| 2026-10-08 |
Un souffle inaltérable |
| VOL. 18 / OCTOBRE 2026 par MARK H. LEVINE · 2026-10-08 |
| Mots-clés: Longue Marche ; esprit et vitalité |
L’esprit et la vitalité de la Longue Marche se manifestent encore chaque jour en Chine

Des foules de visiteurs affluent pour admirer le spectacle immersif La grande expédition au sein du Musée numérique d’art et de science dédié à la Longue Marche, à Guiyang (province du Guizhou). (CNSPHOTO)
C’est sur les bancs d’une université américaine, dans les années 1960, que j’entendis parler pour la première fois de la Longue Marche. Comme beaucoup d’Occidentaux, je n’y voyais alors qu’un épisode héroïque et lointain de l’histoire chinoise, une retraite militaire devenue légende. C’est la lecture, au milieu des années 1970, d’Étoile rouge sur la Chine d’Edgar Snow qui m’en révéla la portée profonde : bien plus qu’un récit de survie, le témoignage d’une endurance hors norme, d’un sacrifice collectif et d’une foi inébranlable face à l’impossible.
Après un doctorat de sociologie obtenu en 1976, j’ai choisi de m’engager bénévolement durant trois décennies auprès des travailleurs des quartiers défavorisés aux États-Unis, plutôt que de suivre une carrière académique. C’est à cette époque que le récit saisissant de M. Snow m’a durablement marqué : la Longue Marche m’apparaissait alors comme une page glorieuse de l’histoire chinoise, faite d’épreuves extrêmes, de courage et de persévérance hors du commun, et d’une foi que rien ne pouvait ébranler.
Aujourd’hui, après plus de 20 ans passés en Chine à observer des mutations spectaculaires, à dialoguer avec les habitants des hameaux comme des métropoles et à arpenter les hauts lieux de la révolution, de Zunyi (province du Guizhou) jusqu’à Xibaipo (province du Hebei), ma perception de l’esprit de la Longue Marche s’est profondément enrichie. Dès mes premiers pas dans le pays, j’ai composé ma première chanson d’inspiration chinoise, Huai’an – Promesse d’avenir (en hommage à Huai’an, dans la province du Jiangsu, ville natale de Zhou Enlai, premier chef du gouvernement de la République populaire de Chine), inspirée par les progrès concrets dont j’étais le témoin.
Loin d’appartenir à un chapitre révolu, la Longue Marche demeure, à mes yeux, un souffle bien vivant qui se réinvente avec notre époque. Sa valeur s’inscrit dans la durée et résonne à l’échelle mondiale : c’est cette force intemporelle que j’ai éprouvée de près au fil des ans.
Une marche pour la survie
Entre 1934 et 1936, l’Armée rouge mena une traversée d’espérance et de résistance face à une nature hostile et aux troupes ennemies. Ses dirigeants opposèrent la foi au désespoir, l’unité à la division et l’intérêt général à l’ambition personnelle.
Pendant longtemps, le regard occidental a relégué la Longue Marche au rang de pièce de musée, vestige poussiéreux d’un romantisme révolutionnaire. Ce qui lui a échappé, c’est sa portée universelle : le courage face à l’adversité, la résilience dans l’épreuve et l’attachement au progrès partagé plutôt qu’à la seule réussite individuelle. Mes années en Chine m’ont prouvé que cet esprit ne s’est jamais éteint ; il a simplement embrassé les défis d’aujourd’hui.
J’en ai observé les manifestations jusque dans les recoins les plus retirés du pays. Des villages jadis enclavés par un relief tourmenté et une pauvreté tenace renaissent, non par des coups d’éclat, mais par le labeur obstiné et silencieux de leurs habitants. Des instituteurs bravant les flots pour guider une poignée d’élèves ; des ingénieurs éventrant la montagne mètre après mètre ; des soignants portant des remèdes à des communautés qui n’avaient jamais vu de médecin. Point de batailles épiques ici, nul triomphalisme, mais la même constance et le même don de soi qui portaient l’Armée rouge 90 ans plus tôt.
Je retrouve ce même élan aujourd’hui, alors que la Chine navigue entre restrictions technologiques et soubresauts de l’économie mondiale. Sa quête d’autonomie en matière d’innovation, de transition écologique et de croissance inclusive constitue, en soi, une nouvelle Longue Marche : celle de l’exploration et de l’invention.
Mieux encore, cet esprit a dépassé le seul récit chinois pour s’offrir au monde comme un bienfait spirituel universel, fondé sur la résilience dans l’adversité, la cohésion dans l’effort et l’engagement à long terme pour le bien commun.

Le Mémorial de la bataille de la rivière Xiangjiang de la Longue Marche de l’Armée rouge, à Guilin (région autonome zhuang du Guangxi), le 4 mai. (VCG)
Voués au progrès
Depuis près de 20 ans, j’enseigne à l’Université Minzu de Chine, à Beijing, institution dédiée à l’unité entre les ethnies et à l’équité éducative.
Mes étudiants proviennent majoritairement des hauts plateaux, des massifs reculés et des confins du pays. Beaucoup sont issus de minorités ethniques, originaires de régions naguère aussi enclavées et démunies que celles autrefois traversées par la Longue Marche.
À peine sortis de l’adolescence, souvent locuteurs du mandarin comme seconde langue, ils arrivent porteurs du poids des espérances familiales et des réalités économiques. La charge académique est redoutable, l’adaptation culturelle plus rude encore. Et pourtant, ils tiennent bon.
S’ils étudient, ce n’est pas seulement pour améliorer leur propre condition, mais aussi pour retourner chez eux et mettre leurs connaissances au service de leur communauté, comme enseignants, médecins, ingénieurs ou gardiens de leur patrimoine. Ils aspirent à raviver leurs villages, à protéger leurs idiomes et à tisser des passerelles entre la tradition et la modernité. Ce dévouement discret au collectif et cette force d’âme face aux épreuves personnelles, toujours au service du bien commun, font vivre chez la jeunesse d’aujourd’hui l’esprit de solidarité et de persévérance de la Longue Marche.
Mon propre parcours répond à cette même impulsion. Auteur-compositeur, écrivain et expert en chef de l’atelier « Raconter les histoires de la Chine », je m’efforce de démonter les clichés occidentaux qui réduisent l’évolution du pays à des manchettes superficielles ou à des prismes partisans. J’ai privilégié le travail de terrain, l’écoute au ras du sol et une création ancrée dans le réel. Au fil des ans, j’ai sillonné les provinces intérieures, les régions autonomes et les anciens bassins de pauvreté. J’ai conversé avec des paysans, des maîtres d’école ruraux, des cadres locaux, des artisans du patrimoine culturel immatériel et de jeunes travailleurs sociaux. J’ai recueilli leurs mémoires restées dans l’ombre : la construction patiente des infrastructures, la renaissance de traditions menacées, l’effort obstiné pour arracher les bourgades au sous-développement.
Si je donne à voir et à entendre ces récits, c’est que le monde a besoin de les recevoir : non comme une propagande, mais comme un témoignage humain.
Mon enseignement et mon immersion culturelle m’ont appris que cet esprit abhorre l’inertie pour mieux épouser le mouvement. L’Occident a trop souvent figé la Longue Marche dans une fresque lointaine et immobile. Mes années passées sur place me crient le contraire : c’est une énergie en acte, palpable dans la conscience morale de mes étudiants, dans la force des communautés rurales que j’ai documentées, dans le cran des pionniers qui forcent les verrous technologiques.
Cet esprit ne s’arrête pas aux frontières de la Chine. Il appartient à quiconque, un jour, s’est trouvé face à une impasse et a fait le choix d’avancer.
MARK H. LEVINE, expert en chef de l’atelier « Raconter les histoires de la Chine », Université Minzu de Chine