| 2025-11-11 |
La route du lien |
| VOL. 17 / NOVEMBRE 2025 par ARAFAT MUGABO · 2025-11-11 |
| Mots-clés: Rwanda |
Un projet d’élargissement routier transformera la vie des habitants de Masaka et au-delà.

Un tronçon de la route Prince House‑Giporoso‑Masaka. (ARAFAT MUGABO)
Pour les habitants de Masaka, Kabuga et Muyumbu, au Rwanda, les trajets quotidiens prennent souvent des allures d’épreuve. Dix kilomètres à peine, sur l’axe Prince House‑Giporoso‑Masaka, peuvent exiger une demi-heure aux heures de pointe. Cette étroite route à deux voies, saturée de camions venus de la frontière tanzanienne et de transports urbains, met à rude épreuve la patience des conducteurs comme des piétons.
En mai dernier, une annonce attendue de longue date est enfin tombée : le ministère rwandais des Infrastructures a confirmé un vaste projet d’élargissement de cette route, qui passera de deux à quatre voies. À la clé : un viaduc de 1,2 km à Giporoso‑Remera et un passage souterrain, destinés à désengorger durablement le trafic.
D’un montant de 60,5 millions de dollars, le chantier sera entièrement financé par la Chine, une preuve tangible du resserrement des liens d’amitié et de coopération entre les deux pays. Pour nombre d’habitants, cette annonce marque la fin de longues années de frustrations, d’embouteillages et de temps perdu.
Jeanette Uwimana, épicière à Remera depuis 15 ans, espère qu’une fois les travaux achevés, elle n’aura plus à fermer sa boutique en avance pour éviter la cohue du retour vers Masaka. « Il m’arrive de passer plus de temps dans les bouchons qu’avec mes enfants », confie-t-elle. « Savoir que la Chine soutient ce projet me redonne espoir. On pourra enfin rentrer avant la tombée de la nuit. »
Une artère vitale pour l’économie
Le corridor Prince House‑Giporoso‑Masaka ne se limite pas à un rôle de desserte locale. Il constitue un véritable axe économique stratégique, reliant le centre-ville de la capitale à la Zone économique spéciale de Kigali, à l’Hôpital de Masaka financé par la Chine, à l’aéroport international de Kigali, au port intérieur de Masaka, et à de nombreuses autres infrastructures clés. C’est par cette route que transitent les marchandises des zones industrielles vers les marchés du Rwanda et des pays voisins.
Mais depuis des années, cette route est synonyme de congestion. Camions, bus et voitures s’y entassent, provoquant des bouchons pouvant durer une heure. Le projet prévoit de doubler les voies pour fluidifier le trafic. « Le viaduc évitera le carrefour saturé de Giporoso, tandis que d’autres véhicules passeront par le tunnel », précise Imena Munyampenda, de l’Agence rwandaise de développement des transports. « Chacun gagnera du temps, et les coûts diminueront. »
Pour Wang Xuekun, alors ambassadeur de Chine au Rwanda, ce projet va bien au-delà d’un simple chantier routier. « La congestion freine l’activité économique et le développement de Kigali. L’élargissement réduira les temps de trajet, les coûts logistiques, et améliorera la connexion entre zones économiques, hôpitaux, marchés et habitations. »
Ce projet s’inscrit dans une série d’infrastructures soutenues par la Chine au Rwanda : tronçons 4 et 5 de la route du Kivu, modernisation urbaine de Kigali, voie express vers l’aéroport de Bugesera ou encore route Huye‑Munini. Plusieurs de ces accords ont été conclus lors de la visite d’État du Président Xi Jinping en 2018, jalon majeur des relations bilatérales.
Le ministre rwandais des Finances et de la Planification économique, Murangwa Yusuf, souligne que ce projet s’inscrit dans une stratégie globale de désengorgement de Kigali et de stimulation de la productivité. « Cette route reliera le centre-ville à la Zone économique spéciale et au port intérieur de Masaka, en réduisant les coûts et les délais de transport. Nous remercions la Chine pour son soutien constant et souhaitons renforcer notre coopération. »
Le chantier devrait démarrer en janvier 2026, pour une livraison prévue en juillet 2028. Des fonds ont d’ores et déjà été débloqués pour indemniser les habitants et les commerçants concernés, en vue de faciliter leur relogement avant le début des travaux.
Des vies en mouvement
Chaque usager de cette route a une histoire à raconter. Pour Clarisse, 19 ans, étudiante à Kigali mais domiciliée à Muyumbu, les embouteillages sont bien plus qu’un désagrément : ils entravent son éducation. « Il m’arrive de rater les cours du matin parce que le taxi reste coincé dans les bouchons », déplore-t-elle. « Si la route est élargie, tout changera. Je pourrai arriver à l’heure, et étudier dans de meilleures conditions. »
Pour les commerçants de Kabuga, c’est aussi une opportunité. « Beaucoup de clients évitent mon atelier à cause du trafic. Une fois la route refaite, ils seront plus nombreux à venir », se réjouit Jean Bosco, menuisier.
Et même l’accès aux soins en sera transformé. L’Hôpital de Masaka accueille souvent des patients en situation critique, dont l’arrivée est retardée par les bouchons. « Chaque seconde compte dans une urgence », rappelle l’infirmière Alice Mukamana. « Un accès plus rapide pourrait sauver bien des vies. »
Une attente porteuse d’espoir
Aujourd’hui, la lassitude a laissé place à l’espoir. Dans les marchés, aux arrêts de bus ou dans les cafés de bord de route, chacun évoque le projet avec enthousiasme. « Je n’aurais jamais cru assister à un tel changement », confie Emmanuel Nkurunziza, chauffeur de taxi. « Mais si c’est la Chine qui s’en charge, j’ai confiance. J’ai vu ce qu’ils ont déjà construit ailleurs. »
Car ce projet dépasse la seule dimension logistique. Il incarne l’approfondissement de la coopération sino‑rwandaise, dans une vision partagée de villes modernes, efficaces et inclusives, moteurs d’un développement interrégional intégré.
Une fois le viaduc et le tunnel achevés, les bouchons de Giporoso disparaîtront. Les poids lourds relieront sans encombre aéroport, zones industrielles et plateformes logistiques. Les familles se retrouveront plus tôt, et les entreprises limiteront les pertes dues aux retards.
Pour cette route longtemps synonyme de tracas, la transformation annoncée est bouleversante. « Les infrastructures, ce sont d’abord des gens. Elles relient les populations aux opportunités et les uns aux autres », résume M. Wang, évoquant une main tendue du peuple chinois au peuple rwandais dont l’impact se fera sentir des générations durant.
Alors que le soleil décline sur Masaka, et que les moteurs grondent une fois encore sur la route congestionnée, une certitude grandit dans les esprits : des jours meilleurs s’annoncent, et ils arriveront, cette fois, sur quatre voies.
Reportage du Rwanda