| 2026-10-31 |
La métamorphose d'un bastion de l'industrie chimique |
| VOL. 18 / NOVEMBRE 2026 par ZHAO YANG · 2026-10-31 |
| Mots-clés: Changjinag ; Yichang ; écologie ; économie |
De bastion pollueur à modèle vert, la ville de Yichang a prouvé que l’écologie et l’économie ne s’opposent pas forcément et peuvent même faire bon ménage

Rives du Changjiang après leur réhabilitation écologique suivant la démolition des usines, entrepôts et ateliers du groupe Xingfa. (COURTOISIE)
Située à la jonction des cours moyen et supérieur du Changjiang, la ville de Yichang (province du Hubei, au centre de la Chine) abrite près d’un quart des berges provinciales du fleuve. Autrefois étranglée par les industries chimiques, elle offre aujourd’hui des rives verdoyantes où les hommes cohabitent en harmonie avec la faune locale. Derrière cette transformation se cache près d’une décennie de réhabilitation écologique et de restructuration industrielle.
Reconvertir pour renaître
Le 9 septembre 2018, à 15 heures, une détonation sourde a déchiré le silence dans l’arrondissement de Xiaoting. La vieille cheminée de 60 m de haut de la centrale thermique n° 1 de Xingrui, filiale du groupe Xingfa, géant de la chimie fine phosphatée du pays, a été démolie. Ce fracas a marqué une victoire symbolique dans la lutte de Yichang pour sortir de l’impasse écologique.
À Yichang, la chimie a été le premier secteur industriel à dépasser les 100 milliards de yuans (14,9 milliards de dollars) de chiffre d’affaires. Attirées par cette voie fluviale stratégique, plus d’une centaine d’entreprises ont saturé les rives de leurs cheminées, canalisations et entrepôts. « À l’époque, personne ne venait se promener au bord du fleuve, car les berges étaient complètement occupées par les usines », se souvient un habitant. Rejets industriels et pollutions diverses avaient rapidement dégradé la qualité de l’eau.
En 2016, le principe visant à renforcer la protection du Changjiang et à freiner l’exploitation à grande échelle de la zone a apporté une bouffée d’espoir. Deux ans plus tard, lors d’une visite sur le terrain, le Président chinois Xi Jinping a rappelé un principe clé : placer la restauration du fleuve au premier plan et parvenir, sous réserve de la protection écologique, à un développement scientifique, ordonné et de qualité.
« À l’époque, les installations riveraines et les quais ont été démolis, et les rejets d’eaux usées ont été sanctionnés. Les surfaces libérées ont été végétalisées, et une unité de production conservée a également été intégrée à un centre d’étude et de découverte sur l’écologie », indique Li Shubing, ingénieur en chef dans les silicones organiques au sein du groupe Xingfa.
Ce choix n’a pas été simple face aux risques d’impasses financières ou d’impacts sur l’emploi.
« Malgré de grands défis, nous avions conscience que sans transition verte et sans montée en gamme, nous allions devenir obsolètes. Il fallait saisir cette occasion pour améliorer notre qualité et notre efficacité », explique M. Li. Le groupe Xingfa a donc engagé sa mutation vers des activités plus vertes et de qualité supérieure.
Selon les statistiques, plus de 800 mu (53,3 hectares) de terrains industriels ont été libérés pour offrir 900 m de rives propres le long du Changjiang. En 2025, le groupe a réalisé un chiffre d’affaires de 65,64 milliards de yuans (9,8 milliards de dollars) et exporté vers 142 pays et régions.
À partir de 2017, 134 entreprises chimiques riveraines ont fait l’objet de fermetures ou de délocalisations. Ce « traitement combiné » est devenu le prélude d’un nouveau départ.

Membres des sentinelles du Changjiang du village de Houping, à Yichang (province du Hubei), patrouillant sur les eaux du fleuve. (VCG)
Valorisation des déchets et recyclage
De nos jours, plusieurs chaînes de recyclage ingénieusement imbriquées fonctionnent en parfaite harmonie dans le Parc industriel des nouveaux matériaux de Xingfa.
Sous-produit dangereux du glyphosate, le chlorure de méthyle était coûteux à traiter auparavant. « Nous avons découvert sur le tard qu’il s’agissait d’une matière première importante pour la production de monomères de silicone », raconte M. Li. Aujourd’hui, le chlorure de méthyle est acheminé par pipeline directement vers la ligne de production de silicones du parc, tandis que l’acide chlorhydrique dilué issu de la fabrication des silicones est réutilisé comme matière première dans la production de glyphosate.
« Il n’y a pas de déchet absolu, mais des ressources mal utilisées », résume la devise du parc. Xingfa dispose d’autres technologies de pointe : la récupération du phosphore contenu dans les eaux usées pour produire des phosphates et la récupération des sels pour produire de la soude caustique.
Grâce à ces synergies, les déchets industriels autrefois problématiques sont devenus des ressources très recherchées. Ces « réactions chimiques » qui valorisent les déchets ont permis au groupe d’allonger sa chaîne industrielle et d’accroître sa valeur ajoutée.
Rétrospectivement, la préservation de l’environnement n’a pas freiné l’expansion économique ; elle en a au contraire accéléré la croissance. De plus, la diminution des installations n’a pas augmenté les coûts logistiques. La province du Hubei a accordé au parc deux quais, l’un pour l’acheminement des matières premières, l’autre pour le transport direct par pipeline des produits dangereux. À moins de 10 km du site, le port en eau profonde de Yunchi et la Zone de libre-échange intégrée de Yichang offrent des infrastructures pratiques permettant aux entreprises de dédouaner leurs marchandises directement sur place.

Parc industriel des nouveaux matériaux de Xingfa, à Yichang (province du Hubei). (COURTOISIE)
L’impact positif des sentinelles de sensibilisation
Sur le terrain, la population s’est emparée du sujet. Le septuagénaire Xie Shuchun, encore très dynamique pour son âge, patrouille tôt le matin pour sensibiliser à l’interdiction de la pêche. Les gardiens du Changjiang, comme lui, portent un nom commun : les sentinelles du Changjiang.
En 2018, Ding Wanming, secrétaire de la cellule du Parti communiste chinois (PCC) pour le quartier de Tongling dans l’arrondissement de Xiaoting, avait formé une équipe de six membres du PCC à la retraite pour nettoyer les déchets flottants. Aujourd’hui, ce petit groupe est devenu une grande organisation comptant plus de 14 000 bénévoles.
« Notre travail comprend le nettoyage du fleuve et des rives, la sensibilisation à l’écologie, la promotion des lois pour la protection du fleuve, ainsi que la protection des sources d’eau potable », explique Li Shanshan, directrice adjointe du Centre de services bénévoles du Changjiang. « Au début, de nombreuses personnes pensaient que protéger le fleuve relevait de la responsabilité du gouvernement, et non de la leur. Mais maintenant, les mentalités ont complètement changé. »
La rivière Yunchi, affluent du Changjiang, était autrefois encombrée de déchets industriels et d’ordures ménagères, au point de devenir un égout à ciel ouvert que les habitants locaux fuyaient. À la suite d’une série de mesures d’assainissement, elle a retrouvé un aspect agréable et entretenu, pour le bien-être de tous. Sous l’impulsion des actions citoyennes, les riverains ont appris à traiter leurs déchets et pris l’habitude de ramasser les détritus sur leur passage, contribuant à préserver durablement leur environnement.
Il aura fallu près d’une décennie à la ville de Yichang pour prouver qu’il n’y a pas d’incompatibilité entre écologie, industrie et qualité de vie. Aujourd’hui, le principe « la nature vaut son pesant d’or » est une réalité tangible sur les rives du Changjiang.
ZHAO YANG, journaliste à La Chine au présent