| 2026-10-08 |
Puiser la vie |
| VOL. 18 / OCTOBRE 2026 par DERRICK SILIMINA · 2026-10-08 |
| Mots-clés: eau potable ; Tchad |
Dans le sud du Tchad, l’aide chinoise rapproche l’eau potable des villages, améliore la santé, augmente les revenus et facilite le quotidien

Une station du projet hydraulique chinois permet aux habitants d’avoir accès à l’eau potable, à Koumra (province du Mandoul), au Tchad, le 5 juin. (PHOTOS : XINHUA)
Le jour n’avait pas encore percé au Tchad, situé au cœur du Sahel poussiéreux, que Madeleine Ndjeria était déjà debout. Elle calait un bidon jaune de 20 litres sur son épaule et se mettait en route vers le point d’eau. Elle s’engageait sur une piste familière dont chaque creux lui était connu, ses pas s’éloignant dans la fraîcheur nocturne avant le retour de la chaleur.
En milieu de matinée, le thermomètre frôlait les 40 °C et l’air ondulait au-dessus des pistes du Mandoul. Pour elle, comme pour d’innombrables femmes et jeunes filles, cette marche n’était pas une corvée optionnelle : c’était un calcul quotidien dicté par l’équilibre fragile entre la distance, l’épuisement et la survie. Au retour, le bidon pesait lourd sur ses épaules usées ; à chaque gorgée tirée d’une source incertaine, le spectre de la maladie guettait.
« Dans ma région du Mandoul, un jour sans marche affectait directement la communauté. Pendant des années, chaque gorgée a ressemblé à un pari, et notre vie s’est longtemps mesurée en kilomètres parcourus et en litres transportés », confie-t-elle à CHINAFRIQUE.
Dans le Mandoul et la province voisine du Salamat, la rareté de l’eau dictait depuis toujours le rythme de la vie rurale. On s’approvisionnait dans des puits peu profonds, souvent partagés avec le bétail ; en l’absence d’assainissement adéquat, les affections se propageaient de case en case. Lorsque l’eau venait à manquer, les cultures et les troupeaux dépérissaient, fragilisant l’économie des agriculteurs et des éleveurs.
Sous cette terre aride, pourtant, dormait une ressource oubliée. Fin 2024, des ingénieurs chinois ont entrepris de sonder la roche en profondeur pour atteindre une nappe souterraine préservée depuis des générations. Leurs chantiers ont fait apparaître dans les campagnes des centaines de puits, des stations d’adduction et des latrines publiques. Avec eux, une certitude nouvelle : de l’eau propre à portée de main, et des journées enfin affranchies de l’interminable marche.
La quête de l’eau
Les données du Haut-Commissariat de l’ONU pour les réfugiés mesurent l’âpreté du retard tchadien en matière d’eau, d’hygiène et d’assainissement. Seuls 52 % des Tchadiens disposent d’un accès de base à l’eau potable, et à peine 44 % en zone rurale. Le bilan sanitaire est plus sombre encore : 13 % de la population seulement bénéficie d’installations de base, un taux qui chute à 5 % en milieu rural, plaçant le pays dans une situation critique.
Dans ces provinces enclavées du sud et du sud-est, le combat de Mme Ndjeria fait écho à celui de François Mbaïlao. Cet agriculteur a réchappé d’une infection diarrhéique aiguë, gardant moins le souvenir de la souffrance physique que celui d’avoir frôlé la mort. « J’ai souffert d’une déshydratation sévère, puis d’une infection intestinale après avoir bu de l’eau souillée : ma vie tenait à un fil », témoigne-t-il auprès de CHINAFRIQUE.
Le Groupe de la Banque africaine de développement qualifie la situation de crise sanitaire majeure : plus de 82 % des habitants vivent sans infrastructures sanitaires aux normes, 63 % pratiquent la défécation à l’air libre et seulement 11 % profitent de services gérés en toute sécurité. Une facture humaine et économique lourde, estimée à quelque 129,5 millions de dollars par an, qui hypothèque la santé publique, la préservation de l’environnement et l’essor socio-économique.
Le tournant s’amorce fin octobre 2024, lorsque les équipes de China Jiangxi International Economic and Technical Cooperation (CJIC) déploient des techniques de forage avancées dans le Mandoul et le Salamat, résolues à puiser l’eau pure cachée sous ces sols rebelles. « Pendant 20 ans, les forages se sont soldés par des échecs : la roche compacte ne rendait presque rien. Mais au bout de huit mois d’efforts, notre équipe a enfin atteint un débit en adéquation avec les besoins des Tchadiens », relate Fu Renyin, chef de projet pour la CJIC.
À ce jour, le programme a permis de livrer plus de 500 puits à pompe manuelle, 57 stations d’adduction centralisées et plus de 100 blocs de latrines publiques. La profondeur moyenne des puits atteint 45 m, celle des forages alimentant les stations centralisées dépasse 90 m, tandis que les forages les plus profonds descendent à plus de 150 m pour atteindre des nappes intactes.
Avant d’amorcer le moindre chantier, précise Huo Wenlong, directeur de site de la CJIC, des repérages géologiques rigoureux sont menés pour évaluer le potentiel hydrique. « Nous procédons systématiquement à des études préliminaires approfondies. Les ouvrages que nous réalisons doivent respecter strictement les normes de qualité et de débit », insiste-t-il.

Un chateau d’eau du projet hydraulique chinois, à Koumra (province du Mandoul), au Tchad, le 5 juin.
Une nouvelle source d’espoir
Les autorités locales l’attestent : le répit est tangible pour plus de 6 000 habitants. Au-delà des usages domestiques, les éleveurs n’ont plus à guider leur bétail sur de fatigantes distances pour l’abreuver.
Dans les villages du Salamat, les petits exploitants profitent aussi de cette manne. À Abou-Deïa, Aboubacar Oumarou dispose enfin d’une irrigation continue pour ses cultures maraîchères. « Je ne cours plus après l’eau pour arroser mon lopin. Ce projet mené avec l’appui de la Chine représente un soulagement inestimable pour nos familles, nos cultures et nos bêtes », se félicite-t-il.
Pour garantir un approvisionnement ininterrompu, les ingénieurs ont équipé les stations d’un système d’alimentation hybride. « Quand le soleil brille, la station fonctionne à l’énergie solaire. Le soir ou par temps couvert, elle bascule automatiquement sur le groupe électrogène », détaille M. Huo.
Passalet Marcelin, ministre tchadien de l’Eau et de l’Énergie, s’est rendu à plusieurs reprises sur le terrain. « Ce projet illustre la vitalité de la coopération entre le Tchad et la Chine. Il nous permet d’accélérer notre Programme d’approvisionnement en eau potable et d’assainissement en milieux semi-urbain et rural, ciblant prioritairement les zones les plus vulnérables. »
L’ambassadeur de Chine au Tchad, Wang Xining, salue pour sa part la synergie dans le secteur des infrastructures. « L’initiative vise à faciliter l’accès à l’eau potable pour les populations locales et à rehausser leur niveau de vie », a-t-il souligné lors d’une cérémonie de remise d’équipements.
Inscrit dans le cadre de l’initiative « la Ceinture et la Route », le projet valorise des nappes phréatiques longtemps négligées. « Le soutien sincère du gouvernement et du peuple chinois envers le peuple tchadien concrétise les principes de sincérité, de résultats effectifs, d’amitié et de bonne foi », conclut l’ambassadeur.