime que cette capacité à ressentir physiquement le monde constitue peut-être ce qui distingue encore le plus profondément l’être humain. « L’IA sait réfléchir. Mais sentir le monde, cela nous appartient encore. » 

L’équipe de Qi Lin campe dans le lit asséché d’une rivière, à la lisière ouest du désert de Chalbi, au Kenya, le 23 octobre 2021. Les arbres qui bordent le cours d’eau offrent à la fois de l’ombre contre la chaleur écrasante et du fourrage pour leur chameau. 

Un voyage d’égal à égal 

Bien que Journal d’un chameau se déroule entièrement au Kenya, M. Qi refuse d’en faire un livre sur l’Afrique. « Je ne suis pas qualifié pour expliquer l’Afrique. C’est simplement l’histoire d’un homme qui s’est trouvé au fin fond du Kenya. » 

Depuis son arrivée sur le continent en 2011, il a parcouru plus de dix pays africains. Au fil des années, il a vu le Kenya évoluer rapidement, tandis que le nord du pays reste marqué par le sous-développement et les effets du changement climatique. Il se souvient notamment d’une fillette de Marsabit qui n’avait jamais vu la pluie. « Son avenir dépend aussi de nos choix. Rien de tout cela n’est abstrait. » 

Au fil du voyage, il découvre que les différences culturelles s’effacent souvent devant les émotions communes. En partageant les repas, les nuits et la marche avec les habitants, une confiance naturelle s’installe. « Les conditions de vie étaient difficiles, mais la joie comme la tristesse sont universelles. » 

Pour Liu Haifang, directrice du Centre d’études africaines de l’Université de Pékin, Journal d’un chameau rompt avec les récits d’exploration classiques : « Avec un seul chameau, M. Qi est entré dans les communautés locales en partageant leur quotidien. Son chemin est rempli de poussière, et cette poussière porte le parfum de la liberté. » 

Le récit ne cherche ni à conquérir un territoire ni à expliquer une civilisation. Il raconte simplement une expérience vécue, faite d’humilité et d’incertitudes. L’ambition de l’auteur ne consiste pas non plus à définir l’Afrique, mais à susciter l’envie de la découvrir. « Même si ce livre ne peut représenter tout le continent. » 

Et les projets de voyage ne manquent pas. Si M. Qi retourne un jour dans le nord du Kenya, ce ne sera pas pour refaire le même itinéraire. Il rêve désormais d’y emmener… un robot. « J’aimerais que l’IA découvre, elle aussi, le berceau de l’humanité. »

 

 
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