| 2026-10-08 |
Un festival de rêves |
| VOL. 18 / OCTOBRE 2026 VOL. 18 / OCTOBRE 2026 · 2026-10-08 |
| Mots-clés: festival communautaire ; Mathare |
À Mathare, au cœur d’un quartier informel de Nairobi, un festival communautaire offre aux jeunes un espace pour jouer, créer et faire vivre leurs rêves

Volontaires chinoises animant un atelier d’art pour les enfants à Nairobi, au Kenya, en août. (PHOTOS : COURTOISIE)
Sur un terrain de football poussiéreux de Mathare, l’un des plus vastes quartiers informels de Nairobi, un jeune joueur marque un but, porté par les encouragements de ses coéquipiers et des spectateurs. À quelques pas de là, des enfants admirent des peintures, de jeunes talents montent sur scène, tandis que d’autres feuillettent des ouvrages fraîchement répertoriés.
Pendant plusieurs jours en août, Mathare s’est transformé en lieu de fête. La huitième édition du Mathare Carnival a réuni 42 équipes de football communautaires et plus de 500 jeunes joueurs. Des centaines d’enfants ont également participé à des activités artistiques, à des spectacles de talents et à des programmes de lecture. Derrière ce festival se trouve une idée simple : offrir aux jeunes un espace où ils puissent non seulement participer, mais aussi être vus, entendus et valorisés.
Pour Yin Binbin, cofondateur chinois de la Dream Building Service Association (DBSA), cet événement concrétise une aventure commencée il y a 12 ans dans un cadre radicalement différent.
La solidarité comme destin
En 2014, à un tournant de sa vie, M. Yin arrive à Mathare en qualité de volontaire international. Il y enseigne les mathématiques, les sciences et l’anglais, pensant n’effectuer qu’un court séjour en Afrique avant de reprendre son parcours professionnel.
Puis il découvre l’école locale. Les salles de classe, sommairement assemblées en tôles ondulées, sont sombres et mal aérées, envahies par les fumées de cuisine. Dans une salle, la torche d’un téléphone portable tient lieu d’éclairage. Un élève utilise sa manche en guise de gomme. Dehors, M. Yin aperçoit des enfants fouillant les détritus en quête de nourriture.
Cette expérience bouleverse ses projets. Avec d’autres volontaires, il témoigne de cette réalité et lance une collecte de fonds en ligne. Quelques semaines suffisent pour réunir la somme nécessaire à la reconstruction de l’établissement. Les nouvelles salles sont livrées en un peu plus d’un mois. En voyant les élèves prendre possession de leurs nouvelles classes dans une effusion de chants et de danses, M. Yin prend conscience que l’aventure ne fait que commencer.
Porté par l’enthousiasme de la communauté, il pérennise son action. Une deuxième école voit le jour. De nouveaux volontaires se mobilisent et d’autres campagnes de levée de fonds s’organisent. Ce qui ne devait être qu’une mission temporaire se mue alors en un engagement durable.
De cette dynamique naît la DBSA. Au fil des ans, son champ d’action s’élargit : de la construction d’écoles à l’aide alimentaire, en passant par l’éducation, le football, les arts, la révélation de talents et l’accès à la lecture. Depuis 2014, l’association a déployé des projets dans six pays africains grâce au concours de plus de 500 volontaires internationaux.
Mais pour M. Yin, l’évolution la plus profonde réside dans sa perception même de la communauté.

Clôture du concours de talents à Nairobi, au Kenya, en août.
Écouter avant d’agir
« Beaucoup de nos projets n’ont pas de plan défini. Tout part du dialogue », explique M. Yin à CHINAFRIQUE.
Le concours de talents en est un exemple. Les volontaires avaient remarqué que des jeunes se rassemblaient dans les rues de Mathare autour d’une enceinte portable pour chanter et danser. Le talent était flagrant, mais les opportunités de se produire manquaient. En 2015, la DBSA aménage une scène de fortune et lance la première édition. Des milliers de spectateurs répondent présents.
Le football suit un parcours analogue. Si les enfants brûlaient d’envie de jouer, l’accès aux rares terrains du quartier demeurait payant. La DBSA décide donc de louer un terrain et d’y inviter des équipes issues de plus de 20 écoles. Cette initiative donnera naissance à la Slum World Cup, devenue l’un des temps forts du Mathare Carnival.
L’art et la lecture répondent eux aussi à des besoins observés sur le terrain. De jeunes artistes talentueux manquaient d’espaces pour montrer leurs créations, tandis qu’une grande partie des enfants restait privée de livres.
L’édition 2026 du festival illustre l’ampleur prise par ces initiatives. Quelque 289 élèves de 15 écoles communautaires ont présenté plus de 300 œuvres. Plus de 1 000 jeunes ont passé les auditions du concours de talents, dont 29 prestations ont été retenues pour la finale. En parallèle, le programme Africa Dream Campus Project a épaulé 13 écoles partenaires et permis l’inventaire de près de 1 000 nouveaux livres.
Pour M. Yin, ces activités dépassent le simple hobby. Elles forgent la confiance en soi, la discipline et la créativité, tout en ouvrant progressivement de nouveaux horizons.
Il cite notamment l’exemple d’un jeune rappeur talentueux, baptisé Peter, découvert lors du concours. Grâce à l’accompagnement et à la formation dont il a bénéficié, Peter est passé de la recherche de reconnaissance à des prestations commerciales qui lui permettent désormais de générer des revenus.
Selon M. Yin, c’est là que se situe une évolution essentielle de l’action sociale : « Il ne s’agit pas seulement de donner, mais aussi de permettre à chacun d’acquérir des compétences et de disposer de davantage de choix. »

Célébrations après la victoire de l’équipe championne lors de la Slum World Cup 2026 à Nairobi, au Kenya, en août.
De bénéficiaires à acteurs de leur avenir
Présent depuis plus de dix ans à Mathare, M. Yin a observé la profonde mutation du quartier. Les bicoques en tôle laissent peu à peu place à des structures en dur, le numérique s’est invité dans le quotidien, et la jeunesse bénéficie d’un accès élargi à l’information comme aux opportunités.
La DBSA doit, elle aussi, évoluer avec la communauté, estime-t-il. L’association a ainsi mis en place un bureau local et travaille avec des équipes sur place, tandis que la mise en œuvre et les décisions concernant les projets sont de plus en plus confiées aux membres de la communauté. La Slum World Cup est aujourd’hui largement organisée localement, la DBSA intervenant principalement pour soutenir et superviser.
« Notre objectif est de faire évoluer les bénéficiaires vers une participation active, puis de les aider à devenir des acteurs capables de relever eux-mêmes leurs défis », souligne M. Yin.
Cette philosophie imprègne également la dimension sino-africaine du projet. Au fil du temps, la récurrence des missions de volontaires chinois à Mathare a tissé des liens humains bien plus profonds qu’un simple partenariat ponctuel. À force de rencontres, ils sont devenus des visages familiers pour les habitants.
Le Mathare Carnival constitue aujourd’hui un point de rencontre pour ce réseau. En 2026, volontaires chinois, organisations communautaires kényanes, entreprises, représentants des autorités et partenaires internationaux ont contribué, chacun à leur manière, aux activités. À l’issue du tournoi de football, l’ambassadrice de Chine au Kenya, Guo Haiyan, a écrit sur Facebook : « Les équipes, joueurs et volontaires chinois et kényans ont donné le meilleur d’eux-mêmes côte à côte, semant ainsi de nouvelles graines de l’amitié sino-kényane sur cette terre de Mathare. »
L’aspiration ultime de M. Yin est de faire de son association une organisation caritative chinoise de référence à l’international, porteuse d’un impact social pérenne.
|
||||