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  2026-10-08
 

Bâtir, puis produire

par EHIZUELEN MICHAEL MITCHELL OMORUYI  ·   2026-10-08
Mots-clés: Égypte ; coopération sino-africaine

En Égypte, la visite du Président chinois Xi Jinping ouvre une phase où la coopération sino-africaine se mesure moins aux chantiers qu’aux capacités industrielles qu’ils font naître 

Le Président chinois Xi Jinping arrive au Caire pour une visite d’état en Égypte, à l’invitation du Président égyptien Abdel Fattah al-Sissi, le 1er septembre. (PHOTOS : XINHUA)

Le principal acquis de la récente visite du Président chinois Xi Jinping en Égypte ne figure peut-être dans aucun des accords signés au Caire. Il tient plutôt à ce que ce déplacement révèle de l’évolution de la coopération sino-africaine. Après des décennies où routes, rails, ports et centrales ont défini la relation, une question s’impose : la connectivité peut-elle désormais se convertir en production, en maîtrise technologique, en industries africaines compétitives et en participation à plus forte valeur ajoutée à l’économie mondiale ? L’Égypte pourrait être l’un des lieux où se profile la réponse. 

Mais pourquoi l’Égypte ? Son importance tient à une convergence rare : géographie, potentiel industriel, taille du marché et diplomatie. Le pays est à la fois africain, arabe et méditerranéen ; il borde le canal de Suez, qui relie la production asiatique aux marchés africains et européens ; il compte plus de 110 millions d’habitants ; il est membre des BRICS et pèse dans la diplomatie africaine et arabe. Peu de pays africains cumulent de tels atouts. L’Égypte n’est donc pas seulement un partenaire économique majeur de la Chine : elle pourrait également jouer un rôle de passerelle entre les capacités productives chinoises et les ambitions industrielles de l’Afrique. 

Le canal de Suez renforce ce poids. Les perturbations en mer Rouge ont montré combien l’insécurité d’un corridor stratégique ébranle vite les chaînes d’approvisionnement mondiales. Pour la Chine comme pour l’Afrique, la résilience de ces chaînes, la sûreté des routes, la diversification des sites de production et l’implantation stratégique des pôles industriels sont désormais des enjeux qui concernent autant le développement que le commerce. 

L’Égypte n’est donc pas une simple destination pour les capitaux chinois. Sa position, son marché et sa base industrielle permettent de relier industrie et investissements chinois aux réseaux de production africains, à la Zone de libre-échange continentale africaine et aux marchés européens et moyen-orientaux. Elle montre ainsi comment la coopération sino-africaine dépasse le commerce et les infrastructures pour nourrir les capacités de production, les technologies et les chaînes de valeur régionales. 

Zone de coopération économique et commerciale sino-égyptienne TEDA Suez, en Égypte, le 28 mai 2025. 

Enclencher l’industrialisation 

L’enjeu central du commerce sino-africain ne se mesure plus seulement à son volume, mais aussi à sa structure et à sa contribution à la transformation des économies africaines. Le traitement tarifaire zéro ouvre une porte ; c’est la capacité industrielle qui décide de qui peut la franchir. 

Les économies africaines peuvent-elles passer de l’exportation de matières premières et de l’importation de produits finis à la transformation locale, à des biens à plus forte valeur et à une place dans les chaînes de valeur mondiales ? La question vaut pour tout le continent. 

L’investissement chinois le plus déterminant en Afrique dans la décennie qui vient ne sera peut-être pas une voie ferrée, une autoroute ou un port de plus, mais celui qui reliera l’infrastructure à la production : les usines aux ports, les énergies renouvelables aux parcs industriels, le numérique aux entreprises et les producteurs africains aux marchés continentaux et mondiaux. 

Le défi africain n’est donc pas d’attirer des capitaux, mais de les convertir en transformation structurelle. Selon la Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement, le continent a capté environ 70 milliards de dollars d’investissements directs étrangers en 2025, l’Égypte demeurant le premier bénéficiaire avec près de 15 milliards. Mais ces flux sont restés concentrés sur quelques secteurs stratégiques et quelques économies, limitant leur effet d’entraînement industriel. 

Ce constat devrait guider l’Afrique face à la nouvelle génération d’investissements chinois. Alors que les capitaux mondiaux se portent vers les infrastructures d’intelligence artificielle (IA), les semi-conducteurs, les minerais critiques et les technologies de la transition énergétique, il ne s’agit pas seulement d’en capter une part, mais d’en tirer apprentissages, fournisseurs locaux, technologies et emplois. 

Une usine soutenue par la Chine en Égypte compte ; son effet grandit lorsque des entreprises égyptiennes et africaines entrent dans ses chaînes d’approvisionnement, que les salariés y acquièrent des compétences transférables, que les technologies gagnent le tissu local et que les produits atteignent les marchés africains. 

Le communiqué conjoint publié au cours de la visite de M. Xi désigne l’IA, le cloud computing, les centres de données, les semi-conducteurs, la cybersécurité, la télédétection, les applications spatiales et les minerais critiques comme champs de coopération élargie. La relation déborde son cadre habituel : rails, routes, ports et centrales. 

Mais la technologie importée ne suffit pas. L’Afrique a besoin d’ingénieurs pour entretenir des équipements complexes, d’entreprises aptes à intégrer les réseaux de fournisseurs, de chercheurs pour adapter les technologies aux conditions locales et d’institutions pour encadrer l’IA et les données. Sans ces compétences locales, la coopération technologique risquerait de perpétuer la dépendance plutôt que de la réduire. 

La tour emblématique du quartier central des affaires, dans la nouvelle capitale administrative, à l’est du Caire, en Égypte, le 13 août.  

Une relation en mutation 

La visite dessine ainsi une relation sino-africaine façonnée par le jeu du commerce, de la production, des technologies, de la finance et de la sécurité. Sa portée dépendra pourtant des suites données aux engagements du Caire. La coopération ne se juge pas d’abord aux projets annoncés, aux kilomètres de rails posés ou aux financements promis. Le critère est plus exigeant : la conversion. Les infrastructures créent-elles des capacités industrielles ? Les investissements font-ils naître fournisseurs et emplois locaux ? La coopération technologique nourrit-elle compétences et innovation ? L’investissement vert accélère-t-il l’industrialisation ? 

Cette conversion n’a rien d’automatique. Il revient aux gouvernements africains d’arrimer l’investissement étranger à une politique industrielle, à la formation, aux programmes de fournisseurs locaux, à la recherche, à la facilitation des échanges et à l’intégration régionale. L’apport chinois élargit le champ des possibles ; ce sont les institutions africaines qui décideront de la part de valeur retenue sur place. 

Pour l’Égypte, l’enjeu est donc de convertir une géographie stratégique en capacité productive : approvisionnement local, transfert de technologies, formation, entreprises compétitives, diversification des exportations. Pour la Chine, l’occasion est de montrer que son modèle de coopération, en pleine évolution, peut aider les pays africains non seulement à bâtir, mais aussi à fabriquer, à transformer leurs ressources sur place et à conquérir des marchés à plus forte valeur ajoutée. 

Il y a 70 ans, l’Égypte a été le premier pays africain à nouer des relations diplomatiques avec la République populaire de Chine. La visite du Président Xi au Caire revêt donc une forte portée symbolique tout en ouvrant de nouvelles perspectives de coopération. Les pyramides et la Grande Muraille évoquent deux civilisations anciennes ; l’histoire qui compte s’écrit dans les industries de demain : énergies renouvelables, mobilité électrique, infrastructures numériques, IA, industrie de pointe et production africaine reliée au monde. 

Si les engagements du Caire se traduisent en usines, en technologies, en compétences, en exportations compétitives, en fournisseurs africains et en chaînes de valeur continentales, l’Égypte pourrait devenir un carrefour stratégique de la prochaine phase de la coopération sino-africaine, dont la portée dépasserait ses frontières : on aurait alors la preuve que cette coopération sait passer de la construction de la connectivité au développement des capacités productives.  

EHIZUELEN MICHAEL MITCHELL OMORUYI : Directeur exécutif du Centre d’études nigérianes à l’Institut d’études africaines de l’Université normale du Zhejiang 

 
 
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