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  2026-09-01
 

Une lecture mutuelle

VOL. 18 / SEPTEMBRE 2026 par ELIAS WONDIMU  ·   2026-09-01
Mots-clés: édition ; nouvelle passerelle

L’édition peut devenir une nouvelle passerelle puissante entre la Chine et l’Afrique, reliant lecteurs, écrivains et idées tout en approfondissant la compréhension entre les peuples 

Garçon découvrant une décoration du Nouvel An chinois au pavillon des livres chinois traduits, 

lors de la 53e Foire internationale du livre du Caire, en Égypte, le 4 février 2022. (XINHUA) 

La coopération sino-africaine s’est principalement articulée autour de l’amélioration des infrastructures, du commerce et des investissements. Ces liens ont transformé les économies et rapproché des millions de personnes et d’entreprises. Mais je suis convaincu que la prochaine étape sera différente. Elle sera placée sous le signe du savoir. 

En août, des éditeurs et des institutions culturelles de Chine et d’Afrique se sont réunis à Jinan (province du Shandong) à l’occasion du lancement de l’Association d’édition sino-africaine. Inscrite dans le cadre de l’Année sino-africaine des échanges humains et culturels 2026, sa création témoigne d’une volonté forte de doter nos deux secteurs de l’édition d’un espace de coopération pérenne. 

En tant que cofondateur, j’entrevois un potentiel qui dépasse largement le simple échange de livres. L’édition peut devenir l’un des vecteurs les plus puissants de compréhension mutuelle entre la Chine et l’Afrique, permettant à chacune de découvrir l’autre au-delà des gros titres et des stéréotypes. 

J’ai consacré près de 30 ans au monde de l’édition, dont une grande partie loin de mon Éthiopie natale. Pendant de nombreuses années, j’ai vécu en exil tout en développant les éditions TSEHAI, m’efforçant de maintenir un lien entre le savoir africain et sa source. À mon retour en Éthiopie, je portais en moi une conviction plus profonde : le savoir doit circuler. Il doit rayonner vers l’extérieur, mais aussi trouver le chemin du retour.   

Un potentiel à exploiter 

Lors de mes séjours en Chine, j’ai été frappé par l’abondance des œuvres littéraires et des ouvrages universitaires venus d’Europe et d’ailleurs, disponibles en chinois. Il suffit d’entrer dans une grande librairie chinoise pour y trouver des œuvres de littérature mondiale, de philosophie, d’histoire et de sciences proposées aux lecteurs chinois. 

Cela ne relève pas du hasard. La Chine a investi dans la traduction, car l’accès à la production intellectuelle des autres pays était considéré comme un élément clé du développement national. L’Afrique peut en tirer une leçon. 

Pourtant, malgré le renforcement des relations sino-africaines, la littérature, les travaux universitaires et la pensée contemporaine d’Afrique restent relativement peu représentés dans les traductions chinoises. J’y vois une opportunité immense. 

La Chine dispose d’un lectorat potentiel considérable. L’Afrique compte des milliers d’écrivains, d’universitaires et de penseurs dont les œuvres pourraient aider les Chinois à mieux comprendre le continent. Il s’agit désormais de mettre en place les dispositifs permettant à ces livres et à ces idées de circuler.  

Pour TSEHAI, ce voyage a déjà commencé. Grâce à notre maison d’édition récemment créée, le premier ouvrage éthiopien que nous avons présenté a été acquis pour une publication en Chine ; sa parution est prévue dans les mois à venir. 

La contribution la plus importante du secteur de l’édition aux relations sino-africaines réside peut-être dans sa capacité à favoriser des rencontres entre les peuples par-delà l’actualité immédiate. 

La perception de l’Afrique par la Chine ne devrait pas reposer essentiellement sur des reportages ou des ouvrages écrits ailleurs. Les lecteurs chinois doivent pouvoir entendre directement la voix des auteurs africains : historiens, romanciers et universitaires traitant des multiples facettes des sociétés africaines. 

L’Afrique ne se résume pas à une histoire unique. Elle englobe 54 pays, des milliers de langues et de communautés, des civilisations ancestrales et des métropoles modernes. C’est un continent d’une créativité extraordinaire, confronté à des défis bien réels. 

Nous, Africains, souhaitons également comprendre la Chine : sa civilisation millénaire, sa littérature et sa philosophie, ainsi que la transformation spectaculaire qu’elle a connue ces dernières décennies. 

Mais cet apprentissage mutuel doit se faire dans les deux sens. Nous voulons que les lecteurs chinois découvrent nos luttes, nos réussites, notre humour et nos espoirs. L’édition offre l’espace nécessaire pour que cette rencontre s’opère avec davantage de profondeur et de nuance. 

Un livre peut transporter le lecteur là où un reportage parvient rarement à l’emmener. Il peut le plonger dans la mémoire, l’imagination et le vécu d’autrui. C’est précisément ce type de compréhension que les échanges entre les peuples doivent viser. 

Elias Wondimu (à droite) et Li Shuangwu, président de Contemporary World Press, 

lors de la signature d’un accord de cession de droits d’auteur à la Foire internationale 

du livre de Beijing 2025. (COURTOISIE)  

Créer un écosystème complet 

Pour que l’Association d’édition sino-africaine réalise tout son potentiel, elle doit aller au-delà de la simple facilitation d’accords individuels sur les droits d’auteur ; elle doit contribuer à bâtir un véritable écosystème. 

Cela implique la mise en place de programmes de traduction systématiques entre le chinois et les langues africaines, le renforcement des marchés des droits pour mettre les éditeurs directement en relation, des programmes d’échange permettant aux éditeurs, traducteurs et agents littéraires de travailler au sein des institutions de leurs homologues, des accords de coédition garantissant des prix abordables sur les marchés africains, ainsi que des systèmes de distribution assurant que les ouvrages traduits parviennent réellement aux lecteurs. 

L’association peut offrir une plateforme propice au développement de relations de confiance entre éditeurs. La technologie, plus particulièrement l’intelligence artificielle (IA), ouvre également de nouvelles perspectives. 

L’IA peut aider à surmonter certains obstacles traditionnels à l’édition multilingue en facilitant la traduction, la gestion des métadonnées, la numérisation et la visibilité des ouvrages. Cet apport pourrait s’avérer particulièrement précieux pour les langues africaines, longtemps délaissées par les technologies numériques. 

Toutefois, la technologie doit renforcer la créativité humaine, et non s’y substituer. Les auteurs, traducteurs, éditeurs et maisons d’édition doivent rester au cœur du processus. Les questions de droits d’auteur, de reconnaissance de la paternité de l’œuvre et de juste rémunération ne doivent pas être reléguées au second plan sous prétexte que la reproduction est devenue plus aisée. 

L’objectif n’est pas d’évincer l’humain du monde de l’édition, mais de donner au plus grand nombre les moyens de participer à l’économie mondiale du savoir, tout en veillant à ce que les langues et les voix historiquement négligées ne soient pas laissées pour compte à l’ère numérique. 

Pendant une grande partie de l’ère moderne de l’édition, le défi pour l’Afrique a été d’accéder aux livres produits ailleurs. C’est toujours le cas. Mais il est tout aussi important pour l’Afrique de faire connaître les livres africains au reste du monde. 

La Chine peut devenir l’un des partenaires clés pour concrétiser cette ambition. En retour, elle pourra découvrir l’Afrique comme un vaste univers intellectuel et culturel. 

C’est là tout l’intérêt de l’Association d’édition sino-africaine. Son succès ne doit pas se mesurer uniquement au nombre d’accords signés ou de droits d’édition échangés.  

Il ne s’agit pas seulement d’un dispositif pour faire circuler des livres entre deux marchés. Nous offrons à deux grandes civilisations l’opportunité de se lire mutuellement, de découvrir leurs histoires, leurs idées, leur créativité et leurs aspirations respectives. Cela pourrait bien s’avérer l’une des formes de coopération sino-africaine les plus durables à ce jour.  

ELIAS WONDIMU, fondateur des éditions TSEHAI 

 
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